Les écrits de Maria Valtorta (1897-1961) - imagination surchauffée ou percée pour l'exégèse biblique?

Plus de cinquante ans après sa disparition en 1961, les écrits de la mystique italienne Maria Valtorta, auteure de 14000 pages manuscrites décrivant ses supposées visions de la vie du Christ et de la Vierge Marie entre 1943 et 1947 depuis son lit à Viareggio où elle était paralysée, continuent à déranger la théologie comme la science. Invité de l'émission 'Le Grand Témoin' de Radio Notre-Dame diffusée le 13 décembre 2016 suite au 1er Colloque International du Centre Valtorta à Lucca en Italie au mois d'octobre, François-Michel Debroise revient sur la controverse et les enjeux du 'cas Valtorta'. Durée 42 minutes. Niveau grand public.


En tant que récit des évènements du Nouveau Testament basé sur de supposées expériences mystiques, le Poème de L'Homme-Dieu' ou L'Evangile tel qu'il m'a été révélé de Maria Valtorta n'est certes pas unique dans l'histoire du christianisme. D'autres voyant(e)s ont écrit des livres analogues, dont les plus célèbres sont La Cité Mystique de Dieu de Vénérable Marie d'Agreda (1602-1665) et La Douloureuse Passion du Christ d'Anne-Catherine Emmerich (1774-1824), point de départ pour le film La Passion du Christ de Mel Gibson.* Si ces deux sources continuent à être appréciées au niveau spirituel par beaucoup de croyants, elles ont pourtant été en large partie discréditées par la critique historico-littéraire en tant que reflets d'expériences primaires (authentiques ou non) - à cause de leur réécriture postérieure dans le cas de Marie d'Agreda et en raison du rôle plus qu''éditorial' du poète Clemens Brentano, ami de Goethe, qui transcrivit les paroles d'Anne-Catherine Emmerich. Ces interférences littéraires sont malheureusement telles qu'elles rendent l'expérience des voyantes effectivement inaccessible pour la recherche historique.

Avec Maria Valtorta, la situation est qualitativement différente, non seulement dans la mesure où nous avons accès aux textes originaux (actuellement en cours de numérisation) mais surtout parce que ses supporters estiment qu'il est possible de démontrer l'authenticité de ses visions de manière scientifique en comparant les descriptions très détaillées de la Palestine contenues dans le Poème avec les données fournies par les sciences historiques et naturelles. Dont certains détails que Maria Valtorta ne pouvait absolument pas connaître à son époque, étant par exemple le fruit de travaux archéologiques ultérieurs.

Les 4800 pages publiées du Poème de L'Homme-Dieu ont notamment été l'objet d'études minitieuses menées au cours des dernières années par l'ingénieur IGC retraité Jean-François Lavère, auteur de deux volumes sur L'Enigme Valtorta (Editions Rassemblement à Son Image, 2012/2014), qui en a tiré des conclusions des plus audacieuses et troublantes: 

L'œuvre regorge de données exactes du point de vue historique, topographique, architectural, géographique,ethnologique, chronologique, etc. De plus, Maria Valtorta fournit souvent des précisions connues seulement de quelques érudits, voire même, dans certains cas, totalement inconnues au moment de leur rédaction, et que l'archéologie, l'histoire ou la science ont confirmées depuis. Et, fait troublant, cette science passe souvent inaperçue en première lecture tant elle est intégrée naturellement dans le récit.

[…]


D’où Maria Valtorta possédait-elle ses mystérieuses connaissances en astronomie, en géographie, en histoire, en Ecriture Sainte et en tant d’autres disciplines ? Beaucoup de lecteurs se sont posé cette question. Au terme d’une étude rigoureuse, le polytechnicien Jean Aulagnier affirma qu’aucune intelligence humaine ne pouvait maîtriser un tel savoir dans des matières si variées.

 

Selon Lavère, Aulagnier et d'autres chercheurs italiens et américains, l''énigme Valtorta' concernant l'origine du Poème peut être résolue par une démarche rationnelle. Il s'agirait donc pour eux d'un récit qui ne peut désormais plus être confiné dans les catégories analytiques de l'expérience religieuse subjective, mais quien vertu de son contenu objectif constituerait un apport moderne à la science exégétique. Et voici une attitude qui dérange sérieusement par ses implications aux niveaux épistémologique (considérer un écrit mystique comme source potentielle d'informations historiques est une méthodologie pour le moins originale), philosophique (l'idée que quelqu'un pourrait expérimenter d'une manière quasi-sensorielle, comme affirme Maria Valtorta, des événements du passé bouleverserait nos notions du temps) et théologique. ...L'enjeu dans l'évaluation de ces écrits est donc considérable, un fait qui semble avoir été compris, de manière consciente ou implicite, à la fois par les nombreux détracteurs de Maria Valtorta (le Poème fut mis pendant un certain temps à l'Index et reste le sujet d'âpres polémiques entre théologiens) et ceux qui l'ont prise au sérieux, parmi lesquels semblent avoir figuré les Papes Pie XII, Paul VI et Jean Paul II ainsi que Padre Pio et Mère Teresa de Calcutta. La question de l'origine de l'inspiration valtortienne est rendue d'autant plus chaude par le fait qu'au moins trois autres mystiques allégués (le prêtre italien et cameriere segreto de Paul VI Don Ottavio Michelini ainsi que deux supposées voyantes liées aux célèbres et très contestées apparitions mariales de Medjugorje) ont affirmé avoir eu la confirmation de l'origine surnaturelle du Poème directement du Ciel. Logiquement, il s'ensuit que si ce dernier est un écrit purement humain, la crédibililté de ces trois autres sources 'mystiques' se trouverait également sérieusement compromise.

Face à la floraison récente de publications et colloques au sujet du corpus valtortien, dont la stratégie consiste visiblement à transposer le débat du domaine de la piété religieuse vers celui de la recherche proprement scientifique, il semblerait difficile de maintenir une attitude neutre de la part de la théologie qui se contenterait de dire: 'circulez, il n'y a rien à voir...'.Face à la documentation considérable rassemblée par les chercheurs, continuer à regarder comme un simple roman un texte d'une telle envergure, d'une complexité exceptionnelle (on y a dénombré plus de 700 personnages) et produit dans des circonstances pour le moins insolites semble une approche peu sérieuse. Qu'on le veuille ou non, il y a quelque chose à voir ici qui ne disparaîtra pas de jour au lendemain. L'existence même de ces écrits constitue un phénomène - certes peu commode pour beaucoup -  que des considérations d'honnêteté intellectuelle nous obligent à essayer d'évaluer par tous les moyens de la critique génétique.

Comment expliquer l'énigme Valtorta, c'est une toute autre question. Ici le débat reste ouvert. Les chercheurs plaidant en faveur de la réhabilitation de la mystique italienne auraient-ils oeuvré dans un but apologétique en brûlant quelques étapes de réflexion critique par excès de zèle et absence de rigueur? Est-ce que la portée des trouvailles d'ingénieurs extrêmement assidus comme Lavère et l'américain Stephen Austin (auteur d'une Encyclopédie valtortienne de quelques 1400 pages) serait limitée en raison de leur relatif manque de sophistication herméneutique par rapport à des critiques littéraires influencées par la méthodologie des sciences sociales ou de la psychanalyse?  Comment les partisans du Poème de l'Homme-Dieu répondraient-ils par exemple à l'approche plus sceptique de commentateurs néanmoins ouverts au mysticisme plus généralement, tels que Joachim Bouflet, qui voit en Maria Valtorta 'un cas psychologique très intéressant où se mêleraient le dédoublement de la personnalité, des interactions d’ordre métapsychique et peut-être parapsychologique' (Faussaires de Dieu (Presses de La Renaissance, 2007)). Est-ce que de telles interprétations apparemment plus nuancées nous rapprochent de la vérité au sujet de la production littéraire de la 'voyante'? Ou pourrait-on rétorquer, au contraire, que - même en laissant une certaine place pour des facteurs d'ordre psychologique - c'est justement la robustesse du réalisme épistémologique pratiqué par les sciences naturelles qui est en train de résoudre le mystère de l'origine du Poème deL'Homme-Dieu en nous fournissant des données inattaquables à la place de spéculations invérifiables sur l'état mental de l'auteure? Des données dont la solidité incontestable exposerait comme des sophismes les objections des lectures réductionnistes et l''herméneutique de soupçon'' sous-jacente? Et si nous évoquons les sciences humaines, quel pourrait être l'apport de la recherche socio-historique (suivant l'exemple des travaux d'Agnès Desmazières sur les motivations de l'opposition d'Agostino Gemelli face à Padre Pio) pour souligner l'importance des jeux d'intérêt et divergences théologiques à l'intérieur de l'Eglise Catholique, ainsi que le rôle personnel du Cardinal Alfredo Ottaviani (1890-1979) dans la condamnation non seulement du Poème mais aussi l'attitude négative des autorités romaines par rapport à d'autres mystiques tels que Faustyna Kowalska, Padre Pio et Yvonne-Aimée de Malestroit à la même époque? Etant donné que les autorités romaines ont par la suite radicalement révisé leur attitude à l'égard des deux premiers, canonisés sous Jean-Paul II en 2000 et 2002 respectivement, est-ce que le jugement négatif porté sur le Poème pourrait être susceptible lui aussi d'un renversement de tendance dans l'avenir?

Ce sont des questions majeures, car si ce sont ses supporters actuels qui ont raison, les écrits de Maria Valtortadeviendraient une véritable bombe à retardement capable de provoquer une révolution théologique pour le 21e siècle.

Affaire à suivre de très près.


Peter Bannister


* De nos jours, des livres-témoignages de ce genre continuent d'être publiés : citons comme exemples la série A travers les yeux de Jésus de l'évangéliste catholique anglo-australien Alan Ames ou When God walked the Earth du pasteur évangélique américain Rick Joyner.


Liens connexes:

Conférence d'Olivier Bonassies, fondateur d'Aleteia, donnée à l'Eglise Notre-Dame d'Auteuil en mai 2016 qui résume l'argumentation scientifique de Jean-François Lavère et Jean Aulagnier




Jean-François Lavère, L'Enigme Valtorta , préface de Mgr de Cazenave, secrétaire du Synode syro-francophone

Bienheureux Gabriele Allegra, ofm (1907-1976), critique exégétique des écrits de Maria Valtorta (cliquer sur le bouton ci-dessous)

En anglais: Stephen Austin, 'Summa and Encyclopedia' (livre électronique téléchargeable, 1397 pages)

Lonnie Lee van Zandt (Professeur de physique, Purdue University), 'Astronomical Dating of "The Poem of the Man-God"'



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