Si la tradition bouddhiste voit la vie comme souffrance, les monothéismes décrivent la création et son Créateur comme étant foncièrement bons. D’où vient donc le mal? Si la violence humaine peut être expliquée par référence théologique à une chute dans un passé lointain, comment alors expliquer le fait que, selon le poète anglais Alfred Lord Tennyson, la nature examinée de près semble aussi être ‘rouge dans la dent et la griffe’? Est-ce le monde dans sa totalité n’est qu’une affaire violente de prédateurs et proies, des luttes entre espèces pour la survie? Cet état de la nature est-il une nécessité absolue, la conséquence de ‘gènes égoïstes’ (Richard Dawkins) ou bien un fait contingent de l’histoire du monde – un monde où pourrait régner autre chose que la ‘loi de la jungle’ ? Et comment un monde sans violence et souffrance pourrait-il advenir, étant donné la réalité de la nature humaine?

L’existence de la violence et la souffrance dans le monde constituent sans doute un des plus épineux problèmes philosophiques et métaphysiques qui hante la pensée humaine depuis le Bouddha et Saint Augustin jusqu’à Dostoïevski, Hannah Arendt ou René Girard. D’où vient le mal ? Les Nobles Vérités bouddhiques font l’équivalence entre vie et une souffrance « dukkha » ancrée dans le désir indissociable à notre existence en tant que personnes individuelles, la fin de la souffrance étant conçue en termes d’un Nirvana (non-théiste) de « l’extinction de la soif », la cessation du cycle de renaissances (samsara). Cette vision, traitant la souffrance comme un fait brut, un état des choses qui est explicable mais qui n’a pas besoin d’être justifié par rapport à la supposée perfection d’un être divin, rend toute autre réflexion ontologique sur la nature du mal effectivement redondante. Pour les religions abrahamiques, par contre, qui décrivent la création et son Créateur comme étant foncièrement bons, la problématique est toute autre. Comment peut-on réconcilier l’idée d’un Dieu à la fois parfaitement bon et tout-puissant avec la réalité du mal ? Si la tradition biblique propose le récit de la chute de l’être humain comme schéma explicatif du mal ‘moral’, est-ce que l’anthropologie biblique peut être mise en relation avec la recherche scientifique sur les origines humaines ? Et que dire du mal ‘naturel’ ?  Même en faisant abstraction de l’activité de l’homme, certains aspects de la nature (cataclysmes, extinctions, relations entre prédateurs et proies) peuvent nous sembler violents et cruels, en particulier depuis que la formulation de la théorie de la sélection naturelle par Charles Darwin à partir de son étude des processus biologiques a révélé un monde ‘rouge dans la dent et dans la griffe’ (Tennyson). Est-ce que cette constatation de l’existence d’une violence dans la nature est simplement une imposition sans validité de catégories morales anthropocentriques transposées au niveau de la vie non-humaine, ou bien l’existence du ‘mal naturel’ pose-t-il un réel problème de crédibilité pour une vision théiste classique ? Dans les écritures judéo-chrétiennes (Esaïe 11 :1-10, 65 :25) nous pouvons déceler l’espérance d’un monde où « le loup et l’agneau paîtront ensemble », une espérance certes véhiculée par des images poétiques mais qui semblerait impliquer la guérison ultime non seulement de la condition humaine mais aussi de la nature. Mais cette notion – dépassant évidemment le cadre de la réflexion scientifique qui postule plutôt la « mort thermique » ultime de l’univers – peut-elle plus qu’une fable pédagogique ?  Et comment un tel monde pourrait-il advenir étant donné la nature humaine et sa capacité pour la violence qui pour certains s’exprime à la fois à travers le fanatisme religieux et la trajectoire à long terme d’un projet scientifique occidental qui risque de détruire notre planète ?