Bigbang et création

La question de la création est revenue au premier plan dans la littérature de vulgarisation scientifique, puisqu'il n'est pas de magazine ni de revue scientifique qui n'aborde cette question.

La question de la création est revenue au premier plan dans la littérature de vulgarisation scientifique, puisqu’il n’est pas de magazine ni de revue scientifique qui n’aborde cette question. Il est donc opportun de donner quelques éclaircissements pour permettre d’en juger, car il serait dommageable de ne faire droit qu’au concordisme ou à une séparation excessive entre la foi et les résultats des sciences. La brève étude qui suit se propose de montrer comment la question de la création doit être posée, car les sciences de l’univers, sans apporter du neuf à la théologie, ne peuvent pas ne pas amener à privilégier une approche, qui pour être traditionnelle (puisqu’elle a été formulée par s. Thomas d’Aquin) a été malheureusement oubliée. Après avoir exposé les principaux résultats de la cosmologie moderne et leurs limites épistémologiques, cette étude présentera une approche de la théologie de la création.

I. L’essor de la cosmologie

Lorsqu’on regarde le ciel de jour, on le voit de couleur bleue ou grise, selon le temps. S’il fait beau, on ne peut fixer du regard l’étoile qui y brille, le soleil, qui est la source principale de la lumière. Parfois, on peut voir, pâle et claire, la lune. Il y a des étoiles, mais on ne les voit pas, car leur éclat est effacé par celui du soleil qui est beaucoup plus proche de la Terre. Par contre, si on regarde le ciel la nuit, si le temps est clair et si on n’est pas trop proche d’une source de lumière électrique, on voit les étoiles. Elles sont réparties sur l’ensemble du ciel au-dessus de nos têtes.

1. Le cosmos vu par les Anciens

Pendant longtemps, on a cru que les étoiles étaient toutes disposées sur une même sphère, que l’on appelait ciel ou firmament (c’est-à-dire voûte solide). On expliquait le mouvement des étoiles par le fait que cette sphère tournait autour de la terre. Cette vision du monde était justifiée, compte tenu des limites des moyens d’observation. Les étoiles paraissaient fixes les unes par rapport aux autres, se distinguant des astres errants ou planètes (du verbe grec planein qui veut dire errer), dont on interprétait le déplacement comme porteur de signification pour l’histoire des hommes. Cette représentation est devenue caduque lorsqu’on a mieux mesuré les mouvements. La représentation du ciel s’est alors approfondie : plusieurs sphères concentriques étaient censées porter les planètes ; elles étaient entourées par la sphère des fixes. Ce système hiérarchisé a été perfectionné par Ptolémée qui a décrit le mouvement des planètes par composition de mouvements circulaires uniformes. La Terre était placée au centre du monde, puisque la sensation d’immobilité est invincible. Une telle vision du monde était accordée à une physique, expliquant tout ce qui est par composition de quatre éléments fondamentaux (terre, eau, feu, air).

2. L’univers classique

Cette vision du monde, largement admise pendant des siècles, est devenue caduque à la naissance de la science classique. Elle est due à deux facteurs essentiels : 1. La mise au point et le perfectionnement d’instruments d’optique (d’abord, la lunette, puis le télescope), et 2. l’usage de techniques de calcul plus efficaces que du temps des Anciens. Pour décrire le mouvement des astres, il valait mieux supposer le soleil immobile et, en rotation autour de lui, les planètes, dont la Terre. Cette description donne une bonne explication des phénomènes dont l’influence se fait sentir sur la vie humaine (saisons, position des planètes, éclipses…). Elle n’a cessé d’être perfectionnée au cours des XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles, où les progrès techniques ont élargi le champ d’observation. On a perçu que les étoiles ne sont pas toutes à la même distance du soleil mais qu’elles sont réparties dans l’espace infini. Les figures qui se voient à l’oeil nu (les constellations) ne sont que des apparences. Il n’y a pas de réalité physique derrière les figures perçues et intégrées à la mythologie – en particulier du zodiaque. Cette description de l’Univers repose sur l’usage de la mécanique classique perfectionnée au cours des XVIIIe et XIXe siècles. Le progrès s’est accéléré au cours du XXe siècle.

1. Les appareils de mesure ont progressé. Les grands télescopes ont des miroirs de plusieurs mètres de diamètre. Ils permettent de voir à des distances estimées en millions d’années-lumière. La mise en orbite de télescopes spéciaux, libérés des limitations dues à l’atmosphère terrestre, doit apporter de remarquables progrès.

2. On ne se contente pas d’observer dans le domaine du visible. On étudie tous les rayonnements émis par les astres lointains (rayonnement gamma, X, ultraviolet, infrarouge).

3. Les vitesses et les distances sont telles que la mécanique classique ne suffit pas. Il faut une nouvelle mécanique : celle de la théorie de la relativité qui tient compte du temps pour mesurer l’espace. La mécanique classique suffit pour une étude locale ; elle ne suffit pas pour une étude lointaine.

4. La physique fondamentale permet de dire la nature des corps qui constituent l’univers. C’est dans ce contexte que s’est opéré au cours du XXe siècle une révolution scientifique : la naissance de la cosmologie comme science.

3. Naissance de la cosmologie du XXe siècle

1. Les progrès des connaissances du XXe siècle prolongent ceux du XIXe. En particulier l’analyse spectrale de la lumière. Tout le monde connaît le phénomène de l’arc-en-ciel : la lumière se décompose sur les gouttes d’eau. L’étude de la décomposition de la lumière permet de connaître la nature physique d’un élément. En mettant un spectrographe dans le prolongement d’un télescope, on peut identifier la nature des “corps célestes”. On peut étudier la composition chimique des corps inaccessibles.

L’analyse spectrale des objets lointains permet aussi de déterminer d’autres éléments qui intéressent le physicien, en particulier la vitesse. Le phénomène est d’expérience commune : un phénomène ondulatoire est perçu différemment selon que la source se rapproche ou s’éloigne de l’observateur (le bruit que fait un train qui passe devant un voyageur immobile n’est pas le même quand le train -qui n’a pas changé de vitesse- s’approche ou s’éloigne de lui). Ce qui est perceptible aisément pour la propagation des ondes sonores vaut pour les ondes lumineuses et donc pour la lumière émise par les astres.

2. En 1924, E. Hubble a pu observer sur un télescope plus grand que tout ce qui avait été construit jusqu’alors (2,40 m, au mont Wilson aux USA). Il a mis en évidence que certains objets, que l’on identifiait avec des étoiles (ou nommé nébuleuse faute de connaissance précise), n’étaient pas des étoiles comme le soleil, mais des ensembles d’étoiles ordonnées dans une unité plus vaste, une galaxie. L’unité de l’univers n’est pas l’étoile, mais la galaxie.

Lorsqu’on regarde le ciel étoilé, on remarque une singularité : une longue traînée blanche, appelée voie lactée, parce que la mythologie antique pensait que c’était du lait de la déesse-mère. En observant cette traînée blanche, on s’est aperçu que cette luminosité plus forte était due à une concentration d’étoiles qui formaient un tout : une galaxie. Au cours du XIXe on pensait que l’univers se limitait à ce seul amas d’étoiles dont le soleil faisait partie. Hubble a vu le premier qu’il n’en était rien ; l’univers est composé de galaxies. On en estime le nombre à cent milliards, chacune contenant environ cent milliards d’étoiles. Les galaxies tournent sur elles-mêmes, ce qui explique leur forme. Ainsi le soleil est situé au 2/3 de notre Galaxie, à quelque 30 000 années de lumière du centre, où le mouvement de rotation a provoqué une concentration d’étoiles. Dans la Galaxie, le soleil tourne à la vitesse de 250 km/s.

Hubble a voulu mesurer la vitesse des galaxies. Il a constaté que celles-ci s’éloignaient toutes les unes des autres et ce d’autant plus vite qu’elles étaient plus éloignées. Un tel fait s’explique mal dans le cadre de la mécanique classique.

3. Une théorie générale de l’univers le permet, celle qui avait été élaborée par A. Einstein, généralisant à tout l’univers les équations de la relativité. Il avait construit, dès 1916, une représentation de l’univers par l’écriture de système d’équations les plus générales possible. Il y fixait des valeurs pour décrire un univers statique. Ces équations permettaient -en y introduisant d’autres constantes- de donner une représentation de l’univers qui rende raison des observations de E. Hubble, largement confirmées depuis lors.

4. L’univers d’aujourd’hui

1. Dans le modèle d’univers d’Einstein, le plus court chemin qui va d’un point à un autre n’est pas la ligne droite de la géométrie euclidienne, mais ce que l’on appelle une géodésique. L’espace est dit courbe, pour le différencier de la vision de l’âge classique. Pour justifier la courbure de l’espace, Einstein utilisait un principe dû au physicien allemand Mach, selon lequel la courbure de l’espace dépend de la distribution des masses. La relativité invite à repenser ce que Newton appelait l’attraction (et dont la nature était restée mystérieuse), en considérant qu’il n’y avait pas action d’une force à distance, mais que la lumière suivait le plus court chemin (une géodésique) dont la forme géométrique était déterminée par la distribution des masses. Si l’explication classique était fort satisfaisante pour les distances petites, elle ne l’était pas pour de grandes distances.

La relativité rend raison du phénomène d’éloignement des galaxies les unes des autres et de l’accroissement de la vitesse. Il suffit de supposer qu’il y a une expansion de l’espace où les objets sont immobiles. C’est là un renversement de la façon de voir le monde.

2. L’écriture des équations de l’expansion invite à voir qu’il y a eu un temps du passé où toute l’énergie qui constitue l’univers était concentrée en un état singulier, représentant un état primordial de l’univers. Les équations de l’univers en expansion ont été écrites par Friedmann. Elles permettent de situer la singularité initiale à environ 15 milliards d’années dans le passé.

3. Au voisinage de cette singularité, il y avait une concentration d’énergie considérable. Au cours des années trente, G. Lemaître a eu l’idée d’appliquer à cet état primitif de l’univers les résultats d’une science alors toute jeune : la physique des particules élémentaires. Il a proposé un modèle d’univers en utilisant les connaissances alors disponibles. Ces travaux ont été repris, dans les années 40, par Gamov utilisant de meilleures connaissances de physique nucléaire et de mécanique quantique. Le modèle, dit Friedmann-Lemaître-Gamow, donne une représentation de l’histoire cosmique depuis les origines jusqu’au présent. Faute de vérification, ce modèle est resté en concurrence avec d’autres, jusqu’au jour où des observations radio ont découvert un rayonnement cosmique permettant de mesurer la température de l’univers. Elle s’accorde parfaitement au modèle Friedmann-Lemaître-Gamow qui a été confirmé et est devenu depuis lors la base sur laquelle travaillent les cosmologistes. On l’appelle pour cette raison le modèle standard. Le terme de “big bang” a été employé par dérision pour le qualifier ; il est resté, même s’il ne signifie rien, puisque l’expansion de l’univers n’est pas une explosion (un grand boum).

5. Histoire et genèse de l’univers.

Le modèle standard permet de retracer l’histoire de l’univers en quatre périodes où s’inscrivent de manière génétique tous les éléments du monde, à partir d’un état hyperdense et très concentré de l’énergie. De cet état, on ne peut rien dire, puisque l’état de l’énergie est tel que les concepts de la physique perdent leur sens. Ce n’est qu’à partir d’un certain seuil que l’on entre dans le domaine du connu où les concepts scientifiques prennent sens et où on peut décrire l’histoire de l’univers en quatre “ères”. La première ère est dite hadronique. La température est supérieure à 2.10 12 o k, les particules sont créés à très haute énergie. Elles interagissent fortement par des transmutations incessantes. La seconde ère est dite leptonique car la température est inférieure à 1012 °k et l’univers est composé de photons, d’électrons et de neutrinos (les leptons) et de neutrons et de protons qui résultent des transformations précédentes.

Ensuite commence l’ère radiative ; à partir de la température critique de 6.109 ° k, les photons n’interagissent plus. Il y a formation de noyaux d’Hydrogène et d’Hélium. Il y a stabilisation des noyaux, donc formation de matière. Les électrons sont associés à la matière. L’univers devient transparent. Les photons peuvent le parcourir en tout sens. La gravitation prend le pas sur la pression de radiation. Commence alors l’ère stellaire ; l’attraction gravitationnelle joue. Les galaxies et les étoiles se forment par effet de masse.

L’explication génétique de l’univers se poursuit dans l’analyse de la transformation des étoiles que l’on peut schématiser en plusieurs étapes : 1. Une partie de la masse de gaz se concentre sous l’effet de l’attraction gravitationnelle. Au centre il y a augmentation de densité, de pression et de température.

2. La concentration se ralentit par effet de pression ; il y a un échauffement central très rapide. L’étoile commence à briller. 3. La température centrale est de l’ordre de cinq millions de degrés. Ceci permet les premières réactions de fusion entre les noyaux d’hydrogène. Il y a naissance de l’Hélium.

II. Réflexion philosophique

La grande nouveauté philosophique de la présentation actuelle de la cosmologie vient du fait qu’elle donne une explication générale par la présentation d’une genèse universelle. Comment l’interpréter ?

1. La science et le réel.

1. Pour répondre, il faut rappeler que la différence entre les diverses instances du savoir ne provient pas d’une limitation de l’extension de leur domaine, mais d’une manière spécifique de regarder le réel. La limitation ne vient pas d’une exclusion de certains objets, mais de la manière de considérer tout ce qui se donne à voir. Ainsi la biologie se différencie de la physique ; elle étudie les êtres vivants et les considère autrement que la physique qui s’y intéresse parce qu’ils sont composés d’atomes, d’éléments qui, vus sous un certain angle, relèvent de sa compétence. La cosmologie se spécifie par l’objet qu’elle vise l’univers considéré comme un tout.

La cosmogénèse scientifique est une explication spécifique dans son ordre. Elle ne saurait faire appel à une explication d’un autre ordre.

2. Cette précision est importante parce qu’il se trouve, hélas, des apologistes qui, en relevant que le modèle standard admet une singularité initiale, veulent identifier le “point zéro” ainsi découvert avec le moment de la création, “au commencement”. Ils identifient l’état initial de l’univers avec le “fiat lux” du texte de la Vulgate. C’est une erreur à la fois dans l’ordre de la science et dans l’ordre de la philosophie.

C’est d’abord une erreur pour la science, car cette singularité purement théorique ne peut pas se présenter comme la description d’un commencement absolu. La singularité du modèle standard peut être un point d’inflexion sur une courbe retraçant l’évolution de l’univers avant son état actuel. Ce que décrit le modèle standard peut n’être qu’un moment limité d’une histoire plus vaste. La singularité n’est pas le commencement du monde au sens habituel du terme. Donner un sens réaliste à ce point singulier revient à commettre une erreur sur le langage de la science. La formulation mathématique pourrait se faire autrement. En adoptant une autre échelle de temps et une autre manière de situer les événements, on pourrait placer cette singularité à l’infini, sans rien fausser de la pertinence du modèle.

C’est en second lieu une erreur philosophique, car la confession de la création relève d’une autre instance de jugement que le déroulement des ères cosmiques. On peut rester dans ce domaine sans se déjuger, car il est autonome et invite à chercher des explications dans son ordre. Ses limites ne doivent pas être palliées par un appel à des causes surnaturelles. Il doit être corrigé dans l’ordre où il s’est élaboré.

2. Cosmologie et métaphysique

La présentation de la genèse de l’univers, par la mise en place progressive des éléments qui le constituent, pose des questions nouvelles si on ne se contente pas de se demander comment se produit le processus de transformation de l’énergie, mais si on se pose la question du pourquoi de l’existence de l’univers. C’est là une question nouvelle. Elle se pose selon un point de vue qui n’est pas celui des sciences.

1. Les sciences étudient un processus de transformation. Le terme doit s’entendre au sens littéral : une transformation est un passage d’une forme à une autre. Au cours d’un processus, un donné passe d’un état à un autre. La forme nouvelle utilise autrement ce qui était donné, selon une forme antérieure. De telles transformations respectent la loi de conservation de l’énergie et les autres lois de la physique qui ont été vérifiées par ailleurs.

La réflexion philosophique ne se contente pas d’une analyse de la transformation. Elle s’interroge sur le pourquoi de l’existence de ce qui est observé. L’esprit humain ne se contente pas de la description par les transformations de l’énergie. Il se demande pourquoi l’univers existe.

2. A cette question, on peut décider de ne pas répondre ; c’est une manière d’y répondre. On peut en effet légitimement estimer qu’une réponse n’est pas possible, étant donné que l’intelligence humaine est liée au sensible et aux concepts de la physique et qu’elle ne peut aller au-delà de ce qui est tangible. Une telle attitude relève d’une philosophie agnostique – au sens strict de reconnaissance de l’impossibilité d’une connaissance qui outrepasse le sensible.

Nous pensons que si la science est méthodologiquement agnostique (puisqu’elle rejette l’appel au surnaturel), elle n’implique pas nécessairement une philosophie agnostique. La rigueur scientifique ne peut empêcher que le savant développe une philosophie de la connaissance qui soit fondée sur la certitude de dire le réel et de pouvoir l’interroger, sans se laisser enfermer dans la seule conceptualité scientifique.

3. Si on n’en reste pas à la position métaphysique agnostique, on doit reconnaître que le monde a une origine. On doit alors distinguer deux types de réponses toutes deux corrélatives de la conscience de l’unité de l’univers. Pour employer un langage traditionnel, on peut les distinguer en tant que moniste ou monothéiste.

Le terme de monisme caractérise une vision de la réalité où le monde est revêtu des caractères de l’absolu. Le monde est autosuffisant. Il est auto-référé à lui-même et rend raison de son origine. Bien des philosophies modernes développent ce monisme : le fond du réel est un processus de conscience qui se déroule au cours du temps. L’histoire de l’univers est une genèse de l’absolu. L’essor des présentations spirituelles et des références à la pensée orientale qui caractérise la modernité s’inscrit dans cette perspective, qui est présente chez certains savants.

Le terme de monothéisme dit au contraire que le monde n’est pas autosuffisant. Il doit donc son origine à un autre qui est séparé de lui. Il est l’être absolu, éternel – c’est-à-dire étranger au cours du temps -. Il n’a pas besoin d’un autre pour être, car il est l’être par essence. Il donne au monde d’être. Le terme de création apparaît alors pour dire ce don de l’être à un monde différent de son principe. La tradition philosophique appelle cet être Dieu.

Dans cette perspective, la notion de création signifie le don de l’être par un être transcendant qui produit tous les êtres et le tout de l’être. Il ne désigne plus une transformation.

Une telle philosophie s’accorde bien à la nature de la science qui récuse toute référence à une causalité qui limiterait son action. Si le créateur est séparé de son oeuvre, alors la science est souveraine dans son ordre. Une telle philosophie respecte les limites et les rigueurs du savoir scientifique ; elle ne prend pas les termes de la cosmogenèse hors de leur sens strict. Elle est donc accordée, non à la lettre du modèle évolutif d’univers, mais à l’esprit dans lequel il a été élaboré.

III. Cosmologie moderne et théologie de la création

La cosmologie présente ses résultats selon un modèle évolutif en fonction duquel s’ordonnent les divers éléments observables de l’univers. La science de l’univers répond rigoureusement à des questions qui faisaient jadis appel à des mythes ou à des interventions surnaturelles. Elle montre qu’il s’agit là d’oeuvres qui relèvent de l’imaginaire et les écarte comme non vérifiées. La théologie de la création, amalgamée à une vision archaïque, a souffert de ce rejet. Montrer le caractère fallacieux de l’alternative “Dieu ou le Big Bang” permet de voir comment la cosmologie moderne donne à la théologie de la création l’occasion de se renouveler en se libérant des concordismes et des abus de langage. Pour cela, il faut expliciter le sens de la création comme don de l’être.

1. La création est, pour le philosophe comme pour le théologien, le don du tout de l’être à tous les êtres, par un être transcendant. C’est une production totale de l’être. Pour comprendre ce que cela signifie, il faut user des règles strictes de la nomination de Dieu : user avec discernement d’affirmation et de négation. La négation porte sur le caractère imparfait de la réalisation d’une perfection liée à notre expérience sensible. Cette règle épistémologique est nécessaire pour comprendre la création qui est une action de Dieu.

La création est une production totale de l’être. Dans l’ordre de la production dont nous avons l’expérience, nous constatons qu’il faut deux termes : le principe producteur et le produit. L’un est actif, l’autre passif. L’un donne, tandis que l’autre reçoit.

Le concept de création désigne ce qui se rapporte à la production totale ; il ne désigne pas une transformation. Pour distinguer entre la production totale de l’être et les transformations qui sont le fait de l’action dont nous avons l’expérience -et que décrit l’explication scientifique-, il convient de procéder à un certain nombre de négations.

La création ne suppose pas de sujet préexistant. Elle se fait “ex nihilo sui et sui subjecti”. Ce n’est pas un passage d’un état à un autre état, mais la venue pure et simple à l’existence. Pour cette raison la production dont il s’agit dans la création doit être pensée comme une relation. Puisqu’il n’y a ni matière préexistante, ni une part de Dieu qui s’aliène pour devenir le monde -selon la lettre des textes mythologiques- ; puisqu’il n’y a pas de sujet qui préexiste à son existence, il reste à la production d’être simple relation entre Dieu et ce qui reçoit son être de Dieu.

La relation est dissymétrique : Dieu donne, la créature reçoit Dieu est activité, la création est passivité. La création est don de l’être. La créature existe selon tout ce qu’elle est par ce don. Elle est donc tout à fait réelle pour la créature, qui, sans elle, ne serait pas. Pour ce qui concerne l’autre terme de la relation, le Créateur, la notion de relation permet de voir que cet agir ad extra ne le prive de rien, ni ne lui ajoute quoi que ce soit. La création apparaît comme un acte de liberté et de pure bonté.

2. Ces conclusions théologiques sont traditionnelles dans la théologie chrétienne. Un élément demande à être souligné : la compréhension de la création comme relation. L’importance de cette notion apparaît quand il s’agit d’accueillir les résultats des sciences.

La théologie de la création comme relation ne se contente pas de la conception mécaniciste du don de l’être : selon celle-ci, la création serait la mise en place d’un mécanisme réglé selon des lois infaillibles et doté initialement d’une certaine quantité de mouvement, ensuite de quoi il faudrait que Dieu veille à la conservation de son oeuvre. Cette conception est souvent réactualisée dans une vision évolutive : la création serait la mise en place d’un processus évolutif, au cours duquel Dieu se réserverait d’intervenir pour franchir des seuils qualitativement différents. La cosmogenèse serait du même ordre : Dieu interviendrait pour actuer des potentialités en des temps trop brefs pour laisser place aux processus naturels. Outre que cette théologie ne respecte pas la valeur de l’explication scientifique, souveraine en son ordre, elle ne s’attache qu’à des transformations et à l’organisation de ce qui préexiste. Il y a là un oubli du fait que la création est don de l’être.

Don de l’être, la création ne porte pas sur la mise en place des éléments ; elle porte sur la totalité de l’être de ce qui est et se pense comme la relation de tout ce qui est à son principe. La création n’est pas un passage, mais la relation de la créature -en tout ce qu’elle est- à Celui qui lui donne d’être. Ce rapport est actuel. La force des termes bibliques au delà des schèmes mythico-poétiques de fabrication – vient de ce qu’ils expriment l’actualité de cette relation : fonder, façonner, pétrir, souffler, appeler… Tous ces verbes expriment la relation fondatrice et son actualité.

3. Le modèle cosmologique dominant donne une représentation de l’univers bien meilleure qu’auparavant. Le terme de “Big bang”, dont nous avons dit qu’il était fallacieux, insiste sur la singularité initiale. C’est, nous l’avons vu plus haut, une illusion, car cette singularité n’a pas de valeur absolue. Ce qui importe, c’est que le modèle standard fonde une perspective évolutive. Le paradigme évolutif, qui était réservé au monde des vivants, est étendu à tout le cosmos qui est pris dans le devenir. La philosophie des sciences est de nouveau dominée par le sens premier du terme grec physis : ce qui est dans le cours du temps et qui advient. La théologie de la création ne saurait sans maladresse proposer un point initial -dont la science ne peut connaître l’existence- à ce devenir universel. Si on pense la création comme relation, alors l’acte créateur n’est pas conçu comme un moment du devenir, mais comme son principe. Parce que la création est l’acte d’un Dieu saint et séparé, elle peut être un don coextensif à la durée des processus qui font le cosmos ; elle peut être pensée quelle que soit l’extension de ce processus, mieux connu par divers modèles d’univers.

La notion de création comme relation permet de résoudre les difficultés qui viennent de l’opposition entre les divers ordres du savoir. L’explication scientifique est souveraine dans son ordre. Elle recouvre tout le champ du savoir. Elle ne fait pas ombre à l’explication philosophique qui s’interroge sur l’être du monde ; elle n’exclut pas la démarche théologique qui s’attache à l’action de Dieu.

4. Un des bénéfices de la compréhension de la création comme relation se voit à propos des rapports entre le temps et la création. Le modèle standard est lié à la théorie de la relativité. Or une telle théorie, validée par ses succès, a rompu avec la conception de l’espace et du temps de la mécanique classique. L’espace et le temps ne sont pas des absolus, au sens où il existeraient abstraction faite des objets. Ils ne sont pas le contenant vide apte à recevoir des masses et des événements. Ils n’existent que comme l’extension des événements et des transformations qui leur donnent leur structure. Ils sont inséparables parce qu’ils permettent le repérage et la mesure des faits de la cosmogenèse.

La création n’est pas, comme on l’imagine trop souvent, une décision de Dieu, qui sortirait de son éternité, pour poser un monde dans le cours du temps et dans l’espace, déterminant ainsi un instant initial et un lieu originel. Une telle représentation n’a pas de sens. Dans l’univers relativiste en expansion tout point est au centre de l’espace et tout instant est un commencement. La mesure du temps et de l’espace est relative. La création met en lien le créateur avec tout ce qui est, à la mesure de son être, absolu et éternel (sans temps qui le mesure) pour ce qui est du Créateur, relatif et changeant (donc repérable dans l’espace et le temps déterminé par le rapport des parties de l’univers) pour la créature.

Conclusion

La théologie chrétienne ne cherche pas Dieu dans le vide du temps qui aurait précédé le temps. Elle cherche Dieu dans le présent. Le présent seul es réel. Le passé n’est plus et l’avenir n’est pas encore. Dans le présent l’intelligence croyante cherche la marque de l’action de Dieu et reconnaît avec émerveillement que tout est don de Dieu.

Le croyant vit dans la conscience de ce présent ; il ne cherche pas à raconter l’histoire du passé ; il constate le présent. Pour mieux le comprendre, il réfléchit sur ce qui fut dans la mesure où le présent est le fruit du passé. Ce passé est connu par déduction à partir du présent. Pour cette raison, le croyant est heureux de bénéficier des connaissances de la science de la nature et de sciences de l’homme (en tout premier lieu de l’histoire).

Le croyant ne va pas à la recherche de Dieu comme de celui qui a ouvert dans le passé le cours du temps et le champ de l’espace. Il va à sa rencontre dans l’aujourd’hui où il reconnaît un don de Dieu qui est présent à tout être et à tout événement tout au long de la durée cosmique.

Si l’on vient à dire que le monde a toujours existé, le théologien conclura que Dieu donne l’être à un monde dont la durée n’a pas de borne. Si l’on vient à dire que le monde a commencé, le théologien conclura que Dieu donne l’être à un monde qui a un commencement. L’important est de vivre l’aujourd’hui qui est don de Dieu. Fort heureusement, la question scientifique reste ouverte, ce qui oriente le théologien vers son métier d’homme qui est de se comprendre soi et le monde et de se tourner vers la source de tout être, sa propre source.

La théologie ne cesse d’être un chemin de conversion d’autant plus qu’elle comprend la générosité du don premier à la lumière de son épanouissement dans le don qui le parachève : le pardon, puisque l’on sait que la notion biblique de création est apparue en Israël par la réflexion sur le salut. C’est dans l’expérience de la proximité de Dieu qu’Israël a résolu l’énigme de l’origine et dans la lumière de la résurrection de Jésus que le visage de Dieu a pris pour toujours celui du Père. Ainsi, c’est en attendant la pleine réalisation de son Règne que l’origine s’éclaire d’une lumière qui ne permet pas de la confondre avec le commencement. Dernière mise à jour le 4 octobre 1997