Bruno Latour – L’Anthropocène et la destruction de l’image du Globe

Traduction française par Franck Lemonde de la quatrième conférence Gifford « Facing Gaia-Six Lectures on the Political Theology of Gaia » prononcé en Février 2013, à Edimbourg pour un livre sous la direction de Emilie Hache: De l'univers clos au monde infini, éditions Dehors, Paris, p.27-54. Niveau universitaire.

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Abstract

Ce qui fait de l’Anthropocène un repère clairement détectable bien au-delà de la frontière de la stratigraphie, c’est qu’elle est le concept philosophique, religieux, anthropologique et, comme nous allons le voir, politique le plus pertinent pour échapper aux notions de « Moderne » et de « modernité ». Mais ce qui est encore plus extraordinaire, c’est qu’elle est le produit du cerveau de géologues sérieux, honnêtes et aguerris qui, jusqu’à récemment, avaient été totalement indifférents aux tours et détours des humanités. Aucun philosophe postmoderne, aucun anthropologue, aucun théologien libéral, aucun penseur politique n’aurait osé situer l’influence des humains à la même échelle que les fleuves, les inondations, l’érosion et la biochimie. Au moment même où il devenait à la mode de parler d’une « ère post-humaine » avec l’humeur blasée de ceux qui savent que le temps de l’humain est « dépassé », l’ « anthropos » est de retour — et de retour pour se venger — grâce au travail empirique ingrat de ceux que l’on appelait jadis les « naturalistes ». Ce que les divers champs des humanités, malgré leur sophistication, obsédés par la défense de la « dimension humaine » contre « l’empiètement illégitime » de la science et les risques d’une « naturalisation » excessive, ne pouvaient détecter, c’est aux historiens de la nature qu’il revient de le dénicher. En donnant une dimension totalement nouvelle à la notion de « dimension humaine », ce sont eux qui proposent le terme le plus radical qui doit mettre fin à l’anthropocentrisme ainsi qu’aux anciennes formes de naturalisme en mettant soudain au second plan l’agent humain auquel ils offrent pourtant un tout autre rôle.

(Source: http://www.bruno-latour.fr/node/556)


S’appuyant dans son exposé sur les travaux et néologismes du philosophe allemand Peter Sloterdijk, Bruno Latour estime que la prise de conscience de la fragilité de notre planète devrait nous pousser à un questionnement radical de toute notion d’un “Globe” – qu’il appelle la “malédiction d’Atlas” – censé être l’objet de connaissance d’une science (ou d’une théologie) capable de le saisir dans sa totalité en le regardant du “point de vue de nulle part”. Pour Latour, le concept de l’Anthropocène, ère géologique commencée selon certains scientifiques à l’époque de la Révolution Industrielle et caractérisée avant tout par l’impact de l’activité humaine, nous oblige à reviser nos idées de la relation entre les humains et la planète. Ce concept démolit l’idée d’une Nature implacable, impérieuse, intouchable, idée véhiculée par l’imagerie traditionnelle d’une sphère toute faite. Nous nous retrouvons plutôt confrontés avec la figure d’une Gaïa fragile, réactive, “chatouilleuse” (Isabelle  Stengers) qu’on ne pourrait connaître que par une investigation humble et patiente des multiples systèmes interconnectés – des “boucles de rétroaction” dans lesquels nous sommes aussi impliqués – qui contribuent à sa composition, prenant soin d’ancrer notre démarche dans le réel tout au long du parcours. Latour s’en prend à la supposée omniscience de toute entreprise humaine à prétensions universelles qui oublierait ou essaierait de masquer le fait que pour exister elle doit d’abord être localisée concrètement dans un contexte spécifique. Seule une science qui abandonnerait toute rhétorique d’énoncés globaux en reconnaissant de manière transparente son enracinement dans la réalité prosaïque d’appareils, mesures et programmes de recherches serait en mesure de vaincre les objections des “négationnistes” du changement climatique par des données objectives.

Lecture philosophique virtuose, provocatrice, voire agaçante pour certains (suggérer que, pour être capable d’affronter l’Anthropocène, la théologie devrait obligatoirement cesser de parler du monde du point de vue de Dieu signifierait l’abandon de toute notion de Révélation, notion pourtant fondamentale pour la tradition judéo-chrétienne), mais dont on ne saura nier l’originalité stimulante ni la vitalité conceptuelle.

Peter Bannister pour sciencesetreligions.com