Collapsologie – état des lieux (i)

Ceux qui suivent notre site depuis un certain temps auront peut-être remarqué que nous nous intéressons de près à un certain nombre de penseurs francophones qu’on pourrait qualifier de “collapsologues”, pour utiliser un terme qui circule depuis la sortie en 2015 du livre Comment tout peut s’effondrer (Seuil Anthropocène) de Pablo Servigne, ingénieur agronome, et […]

Ceux qui suivent notre site depuis un certain temps auront peut-être remarqué que nous nous intéressons de près à un certain nombre de penseurs francophones qu’on pourrait qualifier de “collapsologues”, pour utiliser un terme qui circule depuis la sortie en 2015 du livre Comment tout peut s’effondrer (Seuil Anthropocène) de Pablo Servigne, ingénieur agronome, et Raphaël Stevens, chercheur indépendant spécialisé dans les sciences de la complexité et les études prospectives. Dans ce contexte nous pourrions notamment citer des think tanks tels que l’Institut Momentum fondé par Agnès Sinaï et présidé par l’ex-ministre Yves Cochet ou l’Association Adrastia de Vincent Mignerot, Joëlle Leconte et Régis Perrot, le travail des réalisateurs Clément Montfort et Cyril Dion, mais aussi les analyses de ceux qui n’utiliseraient pas nécessairement le mot “collapsologie” mais qui partagent l’essentiel de sa diagnostique (Gaël Giraud, Dominique Bourg, Jean-Marc Jancovici…).

On pourrait dire que la collapsologie se caractérise avant tout par une attitude plutôt que par un ensemble d’idées théoriques. Cette attitude consiste à reconnaître l’inévitabilité de l’effondrement à la lumière des données scientifiques (urgence climatique, analyses d’une économie mondiale fondée sur le surendettement, pic de pétrole…), considérant les stratégies de réforme du système actuel afin de le préserver comme illusoires et une perte de temps et d’énergie. Ils ne partagent pas le point de vue de l’ancien vice-président du GIEC Jean-Pascal van Ypersele selon qui le fait de parler d’un effondrement global démotive les auditeurs et mène à la passivité: au contraire, ils estiment que regarder la dure réalité en face constitue le seul véritable point de départ pour des réactions constructives envisageant la transition à long terme vers un modèle sociétal autre que celui de l’une “course à la croissance” censée empêcher l’effondrement mais en réalité susceptible de le provoquer.

Le survivalisme – pour ou contre?

En parlant de la proximité d’un collapse généralisé, cette mouvance intellectuelle pourrait à première vue sembler alarmiste, voire fantasque – la notion d’effondrement évoquant des images de survivalistes nord-américains et autres “crânes rasés” obsédés par l’auto-défense armée et l’imaginaire de Mad Max ou La Route, partisans de théories complotistes et d’idées assez peu recommandables au niveau politique. Mais s’il est vrai qu’au 1er Salon du Survivalisme parisien en mars 2018 on a pu en effet constater la présence de personnes appartenant à une telle nébuleuse, faire l’amalgame entre les “preppers” et les auteurs francophones mentionnés ci-dessus serait une grosse simplification. La collapsologie européenne est en effet assez proche du survivalisme dans la mesure où elle ne se limite pas aux discussions théoriques, mais suggère également des stratégies pratiques de survie dans un avenir plus qu’incertain. Par contre, les collapsologues les plus responsables se distancient consciemment non seulement de l’individualisme exacerbé des survivalistes américains mais également des fantasmes politiquement incendiaires d’un Piero San Giorgio, survivaliste suisse suffisamment en vue pour être l’objet d’un documentaire France 2, pour qui un effondrement en Europe ferait émerger la vraie nature “Waffen SS” (d’une population blanche menacée par les flux migratoires).

Pablo Servigne – qui se dit “vivaliste” plutôt que “survivaliste” et l’Institut Momentum peuvent effectivement citer un écrivain américain aussi alternatif que l’ingénieur d’origine russe Dmitry Orlov (dont les analyses systémiques à la fois originales et inquiétantes ont comme point de départ la comparaison entre l’état actuel de l’Occident, en particulier les Etats-Unis, et la fin de l’Union Soviétique). On pourrait pourtant dire que les penseurs européens de l’effondrement transforment, voire radoucissent ses hypothèses en les rendant moins directement politiques, plus universitaires et plus axées sur des questions environnementales. Ceci s’explique par leur généalogie intellectuelle, où priment l’apport de l’écologie plus ou moins radicale, des travaux soulignant l’irréversibilité des changements géophysiques liés à l’arrivée de l’Anthropocène, et la vision de diverses formes d’altermondialisme de gauche. Si les collapsologues tirent indéniablement la sonnette d’alarme, c’est un peu à la manière du “catastrophisme éclairé” de Jean-Pierre Dupuy (lui-même tributaire de la pensée d’Ivan Illich ou de René Girard).

Dans la dernière d’une série de cinq émissions d’Arrêt sur images, Servigne et Bertrand Vidal, sociologue à Université Paul Valéry à Montpellier, ont récemment essayé de décortiquer les différences historiques et sociologiques entre le survivalisme nord-américain et son pendant en Europe, ce dernier étant basé sur l’interdépendance (faisant appel à l’observation du fonctionnement des écosystèmes) et l’entraide à la place d’un individualisme sauvage (cliquer pour regarder).

Vers une percée dans les médias mainstream?

Si la collapsologie reste en quelque sorte contre-culturelle, on peut constater depuis quelques mois des “signaux faibles” indiquant une certaine percée de ce courant dans le mainstream médiatique et politique. L’évocation par le premier ministre Edouard Philippe du livre Effondrement de Jared Diamond dans une conversation avec Nicolas Hulot en est peut-être  l’exemple le plus frappant (même s’il cite Diamond pour souligner la possibilité pour des civilisations d’éviter leur effondrement par de bonnes décisions politiques):

Au mois d’août, Laure Beaudonnet du quotidien grand public 20 Minutes a sorti – au moment de la canicule estivale – une série d’articles bien informés au sujet de la collapsologie, dont le titre quelque peu sensationnel (Apocollapse Now) ne devrait pas occulter le sérieux des propos recueillis. En voici quelques extraits:

https://www.20minutes.fr/arts-stars/culture/2314475-20180806-fin-proche-collapsologie-science-predit-effondrement-monde

L’effondrement ne prend pas la même forme selon les pays, il recoupe plusieurs réalités différentes. « C’est un enchaînement de catastrophes qu’on ne peut plus arrêter et qui a des conséquences irréversibles sur la société, indique Pablo Servigne. On ne peut pas savoir ce qui le déclenchera : un krach boursier, une catastrophe naturelle, l’effondrement de la biodiversité… « Ce qu’on peut affirmer, c’est que toutes ces crises sont interconnectées et qu’elles peuvent, comme un effet de domino, se déclencher les unes les autres », insiste-t-il avant d’en donner les grandes lignes. « Il faut imaginer une vie où il n’y a plus rien dans les distributeurs automatiques, où l’essence est rationnée, où l’eau potable n’arrive pas souvent, où il y a de grandes sécheresses et de grandes inondations. Il faut se préparer à vivre ces tempêtes ».

https://www.20minutes.fr/arts-stars/culture/2313139-20180807-fin-proche-comment-faire-toute-humanite-passe-ca-preoccupe-beaucoup

[Clément Montfort, réalisateur]: Si tu prends un élastique et que tu tires, il paraît évident qu’au bout d’un moment, il va claquer. La seule solution, c’est d’arrêter de tirer. C’est la même situation avec la planète. La croissance infinie dans une planète aux ressources finies, ça claque à un moment donné. La seule solution serait d’arrêter cette logique de la croissance, c’est du bon sens. La question, c’est : comment faire pour que toute l’humanité n’y passe pas pendant que ça claque. S’arranger pour qu’il y ait le moins de morts possible et que ce soit le moins inhumain possible, ça me préoccupe beaucoup.

https://www.20minutes.fr/arts-stars/culture/2313871-20180808-fin-proche-tous-zadistes-tous-morts-trois-scenarios-effondrement-monde

Trafic d’esclaves, violence, pillage… Il suffit de regarder du côté de la Libye, un pays déjà effondré, selon Yves Cochet, ancien ministre de l’Environnement et président de l’institut Momentum, pour imaginer à quoi pourrait ressembler l’Europe post-effondrement. Surtout si la crise systémique est immédiate. Une simple rupture des approvisionnements énergétiques en France aurait des conséquences dramatiques. Rappelons que l’or noir assure 95 % des transports et que, sans lui, le système électrique actuel s’effondrerait. En clair, ça voudrait dire : plus de nourriture nulle part, difficulté à trouver de l’eau potable (surtout dans les villes), plus de lumière, plus d’ordinateurs, plus de transports en commun, plus de voitures…

La résilience de Paris, c’est trois jours. « Au bout de trois jours, il n’y a plus rien à manger », explique Alexandre Boisson, cofondateur de SOS Maires, qui pratique le lobbying citoyen auprès des maires. La panique risque d’accentuer la pénurie (rappelez-vous de la crise du beurre en 2017), ça peut aller très vite. Les habitants des très grandes villes mourront de faim s’ils ne s’en échappent pas le plus rapidement possible pour se réfugier dans les campagnes, près d’une source d’eau. « Ce n’est pas une mince affaire de faire cohabiter les gens en temps de paix, alors en temps de pénurie… », insiste-t-il. Dans les grandes agglomérations, les habitants les plus violents auront le plus de chances de s’en sortir, selon lui, car ils dépouilleront ceux qui tentent de s’enfuir. Il n’y a plus qu’à miser sur l’entraide et l’altruisme…

https://www.20minutes.fr/arts-stars/culture/2318119-20180809-fin-proche-comment-survivre-heure-effondrement-monde-mode-emploi

L’entraide est le mot d’ordre des spécialistes de l’effondrement. « En tant que collapsologue, il est difficile de ne pas s’engager dans des actions d’anticipation (…), se former à la récolte de plantes sauvages comestibles, tout en ayant la conviction que la coopération est la seule porte de sortie possible… », écrivent Pablo Servigne et Raphaël Stevens dans Comment tout peut s’effondrer. Rien à voir avec les survivalistes qui s’enterrent dans des bunkers, s’entraînent au tir à l’arc et imaginent le pire chez l’humain.

Seul, vous n’y arriverez pas. Il faut intégrer un « gang » pour affronter l’adversité et reconstituer un réseau affectif stable. Pourquoi pas une communauté autosuffisante en Bretagne ou dans la Vienne ? Seuls l’altruisme et la coopération vous aideront à survivre. L’association Humanum, le réseau d’entraide entre ruraux et citadins, permet de se faire connaître auprès des campagnes et de trouver un lieu d’hébergement en période de crise majeure. « L’idée est d’aider à la résilience et à l’accueil d’un maximum de personnes », pointe Alexandre Boisson.

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“Et la théologie dans tout cela?”

Dans la deuxième partie de ce survol de la collapsologie, nous poserons la “question qui ne dit pas son nom” mais qui sous-tend toute cette discussion, et qui s’impose, étant donné le caractère de notre site: “et la théologie dans tout cela?” Même si l’aspect théologique n’est pas directement thématisé dans ce débat pour la plupart absolument laïc, l’apocalyptique biblique n’est jamais très loin. Comme l’a observé récemment Dominique Bourg, “d’une certaine manière, l’apocalypse hante un peu toute la pensée écologique. Elle est toujours quelque part tapie l’ombre et toujours prête à ressortir.” Et comme nous le verrons, il ne s’agit pas ici uniquement de l’exégèse de textes du Proche-Orient datant de presque 2000 ans, ni de tentatives alarmantes d’en extrapoler une eschatologie aux allures socio-politiques dangereuses (la Rapture /Enlèvement des Elus, notion chère à beaucoup de chrétiens “évangéliques” aux Etats-Unis, y compris dans l’entourage du Président actuel). Pour ceux qui connaissent bien les auteurs chrétiens mystiques catholiques et orthodoxes les plus réputés de l’époque moderne, les apparitions approuvées par les autorités ecclésiales (La Salette, Fatima, Akita…), ou bien certaines expériences de mort imminente telles que celle de Howard Storm, les analyses des collapsologues ne font que confirmer le contenu d’un corpus considérable d’écrits jugés prophétiques par un grand nombre de croyants. Un genre littéraire en continuité directe avec les Ecritures juives et chrétiennes et dont une des fonctions serait en quelque sorte de jeter un éclairage nouveau sur les passages symboliques les plus obscurs de la Bible (Apocalypse de Jean, livre de Daniel…). La seule grande différence essentielle entre l’eschatologie chrétienne mystique et la collapsologie, c’est que le premier se termine par le retour de Jésus-Christ dans la gloire.

L’idée d’un authentique prophétisme contemporain est dérangeante dans la mesure où cela implique un Dieu qui parlerait aujourd’hui de la même façon dont Il aurait parlé à Moïse ou Ezéchiel. Cette affirmation radicale contredit naturellement non seulement le matérialisme scientifique, mais aussi les efforts du côté de certains cercles théologiques pour chercher un rapprochement avec la pensée laïque en réduisant la théologie judéo-chrétienne au déisme ou à l’éthique (suivant le projet d’Immanuel Kant dans La Religion dans les limites de la raison seule), ou en se réfugiant dans un apophatisme radical qui exclurait la possibilité d’une communication personnelle directe avec Dieu. L’évaluation des écrits mystiques est certes difficile, et il serait peut-être plus confortable psychologiquement de faire abstraction de toute “révélation privée” sous prétexte que même contempler la possibilité de son authenticité nous mènerait trop loin sur une territoire habitée (ou plutôt infestée) par des gens irrationnels ou fanatiques, ainsi que par de simples charlatans. Ces derniers manquent certainement pas dans le domaine en question, mais cela ne constitue pas nécessairement une raison logique pour tout balayer d’un revers de main. Surtout quand il s’agit d’une littérature de dimensions aussi vastes – nous parlons ici de plus de 100 000 pages écrites dans plusieurs langues sur une période de 200 ans environ – et d’une cohérence interne aussi troublante. Un corpus dont la fausseté n’a jamais été définitivement démontrée et dont les circonstances entourant la production ont été accompagnées d’une grande quantité de phénomènes scientifiquement inexpliqués (extases, guérisons spontanées, précognition, stigmatisations…). Le lecteur se trouve face ici à des écrits souvent déroutants mais qui ont été pris au sérieux par beaucoup de chercheurs, théologiens et représentants ecclésiaux dont personne ne contesterait l’équilibre psychique. Fermer les yeux face à l’existence de personnes disant avoir reçu des communications célestes ne sert à rien – si nous voulons entreprendre une enquête rationnelle à ce sujet, il faudrait au moins oser l’expérience de pensée qui consisterait à se poser la question: “et si c’était vrai?”

Peter Bannister