De la France au Brésil, l’odyssée spirite

Suite à l'entretien avec Evelyn Elsaesser au sujet de son livre "Quand les défunts viennent à nous", nous continuons notre exploration du sujet des contacts allégués avec l'au-delà en signalant une série de 5 émissions radio de la RTS diffusées en 2016 sur le spiritisme au XIXe siècle et aujourd'hui, notamment au Brésil où le phénomène a pris des dimensions considérables, constituant la troisième religion du pays, et où le "codificateur" de la doctrine spirite Allan Kardec est considéré comme le Français le plus célèbre de l'histoire.

Avant de commencer, il nous semble indispensable d’offrir quelques remarques au sujet d’une question qui accompagne le spiritisme moderne depuis son début historique, c’est-à-dire ses rapports avec le christianisme officiel, et surtout avec l’Eglise Catholique.

Il s’agit ici d’une question particulièrement complexe et délicate, voire explosive. D’un côté la doctrine et Tradition de l’Eglise affirment la réalité de la Communion des Saints ainsi que la possibilité de communications expressément permises par Dieu de la part de ceux qui ont déjà quitté ce monde avec les vivants (une notion niée par d’autres courants chrétiens, surtout ceux issus de la Réforme). De l’autre côté, l’Eglise Catholique a formellement interdit les tentatives délibérées d‘évoquer des défunts telles qu’on les trouve dans les pratiques spirites utilisant tables tournantes, “planchette” etc., citant l’injonction claire contre la nécromancie dans l’Ancien Testament (Deutéronome 18:10-13).

Le spiritisme implique souvent des pratiques divinatoires ou magiques. Aussi l’Eglise avertit-elle les fidèles de s’en garder. (Catéchisme de l’Eglise Catholique, 2117)

Si ceci semblerait impliquer une condamnation claire du tout recours aux “médiums” censés fonctionner comme des intermédiaires entre notre monde et l’invisible, en pratique on voit que les choses sont beaucoup moins claires… entre autres à cause du problème sémantique de la définition de ce qu’on appelle la “médiumnité”, un phénomène qui ne correspond pas toujours à l’image classique, “divinatoire” des pratiques occultes. Que dire des individus qui, sans ayant cherché un “pouvoir” quelconque et sans avoir suivi un “parcours initiatique”, auraient dès la petite enfance des facultés de perception difficilement explicables par la science, des capacités antérieures à toute prise de position religieuse? Est-ce qu’on devrait classer ces personnes (dont l’existence dans toutes les cultures serait statistiquement difficile à nier) et les phénomènes de médiumnité associés dans la même catégorie que les adeptes de l’occultisme? Est-ce que le mot “médiumnité” est trop chargé de connotations pour décrire ces phénomènes de façon adéquate? Le mot “sensitif” serait-il plus approprié (“sensitivo” en italien)? Et même si on peut prouver historiquement que la “transcommunication” a toujours était un terrain de prédilection pour charlatans et manipulateurs de tous genres, est-ce qu’on devrait automatiquement considérer les “messages” que ces personnes disent rapporter de l’au-delà comme soit des duperies, soit des communications mensongères, maléfiques? Même dans les cas où leur contenu spirituel serait d’une orthodoxie dogmatique des plus pures? Est-ce qu’on ne pourrait pas proposer une vision plus nuancée des choses?

En particulier, nous pouvons signaler l’existence de ce qui a parfois été appelé le phénomène des “messages christiques” (Dictionnaire des Miracles et de l’Extraordinaire chrétien, dir. Patrick Sbalchiero, préf. René Laurentin, 2007) qui ont suscité l’intérêt de certains théologiens de renom tels que le Cardinal Jean Daniélou ou le mariologue italien Gabriele Roschini. Le scénario est presque toujours le même: une jeune personne caractérisée par une spiritualité chrétienne profonde, voire précoce, meurt prématurément, laissant ses parents dans une profonde détresse. Après un certain temps, un de ces parents dit recevoir des communications de sa part et commence à les transcrire (des écrits allant parfois à des milliers de pages), communications présentées comme l’oeuvre de la grâce divine et ayant comme objectif de montrer à un monde de plus en plus incroyant la réalité de l’au-delà tout en mettant les lecteurs en garde contre le spiritisme (nous pourrions citer au moins une dizaine de cas de ce type en France et en Italie depuis la fin de la Première Guerre Mondiale jusqu’à nos jours, les exemples les plus connus étant ceux de Pierre Monnier et Roland de Jouvenel).

Si nous quittons ici le domaine de ce qui peut être vérifié par la science, qu’en pense l’Eglise? Ici les opinions des théologiens/chercheurs catholiques divergent radicalement. Il est vrai qu’on peut trouver des condamnations très fermes de la part de certains qui ne verraient aucune différence entre ce genre de littérature et la production spirite. C’est par exemple la position associée avec le GRIS (Groupe de Recherche et d’Information Socio-religieuse), une organisation très en vue dans les médias catholiques en Italie et qui mène une campagne de longue date attaquant ce qu’elle voit comme un pseudo-mysticisme dangereux. Par contre, on peut aussi trouver une quantité non-négligeable de prêtres et théologiens activement engagés dans la recherche sur les phénomènes dits “paranormaux” qui disent que la position de l’Eglise serait en effet plus élastique et que, bien qu’une grande prudence méthodologique et un discernement rigoureux s’imposent, le contact avec les défunts n’est plus interdit dans un but religieux ou scientifique sérieux (le texte le plus souvent cité dans ce sens provenant du Père Gino Concetti, commentateur de l’Osservatore Romano, en 1996 et relayé par les grands quotidiens italiens tels que La Stampa).

(Pour ceux qui comprennent l’italien, cliquez ici pour visionner une émission de la RAI qu’on peut désormais qualifier d’historique, et qui illustre bien le choc frontal entre ces deux interprétations.)

Comment trancher d’une manière responsable entre ces points de vue apparemment incompatibles? Nous voudrions – surtout à nos lecteurs catholiques – suggérer qu’une étude détaillée du spiritisme historique et son évolution, employant la méthodologie de l’anthropologie religieuse, peut déjà apporter quelques bribes de réponse. Une analyse patiente d’ordre socio-historique peut aider à mieux comprendre un phénomène copieusement documenté et délimité dans le temps (deuxième moitié du XIXe siècle), en espérant qu’il sera par la suite plus facile de voir si d’autres formes alléguées de transcommunication, que ce soit les “VSCD” (Vécu Subjectif de Contact avec un Défunt) spontanés repérés par Evelyn Elsaesser ou les supposés “messages christiques” catalogués par Patrick Sbalchiero, devraient être assimilées aux pratiques spirites, ou si au contraire une telle assimilation manque de justification logique.

Quelques sous-questions pour orienter l’écoute sur un thème parfois déroutant:

  • En quoi consistait le spiritisme historique tel que décrit par les intervenants de la série d’émissions de la RTS?
  • Quel était son rapport avec la doctrine catholique dont il se démarqua mais qui l’avait également conditionné en quelque sorte?
  • Quel était son rapport avec la science institutionnelle, surtout par rapport au projet spirite de prouver l’existence du monde des esprits de manière expérimentale?
  • Comment son évolution postérieure était-elle influencée par le contact avec d’autres traditions religieuses (animismes afro-américains, religions asiatiques?)
  • Quels sont les mouvements contemporains analogues, qu’est-ce qu’ils présentent de nouveau par rapport au spiritisme du XIXe siècle, et pourquoi assistons-nous à leur résurgence aujourd’hui?

Peter Bannister

Audio 1

https://www.rts.ch/religion/a-vue-d-esprit/7835958-de-la-france-au-bresil-l-odyssee-spirite-1-5-.html

Peut-on entrer en communication avec les morts? La question a passionné l’Europe au milieu du XIXe siècle. Fabien Hünenberger se penche sur cette pratique codifiée par le Français Allan Kardec et qui connait aujourd’hui une seconde vie au Brésil. Comment le spiritisme est-il né? La réponse de Guillaume Cuchet, professeur d’histoire à l’Université Paris-Est Créteil et auteur de “Les Voix d’outre-tombe. Tables tournantes, spiritisme et société au XIXe siècle” (Seuil, 2012). 

Audio 2

https://www.rts.ch/religion/a-vue-d-esprit/7836067-de-la-france-au-bresil-l-odyssee-spirite-2-5-.html

Journaliste français installé au Brésil, Jean-Claude Gérez nous fait découvrir les pratiques thérapeutiques du spiritisme au Brésil et s’intéresse aux motivations de quelques-uns de ses 40 millions de sympathisants.

Audio 3

https://www.rts.ch/religion/a-vue-d-esprit/7836151-de-la-france-au-bresil-l-odyssee-spirite-3-5-.html

L’anthropologue Marion Aubrée, du Centre d’Études en Sciences Sociales du Religieux, revient sur les raisons du succès que le spiritisme a rencontré en arrivant au Brésil et sur le métissage qui s’y est opéré avec d’autres spiritualités.

Audio 4

https://www.rts.ch/religion/a-vue-d-esprit/7836200-de-la-france-au-bresil-l-odyssee-spirite-4-5-.html

Guillaume Cuchet, professeur d’histoire à l’Université Paris-Est Créteil, et Jean-François Mayer, directeur de l’Institut Religioscope à Fribourg, reviennent sur les caractéristiques d’un mouvement, le spiritisme, qui se présente comme une religion “moderne”.

Audio 5

https://www.rts.ch/religion/a-vue-d-esprit/7836305-de-la-france-au-bresil-l-odyssee-spirite-5-5-.html

De la théosophie au channeling, le spiritisme a donné naissance à plusieurs mouvements religieux de type médiumnique. Jean-François Mayer, directeur de l’Institut Religioscope à Fribourg, revient sur ces développements du XIXe et du XXe siècle.