Dieu, une invention du cerveau humain?

Le neurobiologiste Peter Clarke revient sur les tentatives d'«expliquer» l'expérience religieuse comme le résultat d'une stimulation du lobe temporal du cerveau (en lien avec les recherches de Michael Persinger et leur interprétation par Matthew Alper). 'Cela me semble très confus. On croit que nos expériences, de quelque nature qu’elles soient, dépendent de «la façon dont notre cerveau interprète certains processus neurochimiques», mais cela n’invalide pas nos expériences. Quand en présence d’une personne, mon cœur bat plus vite, ma température s’élève etc., le fait que mon cerveau l’interprète comme de l’amour, n’annule pas l’expérience que je viens de faire. Je ne vois pas pourquoi notre expérience religieuse devrait être une exception.' Dans Croire et Vivre Magazine n° 71 'Science et foi: match nul?', 2008. Niveau grand public instruit.

Cette question n’est pas nouvelle. Voltaire, qui croyait en Dieu, a écrit: «Si Dieu n’existait pas, il faudrait l’inventer». Freud, qui était athée, a proposé une hypothèse psychanalytique pour expliquer la croyance en Dieu par le refoulement de l’image du père. De nombreux critiques ont rejeté l’hypothèse de Freud comme farfelue, dépourvue de preuves et née d’une rancune contre la religion. Mais au cours des vingt dernières années la thèse de Dieu-invention-du-cerveau a été ressuscitée dans le contexte de l’engouement actuel pour la neurothéologie(1).

Dieu, création du lobe temporal ?

Il est connu depuis longtemps que l’épilepsie du lobe temporal du cerveau peut évoquer des expériences mystiques et religieuses ainsi que des émotions, souvenirs et sensations de toutes sortes. Le fait que des crises épileptiques puissent produire des expériences illusoires, y compris des expériences mystiques et religieuses, n’est pas en soi surprenant, mais plusieurs auteurs ont proposé que toutesexpériences mystiques et religieuses (et paranormales) seraient dues à l’activation anormaledu lobe temporal, même en absence d’épilepsie détectable.

Expérience et contre-expérience

De telles affirmations reposent en grande partie sur la recherche de Michel Persinger et ses collègues, qui ont publié de nombreux rapports affirmant que la stimulation magnétique du lobe temporal provoque, chez les sujets, l’expérience d’une présence à côté d’eux, qui ressemblerait à Dieu ou à quelqu’un qu’ils ont connu de leur vivant. Cette recherche a reçu une très large couverture médiatique, mais elle est controversée parce que des expériences d’une «présence sentie» ont souvent lieu même sans stimulation magnétique. Par exemple, dans une étude(2) de Persinger, les sujets ont été assis pendant 20 minutes dans une pièce très calme, portant des lunettes opaques. Dans ces conditions de privation sensorielle, une «présence sentie» a été annoncée par 33% de ceux qui n’ont reçu aucune stimulation. La stimulation du lobe temporal a, selon le rapport publié, doublé cette fréquence. Cependant, la seule tentative effectuée par un groupe indépendant(3) pour reproduire ce résultat n’a relevé aucun effet. Pourtant ils avaient utilisé un casque fourni par Persinger et pris toutes les précautions raisonnables (y compris une visite à son laboratoire) pour être sûrs de reproduire les mêmes conditions d’expérience. La controverse n’a pas encore été résolue.

Expliquer n’est pas nier

Après avoir décrit les résultats de Persinger, Matthew Alper(4) discute des «perceptions, sensations et cognitions» qui peuvent résulter de la méditation et de la prière que nous «avons tendance à interpréter comme la preuve d’une réalité divine, sacrée ou transcendantale». Il écrit: «Néanmoins, des découvertes récentes dans les neurosciences contredisent de telles notions en suggérant que les expériences transcendantales/sacrées/spirituelles/religieuses ne sont pas des manifestations de contact avec Dieu, mais plutôt la façon dont notre cerveau interprète certains processus neurochimiques».

Cela me semble très confus. On croit que nos expériences, de quelque nature qu’elles soient, dépendent de «la façon dont notre cerveau interprète certains processus neurochimiques», mais cela n’invalide pas nos expériences. Quand en présence d’une personne, mon cœur bat plus vite, ma température s’élève etc., le fait que mon cerveau l’interprète comme de l’amour, n’annule pas l’expérience que je viens de faire. Je ne vois pas pourquoi notre expérience religieuse devrait être une exception.

Des preuves de Dieu

Cependant, tenter de prouver l’existence de Dieu uniquementà partir d’une expérience religieuse particulière serait une démarche pour le moins inhabituelle. Pour moi (et je pense pour la plupart des chrétiens), croire en Dieu ne repose pas sur une seule expérience, mais sur toute une gamme de raisons et de preuves. Parmi les preuves les plus importantes pour moi sont la fiabilité des documents du Nouveau Testament et la nécessité d’accepter la résurrection de Jésus pour expliquer la naissance de l’Église. Je constate aussi que mes prières sont régulièrement exaucées quand je prie avec foi. De plus, je suis impressionné par l’ordre dans la nature, notamment au moment du Big Bang. Pour que la vie soit possible, il fallait que les constantes de la nature soient «choisies» avec une précision énorme, ce qui semble impossible sans qu’il y ait une vaste intelligence à l’œuvre dans la création de l’univers.

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Comment je suis devenu neurobiologiste

Je suis professeur associé à l’Université de Lausanne, où j’enseigne l’anatomie et la neurobiologie. J’y mène un groupe de recherche sur le thème de la mort neuronale. Actuellement nous nous concentrons sur «l’excitotoxicité», le principal mécanisme par lequel les neurones meurent dans de nombreux états cliniques dont l’ischémie cérébrale(5) et l’asphyxie périnatale.

Vocation

Lors de mes études en «sciences d’ingénieur» à l’Université d’Oxford, j’ai assisté à une conférence organisée par la société évangélique de l’université (l’équivalent des Groupes Bibliques Universitaires du monde francophone), où un neurobiologiste, le Pr. Donald MacKay, présentait ses idées originales sur l’indéterminisme logique d’un choix libre. Cela m’a attiré vers la neurobiologie de telle sorte qu’après avoir terminé mon bachelor, je suis allé faire un doctorat chez ce professeur, travaillant à l’interface entre la neurobiologie et la psychologie, malgré mon ignorance des deux sujets.

Pendant mes années formatives, j’ai été profondément influencé par Donald MacKay, par les livres de C. S. Lewis, et aussi par un livre moins connu: Christian Rationalism and Philosophical Analysisde F.H. Cleobury.

Chrétien par choix

Je me suis engagé pour le Christ quand j’étais bien jeune (11 ans). J’ai entendu quelqu’un parler de « connaître Jésus-Christ comme ami et sauveur personnel ». Je ne comprenais que vaguement ce que cela voulait dire, mais je le désirais de tout mon cœur. J’ai commencé à prier chaque soir que cela puisse être vrai pour moi. Neuf mois plus tard, dans un camp chrétien, j’ai compris pour la première fois que croire en Christ veut dire mettre sa confiance en lui. Je suis revenu de ce camp changé, radieux, rempli de l’assurance que, grâce à la mort de Jésus, j’étais en règle avec Dieu.

Au cours des 50 ans qui ont suivi, cette assurance ne m’a jamais quitté. Je suis actuellement membre actif d’une église évangélique à Lausanne.

Je n’ai jamais trouvé qu’il y ait un conflit entre science et foi. Comme le disait Galilée: «Les Saintes Écritures nous apprennent comment aller au ciel, pas comment le ciel doit aller». Avec mon arrière-plan de neurobiologiste, j’essaie de creuser des questions en relation avec le cerveau, et je donne parfois des conférences sur des sujets tels que: «L’homme et son cerveau, plus qu’une machine?» ou «Le cerveau et le libre arbitre».