Eric Sadin: L’asservissement par l’Intelligence Artificielle?

Dans cet entretien-fleuve pour la chaîne internet Thinkerview, le philosophe et conférencier Eric Sadin, auteur des ouvrages "La Silicolonisation du monde" (Editions L'Echappée, 2016) et "L'intelligence artificielle ou l'enjeu du siècle" (2018) analyse les changements sociétaux liés à l'intelligence artificielle, offrant une lecture volontairement provocante qui n'épargne pas ses adversaires (Laurent Alexandre, Cédric Villani, Yann Le Cun...). Durée 2h18. Niveau grand public instruit. Pour regarder la vidéo et lire quelques entretiens connexes, cliquer sur le titre de l'article.

Entretien pour l’émission RTS 1 “Futur antérieur” (cliquer pour écouter)

Articles connexes (cliquer pour lire)

Pascal Hérard, “”Anatomie d’un antihumanisme radical”: l’intelligence artificielle passée au crible du philosophe Eric Sadin”, entretien pour TV5 Monde Info, le 19 octobre 2018

“Nous vivons un drame aujourd’hui, parce que la technique n’existe plus, il n’existe plus qu’un monde de la recherche techno-scientifique inféodé par le monde économique. Cela induit que les chercheurs qui autrefois étaient constitués de pluralités et de singularités, avec des personnes aux tropismes et intérêts divers, répondent aujourd’hui dans leur immense majorité à des cahiers des charges définis par des cabinets de marketing ou des bureaux de tendances en vue de répondre à des intérêts strictement privés. C’est un drame parce que c’est la pluralité des productions techniques qui est éradiquée au profit d’un mouvement homogène. L’intelligence artificielle s’inscrit dans ce phénomène d’homogénéité où tout le monde va dans le même sens, le nez dans le guidon, dans un aveuglement collectif.”

“La complémentarité homme-machine est une fable (Eric Sadin)”, L’Echo, le 5 novembre 2018

“Je pense que nous vivons une faillite de la conscience. Alors que les évangélistes de l’automatisation du monde ne cessent d’entreprendre, nous nous sommes laissés aller à des formes d’apathie. Un mouvement contraire, faisant valoir d’autres aspirations, appelle avant toute chose, de contredire les flopées de techno-discours fabriqués de toutes pièces et qui se voient colportés de partout par des experts patentés. C’est pourquoi il convient de faire remonter des témoignages, de salutaires contre-expertises émanant de la réalité du terrain, là où ces systèmes opèrent, sur les lieux de travail, les écoles, les hôpitaux.”

Eugénie Bastié, “”L’intelligence artificielle est un assaut anti-humaniste!””, entretien avec Eric Sadin, FigaroVox, le 26 octobre 2018

Christophe Alix / Jean-Christophe Féraud, “Intelligence artificielle: “De plus en pus de spectres vont administrer nos vies””, entretien avec Eric Sadin, Libération, le 22 octobre 2018

“Cette ambition de concevoir des systèmes modélisés sur le cerveau humain guide les recherches menées dans les laboratoires. IBM, par exemple, dit avoir mis au point des puces synaptiques, et Intel a élaboré une puce dite neuromorphique. Mais il s’agit là d’un vocabulaire impropre : nous n’avons, en aucune manière, affaire à une réplique de notre intelligence, même partielle. Le terme «intelligence artificielle» est un abus de langage laissant croire qu’elle serait naturellement habilitée à se substituer à la nôtre en vue d’assurer une meilleure conduite de nos vies. Il faut remettre en cause cette appellation anthropomorphe. En vérité, ce qui est nommé «IA» représente un mode de rationalité technologique cherchant à optimiser toute situation, à satisfaire nombre d’intérêts privés et, au bout du compte, à faire prévaloir un utilitarisme généralisé.”

https://www.franceculture.fr/emissions/le-journal-de-la-philo/intelligence-artificielle-lenjeu-du-siecle

https://lexpansion.lexpress.fr/high-tech/la-face-tres-noire-de-l-intelligence-artificielle_2043835.html

“L’humanité se dote à grands pas d’un organe de dessaisissement d’elle-même, de son droit à décider, en conscience et en responsabilité, des choix qui la regardent. Un statut anthropologique et ontologique inédit prend forme.”

Vidéos connexes:

Débat: “La siliconisation du monde” avec Eric Sadin (à partir de 7’30”) et Marta Peirano le 3 octobre 2018 à l’Institut français de Madrid (français / espagnol)

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Commentaire

Certains trouveront la posture et les propos d’Eric Sadin (“BHL de la révolution numérique”) sans doute excessifs. Ses attaques frontales envers les partisans de l’intelligence artificielle tout comme son appel direct au ZAD-isme ne plairont pas nécessairement à tout le monde. Et pourtant ses analyses, même en faisant abstraction de leur aspect volontairement polémique, soulèvent des questions fort troublantes qui méritent une discussion sérieuse.

Si son argumentation n’est pas directement théologique, la théologie n’est jamais très loin: dans un entretien autour de son ouvrage La Silicolonisation du monde Sadin affirme notamment que “Le technolibéralisme promu dans la Silicon Valley part de l’idée que Dieu n’a pas parachevé sa création, que l’homme est éminemment faillible et lacunaire, donc que l’avènement des technologies dites « de l’exponentiel » permettra de corriger cette faille.”  Si Sadin, répondant à la question de savoir s’il considère que l’IA aurait les caractéristiques d’une religion, préfère parler de la construction d’un “surmoi”, la référence répétée à ses tenants comme des “évangélistes” paraît quand même assez significative. Et dans ce contexte, ce n’est pas surprenant que parmi ses maîtres à penser figure le théologien protestant Jacques Ellul, dont l’exposé datant du milieu du siècle dernier des tendances profondes du “système technicien” attire de plus en plus de lecteurs, y compris dans des cercles plutôt hostiles à la pensée religieuse.

Il est particulièrement intéressant de voir les réactions très fortes d’Eric Sadin et d’autres philosophes tels qu’Olivier Rey envers les puces RFID et d’autres objets connectés au corps humain, capables non seulement de nous surveiller mais même de modifier notre comportement, comment constate Sadin vers la fin de son entretien pour Thinkerview par rapport à un bracelet connecté, déjà breveté mais pas encore mis sur le marché. Il est facile de se moquer des fantasmes des complotistes à ce sujet (non, la Carte Vitale ne sera pas remplacée par des puces sous-cutanées obligatoires en janvier 2019), mais l’utilisation de cette technologie est déjà une réalité, par exemple en Suède, où 4000 personnes seraient déjà passées à l’acte en se faisant implanter des puces de la société Biohax basée à Stockholm. Selon le quotidien très respecté The Independent, les syndicats britanniques viennent d’exprimer leur inquiétude face aux plans de plusieurs entreprises légales et financières de suivre l’exemple de la Suède. Et il est pour le moins troublant de constater que ce ne sont pas uniquement les fondamentalistes évangéliques américains qui évoquent le spectre de la “marque de la bête” sur le front ou la main dans le ch. 13 de l’Apocalypse, marque sans laquelle il serait impossible de vendre ou d’acheter. On peut retrouver la même alerte par rapport à l’implantation de micro-puces dans les messages supposément reçus directement du Ciel par un certain nombre de mystiques catholiques contemporains – pourtant aux antipodes théologiques des fondamentalistes protestants. Des mystiques allégués pris au sérieux par les autorités ecclésiastiques (une dame stigmatisée costaricaine dont les écrits porte l’Imprimatur d’un évêque, un enseignant de religion colombien devenu fondateur d’une congrégation accréditée au niveau diocésain…). Quoiqu’on en pense, la connotation apocalyptique des puces RFID semble être bien installée dans l’imagination collective, comme l’a récemment affirmé Jonathan Margolis dans le Financial Times, lui-même équipé d’une puce de la part de Biohax:

“Le micropuçage humain est si peu connu qu’il existe (pour le moment) très peu de lectures critiques bien informées à ce sujet. Une objection parmi les commentateurs sur internet ne regarde pas les données privées mais l’accomplissement de la prophétie biblique concernant la “marque de la Bête”. Je suis prêt à prendre ce risque-là.”

Pour l’instant, le micropuçage reste une pratique très minoritaire, ses usages actuels inoffensifs. Biohax nous assure d’ailleurs que ses puces ne sont pas connectées et ne peuvent être lues que par un lecteur placé à un centimètre de la main. Mais en même temps on peut bien comprendre le point de vue des lanceurs d’alerte religieux ou laïcs, qui voient dans le développement de telles technologies invasives un phénomène inquiétant dont l’évolution ne sera pas nécessaire anodine. Surtout si elles tombent dans les mains de forces anti-démocratiques…

Peter Bannister