Essai d’interprétation physiologique des stigmates

Le Dr Jules Tinel (1879-1952), neurologue parisien, aborde la question de possibles explications physiologiques et psychologiques des phénomènes de stigmatisation. Etudes carmélitaines, octobre 1936, p. 93-97.

Le programme de cette réunion comportait, il me semble, entre autres questions posées aux médecins présents, celle de savoir s’il existait quelques processus physiologiques ou pathologiques, actuellement connus qui puissent être rapprochés des stigmates.

Pour mon compte, je dois avouer que je n’en connais aucun qui me semble vraiment comparable. Tous les troubles vaso-moteurs enregistrés par l’observation clinique ou provoqués par l’expérimentation sont, à ma connaissance, vraiment très différents de cela.

Parmi ceux qui, dans une certaine mesure, peuvent en être à la rigueur rapprochés, je ne vois à signaler que deux ordres de faits: 1° d’une part, les petites hémorragies cutanées qui peuvent s’observer parfois, très rarement, il faut le reconnaître, dans les crises de douleurs fulgurantes du tabès ou encore dans les formes hémorragiques du zona… ; 2° d’autre part, les vaso-dilatations aigües et les suffusions hémorragiques, cutanées et surtout viscérales, que l’on peut provoquer à volonté par l’excitation violente et prolongée des fibres nerveuses sensitives.

Vous constaterez vous-même que ces deux processus, les plus voisins cependant du sujet qui nous occupe, en sont pourtant encore très éloignés. Peut-être estimerez-vous néanmoins qu’ils peuvent, à la rigueur, nous fournir une ébauche d’interprétation…

Au cours des crises douloureuses du tabès, avec les violentes douleurs fulgurantes que vous connaissez, on peut en effet observer quelquefois l’apparition de petites éruptions pittichiales, c’est-à-dire de petits points d’hémorragie se produisant dans l’épaisseur de la peau, et qui se localisent dans le territoire même des douleurs tabétiques, plus particulièrement aux membres inférieurs. [p. 94]

Le fait est très rare, presque exceptionnel, mais il existe pourtant et je l’ai, pour mon compte, observé trois ou quatre fois.

Il s’explique vraisemblablement par le même mécanisme que nous étudierons tout-à-l’heure, d’une mise en liberté d’histamine, substance vaso-dilatatrice extrêmement puissante qui se produit au niveau des terminaisons sensitives, par l’excitation douloureuse des fibres nerveuses qui y aboutissent.

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Il en est probablement de même pour les formes hémorragiques du zona, où l’on voit se former, au niveau du territoire douloureux, de petites vésicules qui se remplissent bientôt d’une infiltration hémorragique.

Les recherches expérimentales qui ont été faites, cette année même, dans mon laboratoire, nous ont permis de préciser le mécanisme de ces hémorragies en rapport avec l’excitation douloureuse des voies sensitives…

Lorsque l’on provoque en effet l’excitation violente et prolongée d’un tronc nerveux sensitif (par faradisation, chez l’animal endormi), il se produit dans le territoire périphérique de ce nerf une vaso-dilatation extrême qui peut aboutir à de véritables petites hémorragies. Le phénomène est d’ailleurs beaucoup moins intense pour la peau, de l’animal tout au moins, que pour les viscères, intestin ou estomac, où la même excitation des fibres sensitives du nerf splanchnique provoque de véritables infiltrations hémorragiques …

Cette réaction vaso-dilatatrice singulière des fibres sensitive n’est pas due à un banal réflexe vaso-dilatateur, car elle se produit sans aucune intervention des centres nerveux et l’on peut l’obtenir aussi bien en excitant le segment périphérique d’un nerf sensitif sectionné au-dessus du point excité. C’est une action rétrograde, se produisant en quelque sorte à contre courant; une action qui, dans ces fibres sensitives, descend du centre nerveux vers la périphérie, en sens inverse par conséquent de l’influx nerveux sensitif normal qui remonte au contraire de la périphérie vers les centres. C’est ce que les physiologistes anglais ont appelé la conduction vaso-dilatatrice anti-dranique des fibres sensitives. (Bayliss). La réaction vaso-dilatatrice et hémorragique ainsi provoquée est due à la formation, au niveau des terminaisons sensitives, sous l’influence de cette excitation rétrograde, d’une substance particulière l’histamine, qui est douée de propriétés vaso-dilatatrices extrêmement puissantes. On peut du reste démontrer la libération locale de cette substance par ce fait que, reprise par la circulation et transportée secondairement dans le torrent circulatoire, elle [p. 95] va provoquer une sécrétion très active de l’estomac sur lequel elle possède une action élective et très intense…

Tout ceci revient donc à dire que la douleur périphérique ou plus exactement l’excitation violente des terminaisons sensitives – car le même phénomène se produit sans douleur consciente, après section des nerfs – peut provoquer par la libération d’histamine qui en résulte des phénomènes locaux de vaso-dilatation aiguë et d’infiltration hémorragique….

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Voilà vraiment, je crois, tout ce que nous possédons, en pathologie nerveuse organique, et en physiologie expérimentale, qui se rapproche quelque peu de notre sujet.

Mais peut-on appliquer à la formation des stigmates les notions physiologiques que nous venons d’exposer ?

Cela paraît vraiment bien difficile.

Tout d’abord, une différence essentielle s’impose à l’esprit. Les faits cliniques et expérimentaux dont je vous ai parlé n’ont trait qu’à la production d’hémorragies localisées par excitation des fibres sensitives périphériques, premier neurone d’apport sensitif…

Pour interpréter l’apparition des stigmates en fonction de ce seul mécanisme, il faudrait déjà supposer que ce processus vasodilatateur et hémorragique peut jouer aussi par action nerveuse centrale, c’est à dire par la mise en excitation des centres sensitifs corticaux. Or, rien n’est moins prouvé…

Nous avons bien tenté, soit par l’excitation des faisceaux sensitifs médullaires, soit par l’irritation des zones sensitives corticales, – c’est à dire non plus du le neurone sensitif, mais des 2e et 3e neurones, – de provoquer une réaction vaso-dilatatrice semblable. Nous n’y avons pas réussi.

Je sais bien que le résultat négatif d’une expérience n’a pas la même valeur qu’un fait positif obtenu… mais il paraît pourtant bien improbable que l’excitation centrale produise les mêmes réactions que l’excitation périphérique…

Une seconde objection se précise d’ailleurs à ce sujet. A mesure que l’on s’élève dans les étages superposés du système nerveux, les réactions deviennent naturellement plus diffuses et plus étendues. [p. 96]

Elles, ne portent plus sur un petit territoire localisé comme les excitations d’un nerf périphérique, mais elles s’étendent’ à un segment de membre, à un membre tout entier et même surtout à une moitié du corps.

La même objection se présente d’ailleurs pour l’hypothèse, soulevée ce matin par le professeur Van Gehuchten, d’une intervention de centres vaso-moteurs supérieurs. Nous connaissons bien, en effet, des centres vaso-moteurs bulbaires, diencéphaliques ou corticaux, mais ces centres commandent à des territoires de plus en plus étendus, et toujours à localisation, ou tout au moins à prédominance, hémiplégique, c’est à dire unilatérale.

Je ne connais pas de centre vaso-moteur cérébral qui corresponde simultanément aux deux mains et aux deux pieds, sans parler même du front et du côté.

Nous ne pouvons donc songer à l’intervention simple de centres vaso-moteurs supérieurs, pas plus qu’à celle des centres sensitifs cérébraux.

Il est d’ailleurs évident qu’un essai d’interprétation de ces faits ne peut négliger l’introduction manifeste des processus psychologiques, et particulièrement des représentations mentales.

La seule interprétation qui puisse être conçue, au point de vue physiologique, serait celle qui tiendrait compte à la fois des représentations psychiques et du caractère limité, localisé, et par conséquent nettement périphérique, des manifestations hémorragiques…

C’est la seule qui ne soit pas admissible – et cependant je me rends compte en la formulant du nombre d’hypothèses, incontrôlées et peut-être incontrôlables, que nous échafaudons les unes sur les autres.

On peut donc, à la rigueur, concevoir qu’une représentation particulièrement vive des souffrances du Christ en croix ait pu, au moyen d’un processus complexe d’attention ; de suggestion, d’extériorisation psychique et de projection mentale à la périphérie, provoquer l’apparition de zones cutanées véritablement et intensément douloureuses dans les parties du corps correspondant aux Cinq Plaies, des mains, des pieds et du côté. C’est le facteur psychologique.

On peut, à la rigueur, admettre également qu’au niveau de ces zones, devenues douloureuses par fixation d’une représentation mentale (!) aient joué les processus de vaso-dilatation aiguë et de suffusion hémorragique que peuvent provoquer la douleur locale, l’excitation des terminaisons sensitives et la libération d’histamine… C’est le facteur périphérique. [p. 97]

Cette hypothèse, qui fait intervenir le double processus psychologique et périphérique local, est, je le répète, la seule qui ne paraisse pas complètement absurde. Mais je n’oserais dire qu’elle soit vraiment très satisfaisante, bien qu’elle ait été déjà, si je ne me trompe, esquissée avant la lettre par saint François de Sales…

C’est en tous cas, à mon avis, la seule que nous ayons actuellement à vous offrir, si l’on admet l’existence des stigmates et si l’on veut en tenter une interprétation physiologique.

Padre Pio (1887-1968)