Etienne Klein et Michel Cazenave : La science et l’âme du monde

Continuant la série des dialogues entre le physicien Etienne Klein et le philosophe et spécialiste des sciences religieuses Michel Cazenave, voici une conversation déjà historique tirée des archives audio de l'émission EPECTASE d'Ilke Angela Marechal autour de la quatrième édition du livre de Michel Cazenave intitulé "La science et l'âme du monde". Durée 57 minutes. Niveau grand public instruit. Photo: Carl Jung (gauche) et Ernst Schrödinger.

Etienne Klein: “Pour ce qui est de repenser philosophiquement la science ou de la penser philosophiquement, il faut le faire avec une urgence qui s’accroit, me semble-t-il, puisque la manière dont on pratique la science aujourd’hui est très différente de celle qu’on utilisait dans la première moitié de ce siècle où les chercheurs étaient des gens qui travaillaient de façon assez isolée […] Après la Deuxième Guerre Mondiale avec en particulier l’émergence de ce qu’on appelle la Big Science, la Grande Science, la science […] met en oeuvre des projets gigantesques qui en fait ne sont pas décidés par les chercheurs mais par les états finalement, puisque les chercheurs sont devenus des salariés. C’est la grande différence d’avec la période d’Avant-Guerre, la difficulté d’avoir une activité réflexive sur son propre savoir et sa propre compétence, […] une activité qui est considérée comme marginale, qui relève de la sphère privée, et qui n’est pratiquement jamais l’objet de discussion. Donc on se concentre vers une pratique de la science qui est très opératoire, qui n’est plus que ça d’ailleurs, et le fait que des philosophes s’intéressent au discours scientifique, c’est une espèce d’auguillon pour les scientifiques eux-mêmes qui doivent prendre un peu de recul par rapport à cette activité, et au lieu de la présenter comme une espèce de progrès permanent, comme d’invention contenue, de découvertes successives, de voir que dedans sourdent de façon relativement cachée des éléments de tradition, des éléments de la tradition, des influences qui ne sont pas celles de la raison raisonnante, pour parler comme Michel Cazenave, et qui émergent d’une sorte de lit beaucoup plus profond, beaucoup plus lointain et beaucoup plus ancien que la pure modernité scientifique.”

Michel Cazenave, organisateur en 1979 du Colloque de Cordoue “Science et conscience. Les deux lectures de l’univers”, critique les courants philosophiques axés uniquement sur le langage, pour qui la science n’a aucun intérêt, mais également une science qui refuse d’aborder les grandes questions philosophiques. Il reprend les mots de Carl Jung à Ernst Schrödinger lors de ce qu’il appelle leur “dialogue pathétique” au cercle Eranos en 1946: “Finalement, le drame de notre civilisation, c’est que la science telle qu’elle s’est formée […] a mis justement l’âme, la puissance de médiation, entre parenthèses”. Avec la réponse de Schrödinger “oui, mais d’une certaine façon,  pour qu’elle se constitue, elle était obligée de le faire. “Mais”, ajoute Schrödinger, “je suis bien d’accord, nous sommes en train de payer le prix aujourd’hui, et ce prix effectivement, combien il est lourd”.