Fabrice Hadjadj – Pourquoi des conférences de Carême à l’ère de l’intelligence artificielle?

"La culture suppose des oeuvres qui passent d'une génération à l'autre. C'est cela qui fait dire à Hannah Arendt que la crise de la culture est une crise de la durée. La technocratie, elle, méprise la durée, quand bien même elle vanterait le développement durable. Son régime est celui du temps court, de l'innovation disruptive qui coincide avec l'obsolescence programmée. Elle encense ses produits mais elle ne les admire pas vraiment, parce qu'elle veut qu'on les jette pour acheter le produit suivant. [...] Ainsi, en régime technocratique, on communique toujours plus et on transmet toujours moins." Conférence de Carême donnée par le philosophe Fabrice Hadjadj, directeur de l'Institut Philanthropos, à la Cathédrale Notre-Dame de Paris le 18 février 2018 dans le cycle "la culture - un défi pour l'évangélisation". Emission KTO TV. Durée de la conférence 40 minutes. Niveau grand public instruit. Photo: Atoma. Pour regarder la vidéo, cliquer sur le titre de l'article.

(31:30) “Peut-on augmenter l’intelligence humaine? Supposons que je bénéficie d’un implant connecté en 5G qui me permet de télécharger en trois secondes tous les livres de la Bibliothèque Nationale, qu’est-ce que cela changerait au fond? J’aurais besoin d’autant de temps pour lire un livre. On ne peut pas écouter une symphonie de Mozart à la vitesse de son téléchargement. On ne peut pas lire La Recherche du Temps Perdu en se disant qu’on n’a pas de temps à perdre. Chaque phrase possède son rythme, son sens, sa vitesse propre. Impossible de l’accélérer sans la détruire. Ceux qui prennent l’habitude, du fait de l’esprit Twitter, d’aller plus vite et en diagonale dans leur saisie d’informations mettront toujours plus de temps pour lire un poème ou un texte de philosophie. Au final, l’implant nano-biotechnologique nous fera recevoir une masse si grande d’informations que nous ne saurons plus lire, mais que nous demanderons à un algorithme de traiter ces informations. L’homme prétendument augmenté est en vérité un homme diminué qui délègue aux machines la tâche de soutenir sa vie. Montaigne craignait les ânes chargés de livres. Je crois que nous devons craindre les pigeons bourrés de micro-processeurs. Enfin, il est assez drôle de réclamer l’immortalité à un dispositif fondé sur l’innovation et l’obsolescence programmée. Nos gadgets électroniques ont une durée d’utilisation de plus en plus brève. Par conséquent, le transhumain qui ne mourra plus, non seulement tombera en panne, mais sera aussi soumis à la péremption des produits à la mode. Le surhomme du futur est un homme jetable.”

Fabrice Hadjadj