Fabrice Hadjadj – De la Technè à la Technoscience – De l’outil à la machine et de la machine à l’appareil (1)

Dans son cycle de cours à l'Institut Philanthropos dédiés à l'histoire de la Technoscience occidentale, Fabrice Hadjadj aborde la question des changements sociétaux profonds liés à la Révolution Industrielle et le passage de l'outil à la machine. Durée 55 minutes. Niveau universitaire/grand public instruit.

La Révolution Industrielle était fondamentalement marquée par le passage de l’outil à la machine… Le premier est découvert par l’artisan de manière empirique. Sa forme est déterminée par le matériau. La machine par contre relève d’un mécanisme, d’un moteur, elle dépend de la maîtrise des énergies: ici nous quittons le domaine de l’artisanat pour les sciences appliquées. La machine a une force motrice, une cadence propre, une énergie autre que l’énergie physique, métabolique de l’homme. Dans son analyse post-marxiste du monde industriel, Hannah Arendt note que désormais, ce n’est plus la machine qui s’adapte à l’homme mais l’inverse. La dimension historique de l’homme vient du fait qu’il s’adapte aux nouveaux environnements artificiels qu’il produit. Si l’homme n’avait pas besoin de s’adapter aux outils dans sa main – l’artisanat étant principalement manuelle – les choses changent de façon radicale avec l’essor des machines. Le travailleur doit être à leur service dans un monde où le processus mécanique et le moteur remplacent le rythme du corps humain, où la machine (infatigable) a sa cadence propre. Déjà programmée – rendant caduc le savoir-faire, l’homme devient son outil (même si de l’autre côté on peut aussi dire que l’utilisation des machines est liée historiquement à l’abolition de l’esclavage.

Qui commande dans ce nouveau scénario? Les propriétaires et concepteurs des machines, le capital. Pour Marx, le machinisme, la transformation de la production, détruisent la vie de famille – il n’y a plus de jeux d’enfance, ni de travail domestique. Tout passe par le salariat dans la nouvelle société industrielle marquée par l’indifférenciation sexuelle et générationnelle du travail où tout le monde, y compris femmes et enfants, peut être enrôlé par le capital.  Par contre, Marx, même s’il ne voit pas la machine comme un progrès, l’accepte en tant que disciple de Hegel (voyant dans l’histoire une dialectique irréversible). Il pense que la rupture de la Révolution Industrielle nécessite une révolution politique en rendant les machines accessibles à tous. Hadjadj souligne néanmoins que certains contemporains de Marx qui font la même critique du monde industriel, et qui sont également attirés par le socialisme, tirent plutôt la conclusion qu’il faut revenir à l’artisanat (John Ruskin, William Morris). Marx lui-même fait le choix de l’apologie de la technologie, une voie qui mènera au soviétisme…

La machine fait prolonger la journée de travail en tant que support du capital, au-delà de toute limite imposée par le rythme du corps. Il y a une perpetuum mobile où la machine tourne toujours… Nous sommes passés de la manufacture (ayant comme point de repère principal la main) à la fabrique, dont le machinisme implique une armée de travailleurs non-qualifiés, disponibles et remplaçables à tout moment. Si plus tard l’augmentation des salaires permet aux travailleurs de devenir des consommateurs – phénomène que Marx n’avait pas prévu, la société de consommation renforce paradoxalement le pouvoir de l’industrie, puisqu’on utilise désormais son temps libre pour acheter les produits industriels…

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