Fabrice Hadjadj: De la Technè à la Technoscience – De l’outil à la machine et de la machine à l’appareil (2)

Poursuivant l'analyse des rapports entre l'homme et la machine dans la première moitié du XIXe siècle selon Karl Marx (époque du remplacement du savoir-faire par une vision du travail basé sur un dispositif mécanique), Fabrice Hadjadj va plus loin en distinguant entre les machines et les appareils technologiques tels que nous utilisons aujourd'hui. Est-ce que le problème de la perte de sens dans le monde du travail serait dû à l'évolution historique de la technoscience, ou d'un productivisme visant avant tout la génération de plus-values? Cours de philosophie de l'art et de la technique donné à l'Institut Philanthropos. Durée 49 minutes. Niveau universitaire/grand public instruit. Image: Fontaine Jean Tinguely, Fribourg. Photo: Emile Beguin.

Continuant sa lecture de Marx par rapport à la relation homme-machine, Fabrice Hadjadj note que, suite à la Révolution Industrielle, l’homme se trouve obligé de s’adapter à la cadence de la machine, dont il ne fait qu’accompagner le mouvement. Une “armée de réserve industrielle” apparaît, femmes et enfants inclus. Avec l’essor du phénomène de salariat, le but du travail change radicalement: c’est le salaire qui constitue son objectif principal, non plus la production d’une oeuvre en tant que telle. Le métier disparaît.

Karl Marx note le passage de la manufacture à la fabrique caractérisée par l’automisation: les ouvriers sont désormais au service d’un “mécanisme mort qui existe indépendamment d’eux”. Pour Marx et Engels (Situation de la classe laborieuse en Angleterre), le travail est comme la supplice de Sisyphe,  la machine l’ayant dépouillé de son intérêt. Elle a enlevé le désir de bien faire du côté de l’ouvrier, puisque c’est la machine qui est responsable pour la réalisation du travail plutôt que l’homme devenu simple opérateur (Hadjadj évoque la possibilité d’un “enfer de confort”, posant la question de savoir si la supplice de Sisyphe serait encore pire la remontée de son fameux rocher était faite par une machine…). On produit essentiellement de la plus-value, ce qui signifie que même le capitaliste est aliéné par rapport à la production.

La machine dicte alors la division de la société en classes (les maîtres des machines et les serviteurs de ces machines). Les conditions du travail maîtrisent l’ouvrier, non pas le contraire, car le machinisme – travail mort proposé par un dispositif mécanique – sape sa force vitale. Ne voulant pas être réactionnaire, Marx accepte le monde mécanisé et l’idée que les machines devraient prendre en charge la production utile, mais il propose qu’il n’y ait plus de propriétaire des machines. Pour Hadjadj, Marx n’avait pas prévu l’apparition d’une classe de travailleurs avec de vrais salaires (donc devenus petits bourgeois) grâce à la politique d’industriels tels que Henry Ford qui essaient de transformer l’ouvrier en consommateur afin d’écouler la sur-production. Mais l’amélioration des condition matérielles des travailleurs ne résout pas le problème de la perte du sens du travail (Hadjadj pense que le dernier savoir-faire qui reste serait le marchandage, secteur dynamique où le lien entre pensée et action résiste encore). Des mouvements contemporains comme “Pièces et main d’oeuvre” suggèrent que la solution doit passer par la redécouverte des métiers, la réappropriation du travail

Quand les appareils entrent dans les foyers, ou plutôt les envahissent, une nouvelle étape est franchie. L’appareil (électronique, par exemple) se distingue de la machine dans la mesure où le moyen de sa propre production tend à disparaître, à devenir invisible. Face à cela, nous pouvons même ressentir une certaine nostalgie pour l’époque des grandes machines: citant des mouvements artistiques comme le Futurisme, le Musée Tinguely à Fribourg ou les hymnes aux machines d’Alvaro de Campos, l’alter ego poétique de Fernando Pessoa, Hadjadj note que le caractère esthétique des machines a su provoquer des réactions d’admiration dans le passé, tandis que si on ouvre un IPhone, on découvre … qu’il n’y a rien à voir.

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