J’ondule donc je suis

Depuis l’émergence du rationalisme, la spiritualité d’aujourd’hui, en particulier dans les mouvements New Age, a opéré de nombreuses tentatives pour connecter et réconcilier la réalité externe objective avec le monde intérieur subjectif. La physique quantique posant une approche non-linéaire et non-déterministe de la réalité, il n’a pas fallu longtemps pour que les gens décident que le non-manifesté et le manifesté se rencontrent au niveau quantique par un acte de conscience, se référant au principe d’incertitude d’Heisenberg et au chat de Schrödinger. Le potentiel infini de la conscience et la volonté créatrice opèrent au niveau des ondes et des particules. Des films tels que “Que sait-on vraiment de la réalité ?” (What the Bleep Do We Know ? – 2004) en ont fait une vinaigrette pour le moins épicée.

“J’ondule donc je suis”

                                                          par Jean François Noubel

 

Le langage spirituel post-moderne contemporain emprunte beaucoupde verbiage à la science, notamment la physique quantique : fréquences,vibrations, énergie, vide, ondes, champs, quantique ci, quantique ça… Depuisl’émergence du rationalisme, la spiritualité d’aujourd’hui, en particulier dansles mouvements New Age, a opéré de nombreuses tentatives pour connecter etréconcilier la réalité externe objective avec le monde intérieur subjectif. Laphysique quantique posant une approche non-linéaire et non-déterministe de laréalité, il n’a pas fallu longtemps pour que les gens décident que lenon-manifesté et le manifesté se rencontrent au niveau quantique par un acte deconscience, se référant au principe d’incertituded’Heisenberg et au chat de Schrödinger.Le potentiel infini de la conscience et la volonté créatrice opèrent au niveaudes ondes et des particules. Des films tels que “Que sait-on vraiment de laréalité ?” (What the Bleep Do WeKnow ? – 2004) en ont fait une vinaigrette pour le moins épicée.

Quand je me retrouve au milieu d’une conversation qui invoque lemonde quantique, je ne m’implique pas et observe en silence (en onde discrèteplutôt qu’en particule énergétique). En général les participants montrentqu’ils n’ont aucune idée de ce que l’énergie, une onde, une fréquence, uneprobabilité ou le calcul différentiel signifient réellement. Beaucoup font mêmela confusion entre une onde sonore et une onde électromagnétique. De plus ilsparlent quantique avec un esprit newtonien. Comment pourraient-ils faireautrement ? Notre langage commun a construit sa structure en s’attelant àdécrire des objets et des relations causales entre eux. D’où le fait que l’onne peut atteindre une compréhension profonde de la physique quantique qu’aumoyen d’équations mathématiques, et non de la langue de tous les jours.

Chaque fois que, par le passé, de nouveaux paradigmesscientifiques ont vu le jour, les gens en ont tordu le sens afin de légitimerleur compréhension qu’ils avaient de la réalité, de la politique à laspiritualité en passant par l’économie. Quand apparut la physique newtonienne,beaucoup pensèrent que l’on pourrait expliquer l’univers tout entier au moyend’équations déterministes. Si l’on pouvait prédire où se trouverait une planètel’année prochaine et à quelle vitesse une pomme heurte le sol selon la branched’où elle tombe, cela ne prouvait-il pas notre capacité à prédire tout dans ununivers déterministe ? Certes on n’avait pas encore accès à l’infinimentpetit (inerte et vivant) qui manifeste des comportements très différents. On nesavait pas encore que la physique newtonienne ne peut s’appliquer qu’aux objetsinertes, grands et morts. Le déterminisme devint un modèle pour la sociétéindustrielle. Quand les théories de Darwin apparurent, la sélection naturelledevint une devise en économie, clamant la domination naturelle du plus fort etle fait que les marchés suivent des lois naturelles.

 

Il y a quelques années je tombais sur une publicité dans un boutde journal datant de 1917. Elle faisait la promotion de “pilules de radioactivité”qui pouvaient guérir pratiquement toutes les formes de maladie, de la diarrhéeà la goutte en passant par le panaris. L’article décrivait la radioactivité noncomme un phénomène physique, mais comme une chose que vous pouvez manger, commedes patates ou des brocolis. La matière, le temps et l’énergie venaient justede dévoiler l’un de leurs plus intimes secrets. Euh, pas pour tout le mondeencore…

Comme vous venez de le voir, de multiples tentativesd’auto-légitimation des idéologies par les modèles scientifiques en cours ontparsemé l’histoire depuis la Renaissance. On retrouve ce même schéma dans laspiritualité.   Je ne dis pas que lascience ne peut consolider ou corréler notre expérience spirituelle. En fait,elle le fait, et cela devrait rester l’un de ses objectifs principaux.Cependant, corréler et prouver veulent dire deux différenteschoses. Nous perdons la sagesse scientifique, rationnelle et spirituelle chaquefois que nous sélectionnons une phénoménologie extérieure objective pour prouverune expérience intérieure subjective. On commence avec la conclusion — notreexpérience — ensuite on choisit les faits scientifiques pertinents en écartantceux qui ne collent pas, pour construire notre preuve. Ce dessin humoristique àdroite en dit plus qu’un long discours. Beaucoup de mouvements spirituelscontemporains font exactement la même chose que les créationnistes (unmouvement spirituel de plus), à leur manière.

Image title

“La physique quantique prouve-t-elle Dieu ?”

Approfondissons… Voici une interview de Ken Wilber faite par Corey deVos :La physique quantique prouve-t-elle Dieu ? Une interview en anglais,désolé pour les amis qui n’ont pas appris cette langue (si une bonne âme veutse dévouer pour traduire, qu’elle me fasse signe).

 Voir Audio Player

http://noubel.com/wp-content/uploads/does_physics_prove_god.mp3

J’apprécie beaucoup cette interview. Ken Wilber pointe du doigtle verbiage pseudo-scientifique de la spiritualité d’aujourd’hui. Il met enavant trois arguments :

1. Aucun des fondateursde la mécanique quantique — tous des mystiques pur jus ! — n’a jamaisaffirmé que la conscience individuelle avait un quelconque contrôle sur ladualité onde/particule. Ils n’ont parlé que de probabilités, de fonctionsd’ondes, d’effondrements… En fait leur mysticisme provenait de la natureabyssale et intouchable de la réalité qu’ils pouvaient ressentir derrière levoile de leurs équations. La science essaie de décrire le manifesté et tente dele prédire, elle nous laisse émerveillés face à ce qui produit la réalitémanifestée (le champ de la méta-physique). L’expérience mystiques’empare de nous non par suite à un mystère résolu, mais à cause d’un mystèrenon-résolu. Le Grand Mystère s’impose face aux territoires inconnus et auxdimensions multiples que notre esprit effleure sans pouvoir les embrasser.Seule une conscience plus vaste en a la capacité, au-delà du mental. Il fautalors entrer dans les techniques méditatives.

2. Affirmer que le vide quantique et la conscience relèvent dela même chose, et qu’ils donnent naissance au monde manifesté par l’intentioncrée une dualité. On retombe dans la phénoménologie des objets et des relationscausales entre eux. La conscience devient une “faiseuse” faisant quelque chose,dans un monde duel. Cela contredit l’essence même, le caractère premier etnon-duel de la conscience. J’aime la métaphore de Wilber quand il explique quel’humidité de l’océan n’a rien à voir avec les vagues. Elle se trouve dans lanature de tout, indifférente aux manifestations, aux vagues, aux tempêtes ouaux courants. La conscience demeure neutre avec la matière, l’énergie, lesondes, les états, les effondrements et tout le reste.

3. Comprendre la physique quantique ne fait pas de vous unepersonne spirituellement éclairée. La physique offre une approche duelle du“ça”, la troisième personne, alors que l’expérience mystique fluctue dans le“je”, le Soi subjectif et non-duel. Le “je” et le “ça” peuvent mutuellements’inspirer : je puis avoir une expérience mystique en contemplant leséquations de Schrödinger, et je peux avoir une illumination mathématique enméditant. Cependant la science en général, et la mécanique quantique enparticulier, par leur dualité même, ne peuvent offrir une preuve de laconscience, pas plus qu’une vague ne peut expliquer l’humidité.

Dernier point, mais non le moindre, si l’expérience spirituelleavait besoin de la physique comme explication, alors il nous faudrait jeter nospratiques spirituelles chaque fois qu’un nouveau paradigme scientifique émerge.L’expérience spirituelle ne peut ni ne doit dépendre de nos cartes temporairesde la réalité extérieure. L’expérience spirituelle a besoin de sa propreontologie, de sa propre phénoménologie pour le monde intérieur du “je”. Certesla spiritualité emprunte la majeure partie de ses mots à partir du mondemanifesté, dans un sens métaphorique. Cela implique l’usage de motsscientifiques. Les choses se gâtent vraiment lorsque les gens confondent lamétaphore avec l’explication.

Prenons ici un exemple. Si je dis “j’ai des fourmis dans lesjambes“, cela signifie-t-il que j’ai littéralement des fourmis dans lesjambes ? Ai-je apporté une explication scientifique ? Bien sûr quenon. J’ai juste exprimé mon expérience au moyen d’une métaphore qui nous parleà tous. Mais quand on utilise des expressions telles que nos étatssuperposés de conscience, nos ondes, notre niveau vibratoire,nos énergies… qui donnent du sens par la métaphore, beaucoup de gens neles comprennent pas, ou ne les emploient pas de manière métaphorique. A leurfaçon, ils disent littéralement qu’on a des fourmis dans les jambes.

Quoi de spécial à propos de la physique quantique alors ?

Premièrement, la physique quantique ne manipule plusexclusivement des objets, pas plus qu’elle ne reste enfermée dans notreespace-temps à 4 dimensions. Elle révèle un univers multidimensionnel,non-causal, qui frémit derrière le voile de la réalité construite par nos senset notre esprit. Chaque tradition spirituelle a reconnu la profondeur infiniede la réalité qui pulse derrière ce voile, je ne connais pas de méditantsérieux qui n’en fasse pas l’expérience directe lui-même. L’allégorie de la caverne,dans le livre VII de la République de Platon, ne dit pas autre chose.

Deuxièmement, la physique quantique révèle l’interconnexion,l’unité, la non-localité de l’univers (intrication quantique).Cela veut dire que chaque objet, onde, phénomène, a une connexion avec tous lesautres objets, ondes, phénomènes. Tout a une influence sur tout, indépendammentde la distance. Rien n’arrive de manière isolée et séparée. Cependant, celan’implique pas que les phénomènes se produisent exclusivement à partir derelations causales, ce qui nous conduit au troisième point.

Troisièmement, la physique quantique transcende (et inclut) lacausalité. Sa phénoménologie ne décrit pas une réalité déterministe et linéairetelle que nous la percevons en surface. La causalité continue de se produiredans le monde matériel, mais quelque chose de plus complexe, multidimensionnelet non-causal, se déroule en arrière-plan. Un challenge important s’imposeici : le langage humain a construit sa structure en décrivant un mondeduel composé d’objets et d’interactions causales entre eux. Il n’a pas encorela capacité de décrire et socialiser une expérience non-linéaire, non-causale,multi-niveaux, en constante transformation de la réalité. Les mots figent desobjets, comme une photo. Aujourd’hui seules des équations complexes peuventdécrire les niveaux les plus profonds de la réalité. Seules de puissantesmétaphores peuvent en donner un avant-goût dans le langage conventionnel. La plupartdu temps, le langage conventionnel décrit la physique quantique de manièrecausale. Retour au voile.

Ces trois points quant à la physique quantique décrivent uneréalité objective que la méditation atteint subjectivement de manièrenaturelle, au-delà du mental et des limitations du langage.

N’oublionspas la chose suivante : la conscience n’existe pas en tant que produit dela physique quantique. La physique quantique existe en tant que produit de laconscience, autant sous forme d’équations mathématiques que dans le langageconventionnel. L’expression (écrite, parlée, symbolique, artistique) provientde nos expériences, tout comme la carte provient du terrain qu’elle représente.On n’a jamais vu de carte créer un terrain que je sache.