La grande énigme des stigmates de la passion

‘Pendant longtemps, les médecins ont considéré que l’hystérie pouvait expliquer ces plaies cutanées. Mais cette thèse a été abandonnée, aucun laboratoire n’étant parvenu à reproduire les stigmates par l’hypnose. La suggestion peut certes produire des rougeurs à l’épiderme, mais pas plus. Cela dit, l’inconscient étant très complexe, cette question du psychique reste à creuser. Quant aux stigmatisés, ils ne sont pas tous hystériques, même s’il est avéré que des personnes déséquilibrées mentalement se sont mutilées pour vivre la Passion du Christ.’ Anne-Laure FILHOL rencontre Patrick SBALCHIERO. Niveau grand public. La Vie, 9 août 2012.

Des blessures reproduisant les plaies du Christ échappent à tout rationalisme. Rencontre avec l’historien Patrick Sbalchiero. 

Patrick Sbalchiero est docteur en Histoire. Enseignant à l’École cathédrale de Paris, il dirige la revue Mélanges carmélitains. Spécialiste des miracles, il est l’auteur de l’ouvrage les Phénomènes extraordinaires de la foi (DDB) et du Dictionnaire des miracles et de l’extraordinaire chrétien (Fayard). Il revient sur l’énigmatique phénomène des stigmates. 

Qu’appelle-t-on les « stigmates » et à quoi les reconnaît-on ?
Ce sont des blessures de la peau reproduisant les plaies du Christ souffrant lors de la crucifixion, qui se situent au niveau des mains, des pieds, de la tête (couronne d’épines) et sur le côté (coup de lance). Elles se referment et cicatrisent par elles-mêmes. Ce sont les stigmates dits « imitatifs », et ils concernent 95 % des cas. Deux autres catégories existent : les « invisibles » et les « figuratifs ». Pour les premiers, la personne ressent les douleurs aux mêmes endroits et de manière tout aussi intense, mais aucune plaie ne surgit. Pour les seconds, il s’agit d’un écoulement de sang qui dessine sur la peau ou sur un linge, et sans intervention extérieure, soit des symboles religieux, soit des lettres, prières et noms de saints. Quels qu’ils soient, les stigmates sont toujours précédés de signes cliniques très impressionnants comme l’extase, la déconnexion des sens, la modification du rythme cardiaque… On appelle ça la « mort mystique ». Ajoutons qu’il existe à peu près autant de formes de stigmates que de stigmatisés !

C’est-à-dire ?
D’une personne à l’autre, des différences sont notables dans l’aspect, la localisation et la périodicité des stigmates. Certains n’en présentent qu’au niveau des paumes des mains, d’autres à tous les endroits où le Christ a souffert. Les stigmates peuvent être permanents, temporaires (durer plusieurs mois puis disparaître), réguliers ou très ponctuels. Ils peuvent, par exemple, apparaître le vendredi matin et disparaître en fin de journée, et ce, toutes les semaines. Une personne peut aussi ne recevoir les stigmates qu’une seule fois dans sa vie. 
Autres phénomènes, mais tout à fait exceptionnels : l’odeur des stigmates est parfois très agréable, et le parcours du sang sur la peau peut être contraire aux lois de la pesanteur. Comme si la personne était vraiment sur une croix.

Vous dites : « Il existe à peu près autant de formes de stigmates que de stigmatisés. » Qu’en est-il du profil de ces personnes ? 
En général, cela arrive à des gens très pieux ayant la volonté de s’identifier au Christ souffrant. On dit souvent qu’il y a une majorité de femmes chez les stigmatisés. Mais c’est un fait très contemporain. Jusqu’aux XIXe et XXe siècles, cela touchait beaucoup d’hommes. Autres caractéristiques : on ne connaît que des stigmatisés catholiques romains, et les pays où l’on en retrouve le plus sont la France, l’Italie et les États-Unis.

François d’Assise est considéré comme le premier stigmatisé. Comment expliquer que les stigmates soient apparus douze siècles après la mort du Christ ?
Cette période correspond avec l’arrivée des ordres mendiants, surtout franciscains et dominicains. La dévotion à l’humanité du Christ est alors en plein développement.
On le remarque dans l’iconographie. La peinture représente de plus en plus un Christ souffrant et non en majesté, comme jusqu’alors. On peut penser qu’être porté par un groupe de fidèles très attachés aux souffrances entraîne des répercussions sur le plan psychologique. Mais cette explication n’est qu’une hypothèse.

La psychosomatisation peut-elle expliquer l’apparition des lésions ? Peut-on établir un rapport entre psychologie névrotique et stigmates ?
Pendant longtemps, les médecins ont considéré que l’hystérie pouvait expliquer ces plaies cutanées. Mais cette thèse a été abandonnée, aucun laboratoire n’étant parvenu à reproduire les stigmates par l’hypnose. La suggestion peut certes produire des rougeurs à l’épiderme mais pas plus. Cela dit, l’inconscient étant très complexe, cette question du psychique reste à creuser. Quant aux stigmatisés, ils ne sont pas tous hystériques, même s’il est avéré que des personnes déséquilibrées mentalement se sont mutilées pour vivre la Passion du Christ.

Quel sens pouvons-nous donner aux stigmates ? Ce rapport à la souffrance n’est-il pas contraire à ce que nous enseigne l’Évangile ?
Posons-nous la question des fondements de la spiritualité de l’Église. Le titre du deuxième best-seller après la Bible, l’Imitation de Jésus-Christ, de Thomas A Kempis, (1380-1471) y répond bien. L’imitation du Christ passe par le chemin de croix ; la crucifixion, la mort. Celle du « vieil homme » et la résurrection du nouveau. Telle est pour moi l’unique finalité des stigmates et des miracles. S’il n’y avait que la mort, ce serait absurde. Concernant les stigmates, il est dangereux de se focaliser sur la souffrance, et nous sommes loin du dolorisme où l’on se fouette. Certes, le masochisme religieux existe, et il faut le combattre.
Les stigmatisés s’identifient, quant à eux, à un état de vie du Christ ouvrant la voie à la résurrection.
Pour eux, la souffrance n’est pas une valeur absolue. 

Avons-nous besoin de phénomènes surnaturels pour croire ? 
Non. La foi n’a pas besoin de signes visibles, tangibles et quantifiables. C’est une confiance envers la parole de quelqu’un.
Mais je pense que ces phénomènes inexpliqués peuvent tout de même aider certains croyants à consolider leur foi.

Ce qu’en dit l’Église

Très prudente sur le phénomène des stigmates, l’Église a officiellement reconnu deux stigmatisés : saint François d’Assise et sainte Catherine de Sienne. D’après l’historien Patrick Sbalchiero, il y en aurait eu au moins 200 depuis le XIIe siècle. Parmi eux, quelques grandes figures : Anna-Katharina Emmerick (1774-1824), bienheureuse, et Padre Pio (1887-1968), canonisé, ou encore Marie-Faustine Kowalska (1905-1938), elle aussi canonisée. D’autres demeurent en attente de béatification : Marthe Robin (1902-1981), Thérèse Neumann (1898-1962) et Adrienne Von Speyr (1902-1967).