La physique quantique est-elle kantienne ?

La physique quantique est-elle plutôt kantienne ou hégélienne ? Le renoncement à la chose en soi est-il irrémédiable ? La rupture entre chose existante et chose perçue est-elle diamétrale ou dialectique ? Il est incontestable que la physique quantique pose un problème qui n’est pas seulement scientifique mais philosophique. Et sur de nombreux plans : le déterminisme, la causalité, la réalité de la matière, la relation entre matière et vide, entre l’individu et son environnement, la validité de la description du monde, la discontinuité, la relation entre le mouvement et le changement, entre matière et énergie, etc… Niveau Universitaire


Robert Paris

La physique quantique est-elle plutôt kantienne ouhégélienne ? Le renoncement à la chose en soi est-il irrémédiable ?La rupture entre chose existante et chose perçue est-elle diamétrale ou dialectique ?

Il est incontestable que la physique quantiquepose un problème qui n’est pas seulement scientifique mais philosophique. Etsur de nombreux plans : le déterminisme, la causalité, la réalité de lamatière, la relation entre matière et vide, entre l’individu et sonenvironnement, la validité de la description du monde, la discontinuité, larelation entre le mouvement et le changement, entre matière et énergie, etc…Sur tous ces plans, la physique quantique n’est pas seulement intéressante :elle est renversante ! Elle bouleverse les croyances scientifiquesacquises… Et d’abord parce qu’elle parvient bien à faire correspondre sesmathématiques aux expériences mais sans être capable de décrire ce qui s’ypasse.

La physique quantique a été amenée à renoncer àplusieurs a priori de la physique à notre échelle, à abandonner ainsi touteréponse à des questions du type « qu’est-ce qui se passe quand… ».Ainsi, on ne peut pas considérer le « mouvement » de l’électron« autour » du noyau de l’atome comme une simple rotation ni mêmecomme un quelconque mouvement. On ne peut pas non plus décrire ce qui se passedans un saut quantique, notion qui est cependant fondamentale en physiquequantique puisque tout est amené à sauter d’au moins un quanta du fait que lequanta est l’unité de base de tout (matière, lumière, interaction, énergie,mouvement). On ne peut suivre en continu aucune trajectoire d’électron, qu’ils’agisse ou pas de trajectoire autour d’un noyau atomique. On peut même direpour l’électron atomique que s’il s’agissait véritablement d’un mouvement, celamènerait, en un court instant, l’électron à chuter irrémédiablement sur lenoyau. Et ce n’est qu’un exemple : jamais on ne peut décrire ce qui sepasse dans un phénomène quantique en termes d’objets qui passent par ici, quifont cela, qui vont faire ceci ou cela, qui échangent quelque chose, qui sontici ou seront là. Ainsi, un électron a le choix de passer dans deux fentes, sion ne modifie pas le parcours on ne saura pas par laquelle l’électron est passé.Et ce qui est dit précédemment est vrai pour toute particule de matière commede lumière : pas de trajectoire et pas de description des parcours, pas depossibilité de trancher s’il y a plusieurs parcours possibles. On ne peut passuivre un objet individuel ni considérer ce qui s’est passé comme interprétableen termes de mouvements individuels ou d’actions d’objets individuels. C’estune propriété de la physique de l’univers et pas une faiblesse de sescompétences. C’est renversant et éprouvant intellectuellement pour lesscientifiques et cela amène nombre d’interrogations scientifiques etphilosophiques.

Pour certains auteurs, la physique quantiqueentraîne de manière indiscutable l’impossibilité de dire quoique ce soit de laréalité de la matière mais seulement de discuter des phénomènes observés, cequ’ils estiment complètement différent. En effet, dans le phénomène observé, ily a une action humaine et une action d’un appareillage d’origine humaine dontle choix n’est pas indifférent et change les résultats, les images qu’ilsdonnent de la matière réelle. Certains auteurs ont fait le rapprochement avecl’impossibilité de connaître la « chose en soi », qui serait au-delàde la connaissance du phénomène (une interaction entre réalité observée et observateur),thèse reprenant apparemment celles du philosophe allemand Kant et qui serait àl’origine du positivisme philosophique qui a eu cours en particulier aux débutsde la physique quantique.

Rappelons que le positivisme en physique aconsisté à dire que l’on ne peut qu’étudier les phénomènes et en déduire desrègles probabilistes, mais pas décrire ce qui se passe dans la réalité.L’expérience ne nous dirait rien sur la réalité de la matière. Par exemple, sinous détectons un électron, cela ne veut pas dire qu’il y aurait un électron sion ne faisait pas ce qu’il faut pour le détecter !!!! C’est une remise encause fondamentale de la possibilité de comprendre le monde….

L’existence même du monde matériel réel semblemême mise en doute par certains auteurs. « Etre ou ne pas être, telle estla question. »disait Hamlet de Shakespeare. Mais tel n’était pas la thèsede Kant. Il ne niait pas l’existence ou l’objectivité du monde matériel mais leplaçait comme une réalité inférieure à la raison pure, base métaphysique dumonde. Il concevait la matière comme la pensée ou la conscience, des domainesdont la réalité sensible n’est qu’une petite part et ne touche pas le fond dusujet. Pour lui, la raison pure dépassait non seulement l’expérience mais aussil’entendement. Mais l’homme ne serait pas, pour Kant, capable d’atteindre lavaleur transcendantale de l’univers. La cause en est que, pour Kant, lesdomaines en question sont séparés et indépendants. L’empirisme, l’intuition etla raison sont trois domaines qui ne seraient pas connectés entre eux. Lascience, fondée à la fois sur l’empirisme et l’intuition ne pourrait accéder àla connaissance profonde du monde parce qu’elle n’étudie pas celui-ci maisseulement les phénomènes, c’est-à-dire l’interaction entre le monde et l’hommequi l’observe.

Et Kant estime que le phénomène n’est pas lemonde car il contient l’intentionnalité proprement humaine qui modifie enprofondeur la réalité. C’est cette remarque qui amène certains physiciensquantiques, surtout à ses débuts dans sa version dite de Copenhague, à serevendiquer de la philosophie de Kant pour récuser toute version, raisonnée enlogique formelle et causale, de la physique quantique.

Si Kant a semblé apporter une explicationphilosophique, si ce n’est un soubassement philosophique, à la physiquequantique, nous allons voir qu’il y a un gouffre entre les deux. La réalitédont parlent les physiciens et celle de Kant, l’inconnaissabilité des uns etdes autres n’est pas la même comme nous allons le voir. Et surtout, le rejet detoute contradiction interne dialectique des choses n’est nullement une marquedistinctive de la physique quantique, bien au contraire. Si la physiquequantique a renversé bien des idées reçues, c’est justement en imposant lerenoncement à la logique formelle et en mettant en évidence la logiquedialectique. Loin d’impose une pensée idéaliste et métaphysique comme celle deKant, la connaissance quantique apporte une vision dialectique des relationsentre réel et virtuel, entre actuel et potentiel, entre matière et vide, entreétats déterminés.

Kant affirme que ce qui caractérise le fondementmême de la réalité est la constance, l’identité, la positivité, alors que lamatière qui interagit est changeante, contradictoire, jamais identique àelle-même.

Kant estime que les fondements sont forcément enlogique formelle (principe d’identité, tout égal à la somme des parties,principe de non contradiction, …). La physique quantique donne de multiplesexemples du contraire. Kant pense que le changement d’une propriété en soncontraire est impossible et que le changement interne n’existe passpontanément, c’est-à-dire sans action extérieure. La physique quantique endonne aussi de multiples exemples.

Ainsi, le noyau radioactif se décomposespontanément, le proton se change en neutron au sein du noyau atomique demanière tout aussi spontanée, l’atome émet du rayonnement même s’il n’est passtimulé, la matière se change en énergie et inversement, la matière et lalumière s’échangent, le proton saute spontanément entre ses différents états,de même que le neutrino, pour ne prendre que des exemples. La simultanéité descontraires existe, n’en déplaise à Kant : matière et lumière sont à lafois onde et corpuscule, pourtant deux contraires. L’univers est à la foismatière et lumière. Le vide quantique est à la fois matière et antimatière. Lescontraires coexistent en physique quantique à tous les niveaux. Le tout n’estpas la somme des parties, comme le montrent les composants de l’atome. Laparticule ou l’atome n’est jamais dans un seul état mais dans une superpositiond’états. Et, si l’expérience pose problème, ce n’est pas parce qu’ellen’atteindrait nullement à la réalité de ces états mais parce qu’elle va trouverun seul de ces états potentiels superposés et que l’on ne peut pas savoird’avance lequel. L’existence de la superposition d’état de tous les systèmesquantiques va complètement à l’encontre de la philosophie de Kant selon lequeltoute chose est dans un seul état et ne peut avoir plusieurs états contradictoiresen son sein.

L’interaction entre matière et observateur nepose pas le problème que soulevait Kant (celui d’une frontière étanche entre laréalité pure et le phénomène) mais celui d’une frontière traversable entre deuxniveaux d’organisation du réel, le niveau quantique et celui, macroscopique, oùles effets quantiques se dissipent (décohérence).

Il y a bien une illusion mais elle n’est pas auniveau quantique : c’est celle de la chosification à notre échelle par lamasse qu’on croyait attachée à la matière, par la position et la vitesse qu’oncroyait décrire continument le mouvement, par la forme qu’on croyait égalementinséparable de la matière. Ce n’est pas l’observation au niveau quantique quiperturbe les connaissances sur la matière mais l’observation à notre échellequi modifie les phénomènes sous-jacents au niveau des particules. C’est trèsdifférent et cela n’apporte nullement de l’eau au moulin de la conception deKant.

S’il y a une philosophie qui est suggérée par laphysique quantique, c’est bien plus celle de Hegel, la pensée dialectique quecelle de Kant, la pensée critique.

Quand l’école de Copenhague de la physiquequantique effectuait son retour à Kant

Le physicien quantique Werner Heisenberg exposeainsi ce retour philosophique à Kant dans « La partie et le tout, le mondede la physique atomique » :

« Mécanique quantique et philosophie deKant « Le cercle de collaborateurs que je m’étais créé à Leipzig s’élargitrapidement au cours des années. (…) Le suisse Félix Bloch apportait des résultatspermettant de comprendre les propriétés électriques des métaux ; le RusseLandau et l’Allemand Peierls discutaient des problèmes mathématiques del’électrodynamique quantique ; Friedrich Hund mettait au point la théoriede la liaison chimique ; Edward Teller calculait les propriétés optiquesdes molécules. Carl von Weizsäcker, alors âgé de dix-huit ans, vint égalementadhérer à ce groupe. Pour sa part, il apportait une note philosophique auxdiscussions ; bien qu’il étudiât la physique, on sentait que, à chaquefois que les problèmes physiques traités dans notre séminaire débouchaient surdes problèmes de philosophie ou de théorie de la connaissance, il écoutait avecune attention toute particulière, et participait alors à la discussion avecbeaucoup de passion. L’occasion d’avoir de nombreuses discussionsphilosophiques se présenta en particulier un ou deux jours plus tard,lorsqu’une jeune philosophe, Grete Hermann, vint nous rejoindre àLeipzig ; elle désirait en effet discuter avec les physiciens atomistes deleurs affirmations philosophiques – affirmations que, de prime abord, ellejugeait fausses. Grete Hermann avait étudié et travaillé sous la direction duphilosophe Nelson à Göttingen ; là-bas, elle avait reçu une formationbasée sur les schémas de pensée de la philosophie kantienne telle qu’elle avaitété interprétée par le philosophe et naturaliste Fries au début du 19èmesiècle. C’était l’une des exigences de l’école de Fries – et par conséquentaussi celle de Nelson – que les réflexions philosophiques devaient avoir lemême degré de rigueur que celui exigé par les mathématiques modernes.Effectivement, Grete Hermann pensait être en mesure de prouver en toute rigueurque la loi de causalité – dans la forme que lui avait donnée Kant – devaitrester entièrement valable. La nouvelle mécanique quantique, cependant,remettait tout de même en question, dans une certaine mesure, cette forme de laloi de la causalité ; et c’est sur ce point que la jeune philosophe étaitdécidée à mener le combat jusqu’au bout. La première discussion qu’elle eut àce sujet, avec Carl von Weizsäcker et moi-même a pu commencer par la remarquesuivante : « Dans la philosophie de Kant, la loi de causalité n’estpas une affirmation empirique qui pourrait être soit justifiée soit réfutée parl’expérience ; elle est au contraire la condition de toute expérience,elle fait partie de ces catégories de pensée que Kant appelle « apriori ». En effet, les impressions sensorielles qui nous sontcommuniquées par le monde extérieur ne constitueraient qu’un ensemble subjectifde sensations, auxquelles ne correspondrait aucun objet, s’il n’existait pasune règle en vertu de laquelle les impressions résultent d’un processus qui lesa précédées. Cette règle, à savoir la connexion univoque entre la cause etl’effet, doit donc être admise a priori si l’on veut affirmer que l’on aéprouvé ou expérimenté quelque chose, que ce soit un objets ou un processus.D’un autre côté, la science traite d’expériences, et précisément d’expériencesobjectives ; seules les expériences qui peuvent également être contrôléespar d’autres, qui sont donc objectives dans ce sens précis, peuvent fairel’objet de la science. Il s’ensuit obligatoirement que toute science doitsupposer la loi de causalité, et que la science ne peut exister que dans lamesure où la loi de causalité existe. Cette loi est donc en un certain sensl’outil de notre pensée, à l’aide duquel nous essayons de transformer lematériau brut de nos impressions sensorielles en expérience. Et ce n’est que dansla mesure où nous réussissons à effectuer cette transformation que nouspossédons un objet pour notre science. Comment peut-il donc se faire que lamécanique quantique tende d’un côté à rendre moins stricte la loi de causalité,et d’un autre côté prétende encore rester une science ? »

Werner Heisenberg explique que c’est laséparation radicale entre l’« objet » et l’observateur à travers sesappareils de mesure qui est illusoire :

« En physique classique, la science partaitde la croyance – ou devrait-on dire de l’illusion ? – que nous pouvonsdécrire le monde sans nous faire en rien intervenir nous-mêmes. […] Lathéorique quantique ne comporte pas de caractéristiques vraiment subjectives,car elle n’introduit pas l’esprit du physicien comme faisant partie duphénomène atomique ; mais elle part de la division du monde entre« objet » et reste du monde, ainsi que du fait que nous utilisonspour notre description les concepts classiques. Cette division estarbitraire. »

Le fait que l’objet « en soi » est inaccessibleà notre connaissance et que nous intervenons de façon active dans tout acte deconnaissance était déjà au centre de la philosophie d’Emmanuel Kant. Lestenants de l’école de Copenhague vont conclure du fait que l’on n’a jamaisobservé quoi que ce soit indépendamment d’une mesure (soit par les cinq senssoit à travers les appareils de mesure qui en sont le prolongement) que parlerde l’évolution d’un système entre des mesures n’a pas de sens. WernerHeisenberg résume la position d’Albert Einstein qui s’opposait àl’interprétation de Copenhague ainsi : « Cette interprétation [ditEinstein] ne nous décrit pas ce qui se passe, en fait, indépendamment desobservations, ou pendant l’intervalle entre elles. Mais il faut bien qu’il sepasse quelque chose, nous ne pouvons en douter ; […] Le physicien doitpostuler qu’il étudie un monde qu’il n’a pas fabriqué lui-même et qui estprésent, essentiellement inchangé, si le scientifique est lui-mêmeabsent. »

Werner Heisenberg répond :

« L’on voit facilement que ce qu’exigecette critique, c’est encore une fois la vieille ontologie matérialiste. Maisquelle peut être la réponse du point de vue de l’interprétation deCopenhague ? […] Demander que l’on « décrive ce qui se passe »dans le processus quantique entre deux observations successives est unecontradiction in adjecto, puisque le mot « décrire » se réfère àl’emploi des concepts classiques, alors que ces concepts ne peuvent êtreappliqués dans l’intervalle séparant deux observations […] L’ontologie du matérialismereposait sur l’illusion que le genre d’existence, la « réaliste »directe du Monde qui nous entoure, pouvait s’extrapoler jusqu’à l’ordre degrandeur de l’atome. Or, cette extrapolation est impossible. »

Einstein critique ainsi cette attitude couranteà l’époque chez les physiciens quantiques :

« A la source de ma conception, il y a unethèse que rejettent la plupart des physiciens actuels (école de Copenhague) etqui s’énonce ainsi : il y a quelque chose comme l’état “réel” dusystème, quelque chose qui existe objectivement, indépendamment de touteobservation ou mesure, et que l’on peut décrire, en principe, avec des procédésd’expression de la physique. » dans “Remarques préliminaires sur lesconcepts fondamentaux”.

Cependant Einstein, qui n’est pas dialecticienreste désarmé devant les contradictions de la physique quantique etaffirme :

« Que le monde soit concevable, voilà quiest à jamais inconcevable. Une des connaissances majeures que l’on doit àEmmanuel Kant, c’est qu’il serait dénué de sens de poser un monde extérieurréel en dehors de cette concevabilité. »

Le soutien d’Heisenberg à la philosophie de Kant (enanglais)

Les problèmes posés par la physique quantiquemènent-ils à la philosophie de Kant ?

« Les fondateurs de la mécanique quantiqueont relancé quelques questions philosophiques majeures : celle de laréalité du monde extérieur, de l’objectivité des connaissances, de lacausalité, de l’individualité et la substantialité des êtres physiques. Ilsn’ont cessé d’avoir à s’expliquer avec la théorie de la connaissance et avecl’idéal de la science qu’avait élaborés Kant par une interprétation de laphysique newtonienne. Cette explication avec Kant met en pleine lumière lesressorts philosophiques du grand débat sur le déterminisme. »expliqueainsi Peter Atkins.

« Si on pose une question de natureondulatoire à l’électron, par exemple en le faisant diffracter à travers desfentes, sa réponse sera de nature ondulatoire. Si on lui pose une question denature corpusculaire, par exemple en le détectant avec un écran fluorescent, saréponse sera de nature corpusculaire. La nature des appareillages déterminedonc le type des phénomènes observés. (…) La notion de trajectoire, au sensclassique du terme, qui est un concept essentiel de la physique traditionnelle,s’effondre sous nos yeux ébahis. L’aspect corpusculaire de l’électron ne semanifestant que par intermittence, il est impossible d’observer en continu satrajectoire. (…) Pour l’électron particulier, on ne sait pas à l’avance defaçon certaine à quel endroit il va frapper l’écran. Or les électrons sont tousémis dans les mêmes conditions. Voilà donc détruite l’idée classique selonlaquelle les conditions initiales suffisent à déterminer le mouvement ultérieurd’une particule. (…) Si l’on veut avoir une localisation pas trop mauvaise del’électron, il faut utiliser une grande lentille et éclairer l’objet par desondes de petite longueur d’onde, autrement dit de grande énergie, ce quiperturbe l’impulsion attribuée à l’électron. (…) Ou bien nous diminuons laperturbation apportée à l’impulsion de l’électron en utilisant une lumière deplus grande longueur d’onde (dont les grains sont de moindre énergie), maisnous avons une image très floue. (…) Dans tous les cas, il est impossible deconnaitre exactement et simultanément la position et l’impulsion d’un électron.(…) Le concept de particule dotée d’une position et d’une vitesse bien définiesn’est donc qu’une représentation de la réalité qui a ses défauts, ses lacunes.D’une façon générale, il ne faut pas confondre une représentation de la réalitéavec la réalité elle-même : « Le concept de chien n’aboie pas »remarquait déjà Spinoza. (…) Avant l’irruption de la constante de Planck, lamajorité des physiciens, tout comme l’homme de la rue, considérant uneparticule de matière supposée isolée des autres, n’hésitaient pas à luiattribuer par la pensée des caractéristiques individuelles bien définies tellesque position, vitesse ou tout autre propriété interne. (…) La particule, avectoutes ses propriétés, était une « chose » en soi. Elle existaitintrinsèquement, comme les pierres ou les arbres. (…) Cela part d’un point devue réaliste : une réalité existe antérieurement à toute observation. Lebut naturel de la physique est alors simplement de décrire le plus exactementpossible cette réalité, composée d’objets qui sont supposés indépendants de lamanière dont nous les connaissons. (…) La mécanique quantique ne s’accorde pasbien à cette vision des choses. (…) Les orbites des électrons sontdifficilement rapportables à un mouvement réel dans l’espace ; la notionde trajectoire semble se dissoudre à l’intérieur de l’atome ; on doitrenoncer à explorer le caractère de soudaineté et de discontinuité qu’impliquel’idée de saut quantique, l’électron ne semblant pas être localisé de lamanière suggérée par cette image (le modèle de l’atome de Bohr). (…) Bohrexplique qu’il est impossible d’obtenir une séparation bien nette entre lecomportement des objets atomiques et leur interaction avec les appareils demesure qui définissent leurs conditions d’existence. Cela signifie que lavitesse d’une particule, par exemple, n’est pas une propriété de la particule,mais une propriété partagée entre la particule et l’instrument de mesure. Decela, Bohr déduit que l’on doit bien se garder de tout raisonnement sur laréalité objective non observée. »écrit Etienne Klein dans « Regardssur la matière ».

Qu’est ce que la matière, voilà une question àlaquelle l’étude de la brique élémentaire (l’atome ou la particule) étaitcensée répondre mais voilà, son étude (la physique quantique) a posé plus dequestions qu’elle n’y a répondu.

En effet, au lieu d’accéder à des objetsmatériels de base, la physique quantique a remis en question les objetsmatériels eux-mêmes car le monde dans lequel elle nous fait pénétrer, celui desparticules de matière et de lumière (sans parler des particules etantiparticules du vide quantique) est fondé sur des bases fort différentes decelles du monde qu’on croyait comprendre à notre échelle.

Et l’une des particularités du niveau quantiqueest que l’objet n’est plus vraiment un objet au sens où on l’entendaitjusque-là… On ne peut plus suivre sa trajectoire dans l’espace-temps. Il n’apas une forme et une masse qui lui appartienne en fixe. Il peut apparaitre etdisparaitre. Il peut se transformer en énergie (en mouvement, en interaction,en corpuscules de lumière) ou être construit à partir d’énergie. Finie la matièrequi ne peut pas apparaitre ni disparaitre mais seulement se transformer. Finiela matière qui est dotée en fixe de sa masse, de sa position, de sa vitesse, deson énergie. Fini aussi l’espoir d’accéder à une autre connaissance que cellede l’interaction entre l’appareil de mesure et la matière (et certainsaffirment même l’interaction avec l’observateur et même avec saconscience !). C’est le retour à un idéalisme en sciences… C’est du moinsà une telle conclusion qu’en sont venus nombre d’auteurs, physiciens etphilosophes.

La cause en est que les questions que l’on peutposer à l’aide de l’expérience dépendent de l’expérience et que les réponsesdépendent aussi de l’expérience. Avec le même objet observé, on a des réponsesapparemment contradictoires suivant le type d’expérience que l’on choisi. Si onchoisit une expérience qui met en évidence des propriétés ondulatoires, ontrouve que la matière est de type ondulatoire et si on choisit une expériencequi met en évidence des propriétés corpusculaires, on trouve que la matière estcorpusculaire. Il en résulte une philosophie de la science qui théorise qu’onn’accède pas à la connaissance profonde de la matière ou « chose ensoi », mais à la connaissance des interactions avec la matière, ou « chosepour les autres ». C’est là que la physique quantique a pu penser avoirretrouvé la pensée du philosophe allemand Kant et notamment son ouvrage« La critique de la raison pure ».

Incertitude, inséparabilité, intrication,perception seulement par interaction, complémentarité, superposition d’état,impossibilité de distinguer deux particules du même type qui ont interagi,problème de la mesure, apparitions-disparitions de matière, dualitéonde/corpuscule, absence de trajectoire continue dans l’espace-temps, saut quantiqueet saut lors de la mesure (réduction du paquet d’ondes) sont quelques uns desthèmes de la physique quantique qui ont des conséquences philosophiquesdestructrices pour l’ancienne conception scientiste et mécaniste, pour l’objettel qu’il est perçu par notre bon sens et qui découle de la vision du monde ànotre échelle. Bien des auteurs ont estimé y retrouver une vision propre à laphilosophie, bien plus ancienne de Kant qui s’appuyait lui sur la physique deNewton. L’idée de Kant en question s’appelle « l’impossibilité deconnaître la chose en soi », c’est-à-dire la possibilité seulement dedécrire des phénomènes qui proviennent d’interactions avec l’extérieur.

Cependant, il y a de nombreuses différencesentre les problèmes philosophiques que soulevait Kant à son époque et ceuxsoulevés par la physique quantique, même si on relève un point deconvergence : la mise en avant des phénomènes comme base de la science etpas de possibilité de connaissance de l’objet lui-même. Kant distingue lesensible (du domaine de l’expérience) de l’intelligible (du domaine du savoirsur la nature) et il les oppose diamétralement. Il rejoint de nombreuxphysiciens quantiques dans leur renoncement à interpréter la nature et leuracceptation d’une limitation à seulement exposer les résultats desexpérimentations, en considérant que la science n’ira pas plus loin dans laconnaissance de l’univers réel.

En fait, les physiciens quantiques qui ont faitréférence à Kant font plutôt appel au néo-kantisme, une espèce de retour des philosophesà Kant. Le néokantisme est un kantisme en cela qu’il considère la questionfondatrice de Kant de la Critique de la Raison pure, « que puis-jesavoir ? », comme éternellement posée. L’intérêt renouvelé de Kantprovient de différents aspects de sa pensée. D’abord et avant tout, son intérêtpour les sciences de la nature, alors que l’idéalisme spéculatif prétendait lessupplanter. L’expérience (en tant qu’expérience vécue, Erfahrung) a une placecentrale chez Kant, et reste compatible avec les sciences de la nature et leurméthode. C’est un de ses avantages décisifs. Par ailleurs, Kant ne prétend pasque la totalité des choses soit connaissable contrairement à ce qu’affirmeHegel.

Mais la défense de la position de Kant, si ellepermet à certains physiciens quantiques de refuser tout a priori philosophique,ne correspond pas du tout à sa position à lui qui estimait que la raison estfondée sur des a priori.

Les physiciens qui ont choisi ce point de vueont cru évacuer le dogmatisme spéculatif, cause du discrédit de la philosophie,par ce retour à Kant. Par ailleurs, cela a permis également d’envoyer dans lesfilets le marxisme, assimilé ainsi à un dogmatisme. La doctrine néo-kantiennepermettait de redonner sa place au sujet connaissant, mais également àl’expérience.

Cependant, il ne s’agissait que d’uneconvergence d’apparence. Tout d’abord, la thèse de Kant consiste à affirmer quel’esprit humain a une structure propre qui détermine les cadres conceptuelsdans lesquels il raisonne. Cela suppose que cet esprit humain ne puisse paschanger de cadre conceptuel et c’est pourtant exactement ce qu’il a fait enfondant la mécanique quantique qui remet en question tout le cadre conceptueldu bon sens et de la physique classique. Sur bien d’autres points, la physiquequantique est très loin de converger avec la pensée de Kant et notamment sur lanon-contradiction, sur le principe d’identité, sur l’impossibilité de lasimultanéité d’états opposés, sur l’opposition diamétrale de la matière et duvide, sur le tout égale à la somme des parties, sur la fixité de la chose, etc…La physique quantique ne nécessite pas davantage d’a priori philosophiqueidéaliste ou métaphysique comme ceux de Kant que la physique classique. Parcontre, elle nécessite une philosophie dialectique….

L’interaction de la matière observée avecl’appareillage et même avec l’observateur humain, l’impossibilité de lesséparer, ne va pas du tout dans le sens de la philosophie de Kant pour lequell’esprit humain était justement dans un monde à part, sans relation avec lanature. Au point qu’Hegel était amené à lui répondre que « la pensée setrouve elle-même dans la nature ? »

Voir ici ce qu’est la physique quantique et quelsproblèmes elle pose à la philosophie ?

La « chose en soi » de Kant est-elleune interprétation des étrangetés de la physique quantique ?

Examinons donc de plus près les thèses siparticulières de Kant sur la connaissance du monde par l’homme et qui l’amènentà penser que l’être humain n’a pas la capacité de connaitre le monde extérieur.

“Le caractère intelligible est le caractèrepar lequel le sujet serait la cause de ses actes, comme des phénomènes, maisqui lui-même ne serait pas soumis aux conditions de la sensibilité et ne seraitpas même un phénomène. Ce sujet agissant ne serait donc pas soumis, quant à soncaractère intelligible, à des conditions de temps, car le temps n’est que lacondition des phénomènes, mais non des choses en soi. En lui ne naîtrait ni nepérirait aucun acte et, par suite, il ne serait pas non plus soumis à la loi detoute détermination de temps, de tout ce qui change, qui est que tout ce quiarrive a sa cause dans les phénomènes (de l’état précédent). Ainsi sa causalitéintellectuelle ne rentrerait nullement dans la série des conditions empiriquesqui rendent l’événement nécessaire dans le monde sensible. Ce caractèreintelligible ne pourrait jamais être connu immédiatement, puisque nous nepouvons percevoir une chose en tant qu’elle apparaît, mais il devrait pourtantêtre conçu conformément au caractère empirique, de la manière même que nousdevons, en général, poser dans la pensée, pour fondement aux phénomènes, unobjet transcendantal, bien qu’à la vérité nous ne sachions rien de ce qu’il esten soi. Ainsi en tant que noumène, cet être actif serait, dans ses actions,indépendant et libre de toute nécessité naturelle comme celle qui se trouveuniquement dans le monde sensible et on dirait de lui très exactement qu’ilcommence de lui-même ses effets dans le monde sensible sans que l’acte commenceen lui-même”

(Kant – Critique de la raison pure, Logiquetranscendantale, Dialectique transcendantale, Livre II, Ch 2).

Kant relativise toute expérience et induitl’idée d’une limite de la connaissance possible sur le monde lui-même, appeléela question de « la chose en soi ». Mais c’est un monde complètementabstraitisé que Kant estime inconnaissable. Certains physiciens quantiques ontcru trouver en Kant le philosophe compatible avec les résultats de leurscience. C’est l’origine de la phénoménologie critique, appelée positiviste,qui estime que la nature ne répond pas sur son essence et ne donne accès qu’àl’expérience, conçue comme une interaction de l’homme et de la nature, de laconscience et de la matière. La science ne peut, dès lors, répondre à aucunequestion philosophique sur la nature qui est, par essence, inconnaissablepuisque la connaissance suppose une conscience qui interagit et perturbe lanature. Cette conception ignore que la conscience appartient à un être humainconcret et qu’elle fait partie elle-même du fonctionnement naturel. Elleoppose, diamétralement et non dialectiquement, conscience et nature et ne peutmener qu’à un dualisme.

La chose en soi (Ding an sich) est un conceptkantien désignant la réalité indépendamment de toute expérience possible. C’estun concept anti-dialectique au sens où la chose en soi est séparée et opposée àla chose pour les autres (celle de l’observation et des interactions avecl’extérieur, celle qui est considérée comme cause du changement et dumouvement). C’est un concept anti-dynamique car la chose en soi est considéréecomme ne devant pas changer quant la chose qui interagit change, elle. Kant aproduit une « chose en soi » parfaitement abstraite, complètementvide de tout contenu puisqu’elle ne change pas d’état, n’a pas desdéterminations concrètes et cette abstraction vide, il affirme qu’on ne peutpas la connaître. Certes car elle n’existe tout simplement pas !

Selon Emmanuel Kant, la « chose ensoi » est un « concept problématique », c’est-à-dire que lachose en soi est un concept pensable même si son contenu estinconnaissable ; ce concept est même indispensable pour assigner unevaleur à notre connaissance et pour déterminer l’objet de la connaissancesensible, mais par l’usage de ce concept rien de son essence n’est vraimentconnu. La chose en soi est une limitation de la connaissance et c’est ainsiqu’elle agit sur nos représentations, de manière négative. La chose en soi estce que l’intuition sensible ne peut atteindre. Tout objet ne peut êtredéterminé pour un être fini que par l’opération conjointe de l’entendement etde l’intuition sensible, la chose en soi se présente donc comme ce qui estinconnaissable, l’au-delà de toute connaissance sensible :

« Quand même nous pourrions porter notreintuition à son plus haut degré de clarté, nous n’en ferions point un pas deplus vers la connaissance de la nature même des objets. Car en tous cas nous neconnaîtrions parfaitement que notre mode d’intuition, c’est-à-dire notresensibilité, toujours soumise aux conditions d’espace et de tempsoriginairement inhérentes au sujet ; quant à savoir ce que sont les objetsen soi, c’est ce qui nous est impossible même avec la connaissance la plusclaire de leurs phénomènes, seule chose qui nous soit donnée. » écritEmmanuel Kant, dans sa « Critique de la raison pure, Esthétiquetranscendantale »

Comme tout objet de connaissance se situe endeçà des limites de l’intuition sensible, ce que l’entendement laisse entrevoirde la chose en soi c’est la relation qu’elle entretient et qu’il nous fautétablir au moyen de la raison, avec le monde sensible. Le seul moyen pour nousd’atteindre à une plus grande détermination de cette relation, puisque alorsnous avançons comme des aveugles dans un territoire que nous ne connaissonspas, est d’utiliser le raisonnement par analogie, en ayant toujours à l’espritque l’analogie ne prouve rien quant à ce qu’est positivement la chose en soi,mais sert seulement de modèle. En effet les relations de causalité que nousétablissons dans le monde des phénomènes ne sont pas applicables à la chose ensoi. C’est par la raison pratique que Kant trouve le chemin le plus capabled’amener à une connaissance positive de la chose en soi. En effet, la libertéau sens transcendantal, c’est-à-dire, au sens négatif, c’est-à-dire encorecomme soustraction faite de toutes les conditions de la connaissancephénoménale, permet seule d’entrevoir la manifestation de la chose en soi, laliberté positive.

Pour Kant la chose en soi a un statut davantageépistémologique qu’ontologique : c’est davantage une limite à notreconnaissance qu’une essence ou un Absolu.

Pour Hegel (Phénoménologie de l’esprit), Kant aposé un absolu qu’il a renoncé ensuite à connaître réellement, en se bornantaux apparences, les phénomènes, tels que les livre notre connaissance.

L’une des différences avec la philosophie idéalistequi est issue de la physique quantique est que celle-ci se centre non sur lacontradiction entre les deux concepts d’objets (pour soi et pour les autres)mais entre l’objet et l’observateur. La physique quantique constate qu’il n’y apas de choses dont on puisse dire quelque chose sans l’observer, donc sans unobservateur humain qui conçoive par sa pensée un mode d’observation et quimodifie ainsi les résultats de l’observation. Aucune objectivité ne leur paraîtdès lors possible.

Pour le physicien Erwin Schrödinger, promoteurd’un idéalisme moniste (un seul monde mais pas un monde matériel), l’idée dechose en soi est une des “conséquences logiques rigides” de ladiscrimination entre sujet et objet, discrimination qui a un intérêt pratiquemais qui devrait être abandonnée dans le domaine de la pensée philosophique,car pour lui “le sujet et l’objet ne font qu’un” puisque “cesont les mêmes éléments qui composent l’esprit et le monde”.

Kant affirme pour sa part : « Quandnous nous tournons vers le monde, quand la pensée se dirige sur le mondeexterne » (pour la pensée, le monde donné intérieurement est aussiexterne), « quand nous nous tournons vers lui, nous le transformons en unphénomène ; c’est l’activité de notre pensée qui ajoute à l’au-delà tantde déterminations : le sensible, les déterminations réflectives, etc.Seule notre connaissance est phénomène, le monde, en soi, absolumentvrai ; seule, notre application, notre comportement le ruine pournous : ce que nous lui faisons ne vaut rien. Ce qui le rend non-vrai,c’est le fait que nous y introduisons une masse de déterminations. »

Nous constatons quelques ressemblances entre cespoints de vue mais il reste des divergences profondes. Pour des physicienscomme Schrödinger la matière a connaitre entre dans des états concrets etdéterminés et ce sont ces états que la physique quantique se révèle incapabled’introduire conjointement dans un seul système de pensée non contradictoire.Pour Kant, la chose en soi est pure abstraction et non ensemble d’étatsdéterminés, concrets. Pour les physiciens, ces états sont changeants, sautentd’un état à un autre. Pour Kant, la chose en soi est censée être pure,inchangée, définie par avance quelque soient les actions du milieu extérieur.La physique ne prétendait pas trouver une telle « chose en soi ». Quece soient par les théories corpusculaires ou ondulatoires, par les conceptionsmécanistes, par les conceptions réductionnistes et autres, la physiquecherchait seulement une conception d’ensemble capable de décrire ce qui sepassait à l’aide de déplacements et de transformations d’objets. C’est ceprogramme de recherche qui n’a pas abouti, du moins pas du tout à ce que l’onen attendait. Mais ce programme n’était pas la recherche d’une chose en soiparfaitement abstraite, sans contenu changeant, sans interaction avec le mondeextérieur, un intérieur complètement coupé de l’extérieur…

D’autre part, les physiciens ont cru trouver enKant une philosophie qui les débarrasse de la question philosophique de lamatière alors que le but de Kant n’est certainement pas d’en finir avec lesquestions de philosophie abstraite… Kant s’est contenté d’affirmer qu’il n’yavait pas à la base du monde de principe philosophique, ce qui est trèsdifférent. Il n’en conclue évidemment pas qu’il n’est pas nécessaire dephilosopher sur le monde, bien au contraire…

Par contre, Kant théorisel’anti-dialectique : le positif ne peut être négatif, ce qui n’est pas nepeut pas être. Ou oui ou non exclusivement. Il rejoint la logique formelle. Biendes scientifiques ne vont pas plus loin. Il retrouve ici le point de vue de lascience ramenée au formalisme mathématique rajouté à la phénoménologie desexpérimentateurs. Bien des auteurs ne voient pas de science au-delà de cesconceptions là. Mais cela ne veut pas dire que la physique quantique ailleparticulièrement dans ce sens….

La conception formelle de Kant suppose le« ou-ou exclusif » mais la physique quantique ne peutl’admettre : ou une onde ou un corpuscule, ou une matière ou une énergie,ou un espace ou un temps, ou ici ou là, ou existant ou pas existant. Bien aucontraire, la physique quantique sonne ici le retour de la dialectique enphysique. Les contraires existent simultanément. Les états différents existentsimultanément. Le positif se change en négatif et inversement. Le tout n’estpas la somme des parties. Voilà des adages quantiques que la dialectique deHegel n’aurait pas reniés !

Pour Kant, le vrai est l’opposé du faux et lefaux l’opposé du vrai. Ces affirmations sont posées comme des préalables dans« les premiers principes de la connaissance métaphysique » de Kant.

Ou il y a de la matière ou il n’y en a pas, ouc’est de la matière ou c’est le vide, dirait Kant. Mais il y a de la matièredans le vide ! La matière est une forme de structuration du vide selon laphysique quantique !

Pour Kant, les choses ne peuvent pas changer pardes causes internes mais seulement par des causes externes. L’exemple du noyauradioactif est un bon contre-exemple et il n’est pas le seul : l’émissionspontanée de l’atome en est un aussi et qui est un des fondements des étudesquantiques !

Kant écrit ainsi : « une substanceprivée de tous rapports avec les autres est parfaitement immuable. »

C’est ce qui va fonder sa notion de « choseen soi », puisque celle-ci doit être tout ce qui est indépendant desrelations avec l’extérieur, il en résulte pour lui que la chose en soi estimmuable, sans mouvement, sans interaction, et donc parfaitement inobservableet inconnaissable…

Le principal argument contre cette manière devoir vient non du raisonnement philosophique mais de l’activité concrète de lascience elle-même. En effet, celle-ci ne se contente pas d’observer mais estcapable de reproduire, de créer des états de la matière en suivant sesconceptions scientifiques. Cela signifie qu’elle peut vérifier ses idées surles choses en agissant pour créer des phénomènes et non seulement les regarderse produire dans des circonstances, ce qui est purement passif. La physique, lachimie, la biochimie, et bien d’autres sciences à la base de l’industriepeuvent produire des états concrets et déterminés de la matière à partir deleurs conceptions théoriques sur la manière dont ces états peuvent apparaitre.Cela signifie qu’ils ne se sont pas contentés de disserter sur la chose quiinteragit puisqu’ils ont produit la fameuse chose matérielle, et doncnécessairement aussi la « chose en soi » si celle-ci a un sens ou uneexistence…

Le fait de voir en l’homme un être qui secontente d’observer le monde amène l’homme observateur à apparaitre commeextérieur à l’univers ou du moins son intelligence devient pur esprit non reliéà la matière, celle de son cerveau, celle qui provient de son activité et on nepeut effectivement comprendre comment l’homme, dont l’intelligence est pure etcoupée de la réalité, pourrait appréhender la réalité matérielle dans sa partieconsidérée comme pure, c’est-à-dire coupée de tout moyen de transmettre desinformations. La thèse fondamentale de Kant sur la chose en soi se ramène ainsià une tautologie : ce qui n’est pas perceptible par les sens n’est … pasperceptible par les sens. Et cela n’éclaire nullement les problèmesphilosophiques posés par la physique quantique…

Si Kant définit la chose en soi comme limite dela connaissance humaine, il ne peut être bien compliqué de démontrer que lachose en soi est… inconnaissable !

Pour Kant, la pensée est indépendante dessensations qui sont, selon lui, liées plutôt aux intuitions. Il l’explique dans« Critique de la raison pure » : « L’intuition ne peut jamaisêtre que sensible, c’est-à-dire contenir autre chose que la manière dont noussommes affectés par des objets. Au contraire, la faculté de penser l’objet del’intuition sensible, est l’ entendement. »

Selon lui, la pensée est indépendante de l’objetpensé :

« La logique générale fait abstraction,comme nous l’avons indiqué, de tout contenu de la connaissance, c’est-à-dire detout rapport de la connaissance à l’objet, et elle n’envisage que la formelogique des connaissances dans leurs rapports entre elles, c’est-à-dire laforme de la pensée en général. »

La pensée pure, selon Kant, est indépendante dela réalité :

« Les concepts qui se rapportent a priori àdes objets, sont conçus non comme intuitions pures ou sensibles, mais seulementcomme actes de la pensée pure, et qui par conséquent sont bien des concepts,mais des concepts dont l’origine n’est ni empirique, ni esthétique. (…) Uncritérium universel de la vérité devrait être bon pour toutes lesconnaissances, sans distinction de leurs objets. »

Du coup, Kant oppose les résultats des sens etl’entendement. Par contre, il n’oppose pas leurs résultats puisqu’il les sépareabsolument. Ils ne peuvent pas donner des résultats dans les mêmesdomaines :

« c’est uniquement dans le jugement,c’est-à-dire dans le rapport de l’objet à notre entendement qu’il faut placerla vérité aussi bien que l’erreur, «  « Quant aux sens, il n’y apoint en eux de jugement, ni vrai, ni faux. »

L’observation, par conséquent, n’amène aucunjugement théorique sur la chose observée.

On ne trouve une contradiction apparente que sion mêle les deux :

« L’erreur ne peut être produite que parune influence inaperçue de la sensibilité sur l’entendement. » (citationstirées de la Critique de la raison pure de Kant) « La raison pure peutêtre pratique, c’est-à-dire déterminer la volonté par elle-même, indépendammentde tout élément empirique. »

La « raison pure » dont parle Kant estle raisonnement complètement abstrait, non lié à une quelconque réalitématérielle perçue par nos sens ou observée. La « chose en soi » faitpartie de la raison pure. La conception de Kant est un idéalisme : lesidées l’emportent sur les objets. « Nous ne connaissons a priori deschoses que ce que nous y mettons. » « Les objets doivent se réglersur notre connaissance. » « La raison est le pouvoir qui nous fournitles principes de la connaissance a priori. Aussi la raison pure est-elle cellequi contient les principes qui servent à connaître quelque chose absolument apriori. » Kant ne nie pas l’existence de la matière mais il la subordonneà la pensée :

« La conscience simple, mais empiriquementdéterminée, de ma propre existence, prouve l’existence des objets dans l’espaceet hors de moi. » (Critique de la raison pure)

« La raison ne voit que ce qu’elle produit elle-mêmed’après ses propres plans et […] elle doit obliger la nature à répondre à sesquestions et ne pas se laisser conduire pour ainsi dire en laisse parelle ; car autrement, faites au hasard et sans aucun plan tracé d’avance,nos observations ne se rattacheraient point à une loi nécessaire, chose que laraison demande et dont elle a besoin. » (Critique de la raison pure)

« La Raison pure, c’est la faculté deconnaître d’après des principes a priori, La discussion de la possibilité deces principes et la délimitation de cette faculté constituent la Critique de laRaison pure. Comme l’imagination tend sans cesse à franchir les bornes de laréalité, il est nécessaire d’établir en principe quelque chose de nonarbitraire ou de non fictif. »

L’idée de raison pure de Kant provient d’unegénéralisation des découvertes de Newton qui fondent, selon Kant, les notionsde mathématiques pures et de physique pure (complètement théorique). L’essencede l’univers est pure selon Kant car il croit qu’elle est comme une loipurement mathématique.

Il écrit dans sa « Critique de la raisonpure » :

« La possibilité d’un usage pur de laraison dans l’établissement et le développement de toutes les sciences quicontiennent une connaissance théorétique a priori de certains objets supposeelle-même une réponse à ces questions : Comment les mathématiques puressont-elles possibles ? Comment la physique pure est-ellepossible ? » Il y a répond en disant qu’une connaissance a priori(sans expérience) est possible.

Il en découle l’existence de la chose ensoi :

« Dans le fait, si nous considérons lesobjets des sens, ce qui est permis, comme de simples phénomènes, nousreconnaissons par là toutefois qu’une chose en soi leur sert de fondement,quoique nous ne sachions pas ce qu’elle est, mais que nous n’en connaissionsque le phénomène, c’est-à-dire la manière dont nos sens sont affectés par cequelque chose d’inconnu. L’entendement donc, par cela qu’il admet desphénomènes, reconnaît également l’existence de choses en soi, et à ce titre onpeut dire que la représentation d’êtres qui sont la base des phénomènes,d’êtres purement intellectuels par conséquent, est non seulement légitime, maisencore inévitable. » (dans « Prolégomènes à toute métaphysiquefuture »)

Il rajoute que “ce serait d’autre part uneabsurdité encore plus grande que de ne pas admettre du tout de chose en soi, oude vouloir donner notre expérience pour l’unique mode de connaissance possibledes choses, par suite notre intuition dans le temps et dans l’espace pour la seuleintuition possible, et notre entendement discursif pour l’archétype de toutentendement possible, et par conséquent de tenir les principes de lapossibilité de l’expérience pour les conditions universelles des choses en soi.” Il écrit dans la Critique de la raison pure :

« La mathématique fournit l’exemple le pluséclatant d’une raison pure qui réussit à s’étendre d’elle-même sans le secoursde l’expérience »

Il faut se rappeler que Kant étaitmathématicien ; la certitude des mathématiques faisait son admiration, etil se demandait s’il n’y aurait pas moyen de donner également à lamétaphysique, qui jusque-là « n’avait tâtonné que dans les ténèbres, lamarche assurée d’une science ». N’oublions pas que ce qu’il admirait toutparticulièrement, la réussite de l’interprétation de la gravitation par Newtonétait justement un succès des mathématiques en sciences, un succès donc de lafameuse logique formelle dont il a essayé de se faire le propagateur enphilosophie.

Comment Hegel combat le point de vue de Kant

La philosophie de Hegel s’est construite paropposition à celle de Kant, non pas que Kant renonce à l’existence d’uneessence des choses qui dépasse les apparences ou même contredise lesapparences, mais il refuse l’idée de Kant qui mène à une inconnaissabilité dela réalité et même à une impossibilité d’étudier autre chose que l’interfacehomme-matière. Pour Hegel, la pensée humaine fait partie de la nature et n’apas de frontière étanche avec elle. Il n’y a, pour lui, aucune frontièreintraversable entre expérience, intuition et raison, contrairement à Kant.

Si Kant comme Hegel considèrent que la réalitéfondamentale est rationnelle, le premier n’y voit que des individusindépendant, qu’il s’agisse d’atome ou d’êtres humains, que des abstractionsinchangeables et inchangées, que des propriétés qui ne peuvent admettre leurcontraire, que des réalités qui n’interagissent pas avec l’extérieur, sontconnues a priori, exclusivement « en soi » et ne sont donc pasconnaissables. Hegel pense exactement le contraire.

« La philosophie de Kant, c’est celle deLumières exprimée théoriquement et rendue méthodique ; c’est notammentl’idée qu’on ne peut connaitre rien de vrai, mais seulement le phénomène. Ellemet la connaissance dans la conscience et dans la conscience de soi, mais lamaintient dans cette position comme connaissance subjective et finie. (…)L’aspect vrai de la philosophie kantienne consiste en ceci que la pensée estconçue comme concrète, comme se déterminant elle-même ; ainsi la libertéest reconnue. (…) Le vice principal de tout le système dualiste, et enparticulier de celui de Kant, vient de cette inconséquence que pour arriver àla connaissance, tantôt on réunit ce qu’on avait considéré un instantauparavant comme ne pouvant pas être uni, et tantôt, après avoir d’abord placéle vrai dans la réunion des deux éléments, on le place un instant après dansleur séparation, et on le refuse aux deux éléments pris conjointement. (…)Parmi ces inconséquences, la plus grande consiste à affirmer d’abord quel’entendement ne peut connaître que les phénomènes, et à considérer ensuitecette connaissance comme une connaissance absolue, en disant que l’intelligencene peut aller au-delà, et que c’est là la limite naturelle et absolue de lascience humaine. (…) La chose en soi en tant que telle n’est autre chose quel’abstraction vide de toutes déterminations, chose dont on ne peut en effet« rien savoir », Précisément parce que la chose en soi est censéeêtre l’abstraction de toute détermination. (…) L’insuffisance essentielle decette position consiste en ceci qu’elle maintient la chose en soi abstraitecomme une détermination ultime et qu’elle lui oppose la réflexion, ou ladétermination et la diversité des propriétés, tandis qu’en fait la chose en soicontient à l’intérieur d’elle-même cette réflexion externe, et se détermine enune chose douée de déterminations propres, de propriétés ; ainsil’abstraction de la chose, la pure chose en soi, se révèle comme unedétermination fausse. (…) La philosophie kantienne peut être considérée de lafaçon la plus définie comme suit : elle a compris l’esprit commeconscience, et contient les déterminations phénoménologiques – nonphilosophiques – de l’esprit. Elle considère le moi comme rapport avec un objetsitué au-delà, objet qui dans sa détermination abstraite s’appelle la chose ensoi. Elle conçoit l’intelligence et la volonté seulement selon cette finitude.(…) Selon Kant, c’est notre pensée, notre activité spirituelle, qui est le mal.C’est la plus grande humilité de l’esprit que de ne rien faire reposer sur laconnaissance ! »

« Enseigner que les catégories sont enelles-mêmes des éléments vides, c’est enseigner une doctrine qui n’est pasfondée en raison, en ce que de toutes façons, par là qu’elles sont déterminées,les catégories ont leur contenu. » (Hegel – Petite Logique)

En effet, selon Hegel, Kant conçoit lescatégories de l’entendement comme les éléments subjectifs de la conscience.Elles donnent une valeur objective à la pure intuition sensible, mais uneobjectivité conçue comme exprimant l’universel et le nécessaire, et non au sensd’une existence en soi de ce qui est posé devant nous. Or : « Si lescatégories (l’unité, la cause, l’effet, etc.) sont du ressort de la penséecomme telle, il ne suit nullement de là qu’elles ne sont que nos déterminationset qu’elles ne sont pas aussi les déterminations des objets. »

Car en réunissant l’élément subjectif etl’élément objectif des déterminations de la pensée dans le sujet, laphilosophie critique ne laisse plus en face du sujet que la chose-en-soiqu’elle conçoit comme un “abîme infranchissable. » (Hegel – PetiteLogique) « Ce qui fait, au contraire, la vraie objectivité de la pensée,c’est que les pensées ne sont pas simplement nos pensées mais qu’ellesconstituent aussi l’en soi des choses et du monde objectif en général. »(Hegel – Petite Logique) ” Kant pose cette connaissance comme uneconnaissance absolue en disant que l’intelligence ne peut aller au-delà, et quec’est la limite naturelle et absolue de la science humaine. Mais il n’y a queles choses de la nature qui soient limitées, et elles ne sont des choses de lanature que parce qu’elles ignorent leur limite ; car leur déterminabilitéest une limite pour nous et non pour elles. “

Ce que les marxistes ont répondu à Kant

« Il existe encore toute une série d’autresphilosophes qui contestent la possibilité de connaître le monde ou du moins dele connaître à fond. Parmi les modernes, Hume et Kant sont de ceux-là, et ilsont joué un rôle tout à fait considérable dans le développement de laphilosophie. Pour réfuter cette façon de voir, l’essentiel a déjà été dit parHegel, dans la mesure où cela était possible du point de vue idéaliste ;ce que Feuerbach y a ajouté du point de vue matérialiste est plus spirituel queprofond. La réfutation la plus frappante de cette lubie philosophique, commed’ailleurs de toutes les autres, est la pratique, notamment l’expérimentationet l’industrie. Si nous pouvons prouver la justesse de notre conception d’unphénomène naturel en le créant nous-mêmes, en le produisant à l’aide de sesconditions, et, qui plus est, en le faisant servir à nos fins, c’en est fini dela « chose en soi » insaisissable de Kant. Les substances chimiquesproduites dans les organismes végétaux et animaux restèrent de telles« choses en soi » jusqu’à ce que la chimie organique se fût mise àles préparer l’une après l’autre ; par-là, la « chose en soi »devint une chose pour nous, comme par exemple, la matière colorante de lagarance, l’alizarine, que nous ne faisons plus pousser dans les champs sousforme de racines de garance, mais que nous tirons bien plus simplement et àmeilleur marché du goudron de houille. » écrit F. Engels dans« Ludwig Feuerbach et la fin de la philosophie classique allemande ».

Voilà ce qu’il répond dans “Socialismescientifique et socialisme utopique” :

« Mais voici que paraît l’agnostiquenéo-kantien qui déclare : Il se peut certes que nous percevionscorrectement les qualités d’une chose, mais par aucun processus des sens ou dela pensée, nous ne pouvons saisir la chose en soi. La « chose ensoi » est au-delà de notre connaissance. Hegel, il y a longtemps, a déjàrépondu : « Si vous connaissez toutes les qualités d’une chose, vousconnaissez la chose elle-même ; il ne reste que le fait que ladite choseexiste en dehors de vous, et dès que vos sens vous ont appris ce fait, vousavez saisi le dernier reste de la chose en soi, la célèbre chose en soiinconnaissable de Kant. A quoi on peut ajouter que, du temps de Kant, notreconnaissance des objets naturels était si fragmentaire qu’il pouvait se croireen droit de supposer, au-delà du peu que nous connaissions de chacun d’eux, unemystérieuse « chose en soi ». Mais ces insaisissables choses ont étéles unes après les autres saisies, analysées et, qui plus est, reproduites parles progrès gigantesques de la science ; or ce que nous pouvons produire,il nous est à coup sûr interdit de le considérer comme inconnaissable. Pour lachimie de la première moitié du siècle, les substances organiques étaient desobjets mystérieux de ce genre ; aujourd’hui, nous apprenons à lesreconstituer les unes après les autres à partir de leurs éléments chimiques etsans l’aide d’aucun processus organique. Les chimistes modernes déclarent que,dès que la constitution chimique de n’importe quel corps est connue, il peutêtre reconstitué à partir de ses éléments. Nous sommes encore loin de connaîtreexactement la constitution des substances organiques les plus élevées, lescorps abluminoïdes ; mais il n’y a pas de raison que nous ne parvenions àcette connaissance, après des siècles s’il le faut, et qu’ainsi armés, nous nepuissions produire de l’albumine artificielle. Mais si nous y parvenons, nousaurons du même coup produit de la vie organique, car la vie, de ses formes lesplus simples aux plus élevées, n’est que le mode d’existence normal des corpsabluminoïdes. Cependant, dès que notre agnostique a fait ces réserves de pureforme, il parle et agit comme le fieffé matérialiste qu’il est au fond. Il dirabien : « Pour autant que nous le sachions, la matière et le mouvement— l’énergie, comme on dit à présent — ne peuvent être ni créés ni détruits,mais nous n’avons aucune preuve qu’ils n’aient pas été créés à m momentquelconque. » Mais si vous essayez de retourner cette concession contrelui dans quelque cas particulier, il s’empresse de vous éconduire et de vousimposer silence. S’il admet la possibilité du spiritualisme in abstracto, il neveut pas en entendre parler in concret. Il vous dira : « Autant quenous le sachions et puissions le savoir, il n’existe pas de créateur etd’ordonnateur de l’univers ; en ce qui nous concerne, la matière etl’énergie ne peuvent être ni créées ni détruites ; pour nous, la penséeest une forme de l’énergie, une fonction du cerveau ; tout ce que noussavons, c’est que le monde matériel est gouverné par des lois immuables etainsi de suite. » Donc, dans la mesure où il est un homme de science, oùil sait quelque chose, il est matérialiste ; mais hors de sa science, dansles sphères où il ne sait rien, il traduit son ignorance en grec et l’appelleagnosticisme. « 

Engels dans “Socialismescientifique” : “Kant a commencé sa carrière en résolvant lesystème solaire stable de Newton et sa durée éternelle une fois donné le fameuxchoc initial en un processus historique : la naissance du soleil et detoutes les planètes à partir d’une masse nébuleuse en rotation. Et il en tiraitdéjà cette conclusion qu’étant donné qu’il était né, le système solaire devaitnécessairement mourir un jour. Cette vue, un demi siècle plus tard, a étéconfirmée mathématiquement par Laplace et, après encore un demi siècle, lespectroscope a démontré l’existence dans l’univers de semblables massesgazeuses incandescentes à différents degrés de condensation. Cette philosophieallemande moderne a trouvé sa conclusion dans le système de Hegel, dans lequel,pour la première fois et c’est son grand mérite le monde entier de la nature,de l’histoire et de l’esprit était représenté comme un processus, c’est à direcomme étant engagé dans un mouvement, un changement, une transformation et uneévolution constants, et où l’on tentait de démontrer l’enchaînement interne dece mouvement et de cette évolution. De ce point de vue, l’histoire del’humanité n’apparaissait plus comme un enchevêtrement chaotique de violencesabsurdes, toutes également condamnables devant le tribunal de la raisonphilosophique arrivée à maturité et qu’il est préférable d’oublier aussirapidement que possible, mais comme le processus évolutif de l’humanité luimême ; et la pensée avait maintenant pour tâche d’en suivre la lentemarche progressive à travers tous ses détours et d’en démontrer la logiqueinterne à travers toutes les contingences apparentes. Que le système de Hegeln’ait pas résolu le problème qu’il s’était posé importe peu ici. Son mérite,qui fait époque, était de l’avoir posé. Ce problème est précisément de ceuxqu’aucun individu à lui seul ne pourra jamais résoudre. Bien que Hegel fût avecSaint-Simon la tête la plus encyclopédique de son temps, il était tout de mêmelimité, d’abord par l’étendue nécessairement restreinte de ses propresconnaissances, ensuite par l’étendue et la profondeur également restreintes desconnaissances et des vues de son époque. Mais il faut tenir compte encore d’unetroisième circonstance. Hegel était idéaliste, ce qui veut dire qu’au lieu deconsidérer les idées de son esprit comme les reflets plus ou moins abstraitsdes choses et des processus réels, il ne considérait à l’inverse les objets etleur développement que comme de simples copies réalisées del’« Idée » existant de quelque manière dès avant le monde. De cefait, tout était mis sur la tête et l’enchaînement réel du monde entièrementinversé. Et en conséquence, bien que Hegel eût appréhendé mainte relation particulièreavec tant de justesse et de génie, les raisons indiquées rendaient inévitableque le détail aussi tournât souvent au ravaudage, à l’article, à laconstruction, bref, à la perversion du vrai. Le système de Hegel comme tel aété un colossal avortement bien que le dernier du genre. En effet, nesouffrait-il pas toujours d’une contradiction interne incurable ? D’unepart, son postulat essentiel était la conception historique selon laquellel’histoire de l’humanité est un processus évolutif qui, par nature, ne peuttrouver sa conclusion intellectuelle dans la découverte d’une prétendue véritéabsolue ; mais, d’autre part, il prétend être précisément la somme decette vérité absolue. Un système de connaissance de la nature et de l’histoireembrassant tout et qui constitue une conclusion définitive est en contradictionavec les lois fondamentales de la pensée dialectique ; ce qui toutefoisn’exclut nullement, mais implique, au contraire, que la connaissancesystématique de l’ensemble du monde extérieur puisse progresser à pas de géantde génération en génération. Une fois démêlée la totale perversioncaractéristique de l’idéalisme allemand du passé, il fallait forcément revenirau matérialisme, mais notons le non pas au matérialisme purement métaphysique,exclusivement mécanique du XIIIe siècle. En face de la condamnation pure etsimple, naïvement révolutionnaire de toute l’histoire antérieure, lematérialisme moderne voit, dans l’histoire, le processus d’évolution del’humanité, et sa tâche est de découvrir ses lois motrices. En face de lareprésentation de la nature qui régnait tant chez les Français du XIIIe siècleque chez Hegel encore, et qui en faisait un tout restant constamment semblableà lui même et se mouvant en cycles étroits, avec des corps célestes éternels,ainsi que l’avait enseigné Newton, et des espèces organiques immuables, ainsique l’avait enseigné Linné, le matérialisme moderne synthétise, au contraire,les progrès modernes des sciences de la nature, d’après lesquels la nature,elle aussi, a son histoire dans le temps ; les corps célestes, comme lesespèces vivantes susceptibles d’y vivre dans des circonstances favorables,naissent et périssent, et les cycles de révolution, dans la mesure où engénéral on peut encore les admettre, prennent des dimensions infiniment plusgrandioses. Dans les deux cas, il est essentiellement dialectique et n’a quefaire d’une philosophie placée au dessus des autres sciences.” Engels dans”Ludwig Feuerbach” : “Il existe encore toute une séried’autres philosophes qui contestent la possibilité de connaître le monde ou dumoins de le connaître à fond. Parmi les modernes, Hume et Kant sont de ceux-là,et ils ont joué un rôle tout à fait considérable dans le développement de laphilosophie. Pour réfuter cette façon de voir, l’essentiel a déjà été dit parHegel [2], dans la mesure où cela était possible du point de vueidéaliste ; ce que Feuerbach y a ajouté du point de vue matérialiste estplus spirituel que profond. La réfutation la plus frappante de cette lubie philosophique,comme d’ailleurs de toutes les autres, est la pratique, notammentl’expérimentation et l’industrie [3]. Si nous pouvons prouver la justesse denotre conception d’un phénomène naturel en le créant nous-mêmes, en leproduisant à l’aide de ses conditions, et, qui plus est, en le faisant servir ànos fins, c’en est fini de la « chose en soi » insaisissable de Kant.Les substances chimiques produites dans les organismes végétaux et animauxrestèrent de telles « choses en soi » jusqu’à ce que la chimieorganique se fût mise à les préparer l’une après l’autre ; par-là, la« chose en soi » devint une chose pour nous, comme par exemple, lamatière colorante de la garance, l’alizarine, que nous ne faisons plus pousserdans les champs sous forme de racines de garance, mais que nous tirons bienplus simplement et à meilleur marché du goudron de houille. Le système solairede Copernic fut, pendant trois cents ans, une hypothèse sur laquelle on pouvaitparier à cent, à mille, à dix mille contre un, mais c’était, malgré tout, unehypothèse ; or lorsque Leverrier, à l’aide des données découlant de cesystème, calcula non seulement la nécessité de l’existence d’une planèteinconnue, mais aussi l’endroit où cette planète devait se trouver dans le ciel,et lorsque Galle [4] la découvrit ensuite effectivement, le système de Copernicétait prouvé. Si, cependant, les néo-kantiens s’efforcent en Allemagne dedonner une vie nouvelle aux idées de Kant, et les agnostiques, en Angleterre(où elles n’avaient jamais disparu), aux idées de Hume, cela constitue, aupoint de vue scientifique, une régression par rapport à la réfutation théoriqueet pratique qui en a été faite depuis longtemps, et, dans la pratique, unefaçon honteuse d’accepter le matérialisme en cachette, tout en le reniantpubliquement [5].” [2] L’ensemble de l’œuvre de Hegel est une critique dela philosophie de Hume et de Kant. Il y a particulièrement insisté dans saLogique. [3] Voir Lénine : « Matérialisme etEmpiriocriticisme », Œuvres, t. 14. Editions sociales 1962, pp. 99-108.[4] L’astronome berlinois Johann Galle découvrit la planète Neptune en 1846.[5] Voir Lénine : Matérialisme et empiriocriticisme, ouvr. cité, pp.205-206. Kant vu par Lénine ” Le monde en soi est un monde existant sansnous. Tel est le matérialisme de Feuerbach, de même que celui du XVIl° siècleque réfutait l’évêque Berkeley, et qui consistait en l’admission des« objets en eux-mêmes » existant en dehors de notre conscience.L’« An sich. » (la chose en elle même ou « en soi ») de Feuerbachest précisément le contraire de l’« An sich » de Kant : rappelezvous le passage de Feuerbach, cité plus haut, où Kant est accusé de concevoirla « chose en soi » comme une « abstraction dépourvue deréalité ». Pour Feuerbach la « chose en soi » est une« abstraction pourvue de réalité », c’est-à dire le monde existanthors de nous, parfaitement connaissable et ne différant nullement, en principe,du « phénomène ». Feuerbach explique lumineusement, avec beaucoupd’esprit, combien il est absurde d’admettre un « transcensus » dumonde des phénomènes au monde en soi, une sorte d’abîme infranchissable imaginépar les cléricaux et emprunté à ces derniers par les professeurs dephilosophie. Voici un de ces éclaircissements : « Certes, lesproduits de l’imagination sont aussi ceux de la nature, car la puissance del’imagination, pareille aux autres forces humaines, est en dernière analyse(zuletzt) par son essence même et ses origines, une force de la nature ;l’homme est néanmoins un être différent du soleil, de la lune et des étoiles,des pierres, des animaux et des plantes, différent, en un mot, de tout ce quiest (Wesen) et à quoi il applique le terme général de nature. Lesreprésentations (Bilder) que se fait l’homme du soleil, de la lune, des étoileset de tout ce qui est la nature (Naturwesen), sont donc aussi des produits dela nature, mais d’autres produits qui diffèrent des objets qu’ilsreprésentent. ». (Werke, t. VII Stuttg., 1903, p. 516.) Les objets de nosreprésentations diffèrent de ces représentations, la chose en soi diffère de lachose pour nous, cette dernière n’étant qu’une partie ou un aspect de lapremière, comme l’être humain n’est lui même qu’une parcelle de la naturereflétée dans les représentations. « … Mon nerf gustatif est, tout commele sel, un produit de la nature, mais il ne s’ensuit pas que le goût du selsoit directement la propriété objective de ce dernier ; que le sel telqu’il est (ist) en qualité d’objet de la sensation le soit aussi par lui même(an und für sich), que la sensation du sel sur la langue soit une propriété dusel tel que nous le pensons sans éprouver de sensation (des ohne Empfindanggedachten Salzes) »… Quelques pages plus haut : « La salureest, en tant que saveur, une expression subjective de la propriété objective dusel » (p. 514). La sensation est le résultat de l’action qu’exercent surles organes de nos sens les choses existant objectivement, hors de nous, telleest la théorie de Feuerbach. La sensation est une image subjective du mondeobjectif, du monde an und für sich. « … L’homme est aussi un être de lanature (Naturwesen), comme le soleil, l’étoile, la plante, l’animal, lapierre ; mais il diffère néanmoins de la nature ; la nature dans latête et le cœur de l’homme diffère donc de la nature hors de sa tête et de soncœur. » « … L’homme est le seul objet en qui se réalise, de l’aveudes idéalistes eux mêmes, « l’identité du sujet et del’objet » ; car l’homme est l’objet dont l’égalité et l’unité avecmon être ne suscitent aucun doute… Est ce qu’un homme n’est pas pour unautre, même pour l’homme le plus proche, un objet d’imagination, un objet dereprésentation ? Tout homme ne comprend il pas son prochain à sa façon,selon son esprit propre (in und nach seinein Sinne) ?… Et si même ilexiste entre un homme et un autre, entre une pensée et une autre, desdifférences qu’il n’est pas permis d’ignorer, combien plus grande la différenceentre l’être en soi (Wesen an sich) non pensant, non humain, non identique ànous, et le même être tel que nous le pensons, le représentons et leconcevons ? » (p. 518, ibid.). Toute différence mystérieuse,ingénieuse et subtile entre le phénomène et la chose en soi n’est qu’un tissud’absurdités philosophiques. De fait, tout homme a observé des millions de foisla transformation évidente et simple dé la « chose en soi » enphénomène, en « chose pour nous ». Cette transformation est justementla connaissance. La « doctrine » de Mach selon laquelle, neconnaissant que nos sensations, nous ne pouvons savoir s’il existe quoi que cesoit au delà de ces dernières, n’est qu’un vieux sophisme de la philosophieidéaliste et agnostique, servi sous une autre sauce. Joseph Dietzgen est unmatérialiste dialectique. Nous montrerons plus loin qu’il a une façon des’exprimer souvent peu précise ; qu’il tombe fréquemment dans desconfusions, auxquelles se sont cramponnés des gens de peu d’esprit (dont EugèneDietzgen) et, naturellement, nos disciples de Mach. Mais ils n’ont pas pris lapeine d’analyser la tendance dominante de sa philosophie et d’y séparernettement le matérialisme des éléments étrangers, ou ils n’ont pas su le faire.« Considérons le monde comme une « chose en soi », dit Dietzgendans son ouvrage Essence du travail cérébral (éd. allemande de 1903, p.65) ; on comprend aisément que le « monde en soi » et le mondetel qu’il nous apparaît, les phénomènes du monde, ne se distinguent pas plusl’un de l’autre que le tout de l’une de ses parties. » « Le phénomènene diffère pas plus de ce dont il est le phénomène que dix lieues de route nediffèrent de la route tout entière » (pp. 71 72). Il n’y a, il ne peut yavoir ici aucune différence de principe, aucun « transcensus », aucun« vice inné de coordination ». Mais il existe naturellement une différence,il y a transition au delà des limites des perceptions sensibles à l’existencedes choses hors de nous. « Nous apprenons (erfahren), dit Dietzgen(voirExcursions d’un socialiste dans le domaine de la théorie de laconnaissance, éd. allemande de 1903, Kleinere philosophische Schriften, p.199), que toute expérience est une partie de ce qui, pour nous exprimer commeKant, sort des limites de toute expérience. » « Pour la consciencequi conçoit sa propre nature, toute particule, que ce soit une particule depoussière ou de pierre ou de bois, est une chose qu’on ne peut connaître à fond(Unauskenntliches), autrement dit : toute particule est pour notre facultéde connaître une source inépuisable et, par suite, une chose sortant deslimites de l’expérience » (p. 199). Pour nous exprimer comme Kant, c’est àdire acceptant à des fins exclusivement vulgarisatrices, par simple antithèse,la terminologie erronée et confuse de Kant, Dietzgen, on le voit, admet lasortie « des limites de l’expérience ». Bel exemple de ce à quoi secramponnent les disciples de Mach dans leur transition du matérialisme àl’agnosticisme : nous ne voulons pas, disent ils, dépasser les« limites de l’expérience », « la représentation sensible estjustement » à nos yeux la « réalité existant hors de nous ».« Une mystique malsaine, réplique justement Dietzgen à cette philosophie,distingue la vérité absolue non scientifique de la vérité relative. Elle faitdu phénomène de la chose et de la « chose en soi », c’est à dire duphénomène et de la vérité, deux catégories distinctes toto coelo (tout à fait,sur toute la ligne, foncièrement) et qui n’appartiennent à aucune catégoriecommune » (p. 200). Jugez maintenant de la bonne information et del’esprit du disciple russe de Mach Bogdanov, qui ne veut pas se reconnaître pourtel et tient à passer pour un marxiste en philosophie. « Le justemilieu », entre « le panpsychisme et le panmatérialisme »(Empiriomonisme, livre II, 2° édit., 1907, pp. 40 41) « est occupé par lesmatérialistes de nuance plus critique, qui, tout en refusant d’admettrel’inconnaissable absolu de la « chose en soi », considèrent en mêmetemps que cette dernière diffère en principe (souligné par Bogdanov) du« phénomène » et que, par suite, elle ne peut jamais être« connue que confusément » dans le phénomène, qu’elle est extraexpérimentale par son essence même (sans doute, par des « éléments »autres que ceux de l’expérience), mais placée dans les limites de ce qu’onappelle les formes de l’expérience, c’est à dire le temps, l’espace et la causalité.Tel est, à peu de chose près, le point de vue des matérialistes français duXVIII° siècle et, parmi les philosophes modernes, celui d’Engels et de sondisciple russe Beltov [1]. » Ce n’est d’un bout à l’autre qu’un tissud’incohérences. 1. Les matérialistes du XVII° siècle, combattus par Berkeley,considèrent « les objets en eux mêmes » comme parfaitementconnaissables, nos représentations, nos idées n’étant que des copies ou desreflets de ces objets existant « en dehors de l’esprit » (voir notre« Introduction »). 2. Feuerbach et, à sa suite, J. Dietzgencontestent résolument qu’il y ait une différence « de principe »entre là chose en soi et le phénomène ; Engels réfute de son côté cetteopinion en donnant un bref exemple de la transformation des « choses ensoi » en « choses pour nous ». 3. Enfin, il est tout bonnementabsurde, comme on l’a vu dans la réfutation de l’agnosticisme par Engels,d’affirmer que les matérialistes considèrent les choses en soi comme« n’étant jamais connues que confusément dans le phénomène ». Lacause de la déformation du matérialisme réside, chez Bogdanov, dansl’incompréhension des rapports entre la vérité absolue et la vérité relative(dont nous parlerons plus loin). Pour ce qui est de la chose en soi« extra expérimentale » et des « éléments del’expérience », c’est là que commence le confusionnisme de Mach, dont nousavons assez parlé plus haut. Répéter les absurdités invraisemblables que lesprofesseurs réactionnaires attribuent aux matérialistes, répudier Engels en1907, tenter d’« accommoder » Engels à l’agnosticisme en 1908, voilàbien la philosophie du « positivisme moderne » des disciples russesde Mach !” Lénine dans “Matérialisme etempiriocriticisme” : “Le raisonnement suivant de Feuerbach surKant est particulièrement important. « Kant dit : « Si nousconsidérons les objets de nos sensations comme de simples phénomènes, comme ondoit d’ailleurs les considérer, nous reconnaissons par là que la chose en soiconstitue le fondement des phénomènes, bien que nous ne sachions pasce qu’elleest en elle-même et que nous n’en connaissions que les phénomènes, c’est à direle procédé par lequel ce quelque chose d’inconnu affecte (affiziert) nosorganes des sens. Ainsi, notre raison, du fait même qu’elle admet l’existencedes phénomènes, reconnaît implicitement l’existence des choses en soi ; etnous pouvons dire pour autant, qu’il est non seulement permis, mais encorenécessaire de se représenter des essences situées à la base des phénomènes,c’est à dire qui ne sont que des essences mentales »… Ayant fait choixd’un texte de Kant où la chose en soi est considérée simplement comme chosepensée, comme substance mentale, et non comme réalité, Feuerbach concentre surce texte toute sa critique. « … Ainsi, dit il, les objets des sensations,les objets de l’expérience ne sont pour la raison que des phénomènes, et non lavérité »… « Les réalités mentales, voyez vous, ne sont pas pour laraison des objets réels ! La philosophie de Kant est une antinomie entrele sujet et l’objet, l’essence et l’existence, la pensée et l’être. L’essenceest attribuée ici à la raison, l’existence aux sensations. L’existencedépourvue d’essence » (c’est à dire l’existence de phénomènes sans réalitéobjective) « n’est que simple phénomène, ce sont des chosessensibles ; l’essence sans existence, ce sont des essences mentales, desnoumènes ; on peut et on doit les penser, mais l’existence, l’objectivitéleur fait défaut, tout au moins pour nous ; ce sont des choses en soi, deschoses vraies, mais ce ne sont pas des choses réelles… Quellecontradiction : séparer la vérité de la réalité, la réalité de lavérité ! » (Werke, t. II, pp. 302 303). Feuerbach reproche à Kant nonpas d’admettre les choses en soi, mais de n’en point admettre la réalité, c’està dire la réalité objective, de ne les considérer que comme une simple pensée,comme des « essences mentales », et non comme des « essencesdouées d’existence », c’est à dire ayant une existence réelle, effective.Feuerbach reproche à Kant de s’écarter du matérialisme. « La philosophiede Kant est une contradiction, écrivait Feuerbach le 26 mars 1858 àBolin ; elle mène avec une nécessité impérieuse à l’idéalisme de Fichte ouau sensualisme » ; la première conclusion « appartient au passé »,la seconde « au présent et au futur » (Grün, l.c., t. II, p. 49).Nous avons déjà vu que Feuerbach défend le sensualisme objectif, c’est à direle matérialisme. La nouvelle évolution qui ramène de Kant à l’agnosticisme et àl’idéalisme, à Hume et à Berkeley, est incontestablement réactionnaire même dupoint de vue de Feuerbach. Et son fervent disciple Albrecht Rau, héritier desmérites de Feuerbach en même temps que de ses défauts défauts que Marx etEngels devaient surmonter, a critiqué Kant entièrement dans l’esprit de son maître :« La philosophie de Kant est une amphibolie (une équivoque) ; elleest en même temps matérialiste et idéaliste, et c’est dans cette double naturequ’il faut en rechercher la clé. Matérialiste ou empiriste, Kant ne peut faireautrement que reconnaître aux objets une existence (Wesenheit) extérieure ànous. Idéaliste, il n’a pu se défaire du préjugé que l’âme est quelque chosed’absolument différent des choses senties. Des choses réelles existent ainsique l’esprit humain qui les conçoit. Comment cet esprit se rapproche t il doncde choses absolument différentes de lui ? Kant use du subterfugesuivant : l’esprit possède certaines connaissances a priori, grâceauxquelles les choses doivent lui apparaître telles qu’elles lui apparaissent.Par conséquent, le fait que nous concevons les choses telles que nous lesconcevons, est notre œuvre. Car l’esprit qui demeure en nous n’est pas autrechose que l’esprit de Dieu et, de même que Dieu a tiré le monde du néant,l’esprit de l’homme crée en opérant sur les choses ce qu’elles ne sont pas enelles-mêmes. Kant assure ainsi aux choses réelles l’existence en qualité de« choses en soi ». L’âme est nécessaire à Kant, l’immortalité étantpour lui un postulat moral. La « chose en soi », messieurs, dit Rauen s’adressant aux néo kantiens en général et spécialement au confusionniste A.Lange, falsificateur de l’Histoire du matérialisme, est ce qui séparel’idéalisme de Kant de l’idéalisme de Berkeley : elle sert de pont entrel’idéalisme et le matérialisme. Telle est ma critique de la philosophie deKant ; la réfute qui peut… Aux yeux du matérialiste la distinction desconnaissances a priori et de la « chose en soi » est absolumentsuperflue ; il n’interrompt nulle part l’enchaînement dans la nature, ilne considère pas la matière et l’esprit comme des choses foncièrementdifférentes ; il n’y voit que des aspects de recourir à des artifices pourrapprocher l’esprit des choses [3]. »

Est-ce que la physique quantique a fini partrancher dans le sens de Kant ou dans celui d’Hegel ?

Bien entendu, si une découverte scientifiquepeut trancher en philosophie, c’est toujours négativement, en infirmant unancien principe et non en confirmant celui-ci définitivement.

Et, sur ce plan, la physique quantiquecontemporaine a donné aussi de nombreux résultats.

Elle a réaffirmé que les contradictions internesqu’elle avait découvertes n’étaient pas dues à des faiblesses de la théoriemais à des situations inhérentes au fonctionnement du réel. Donc le mondematériel est intrinsèquement contradictoire contrairement à ce que pensaitKant.

Elle a démoli la notion de particuleindividuelle se déplace dans un vide qui serait le néant. La matière existedans le vide sous forme de particules et d’antiparticules virtuelles et, loind’être seule, la particule de matière n’est jamais sans son nuage virtuel,extraordinairement agité autour d’elle et construisant son espace-temps. Celan’a rien à voir avec la vision de l’espace et du temps de Kant. Mais surtout,cela signifie que son image de l’atome comme individu isolé est aussiimaginaire que son image de l’homme, comme individu isolé. Elle n’a non plusnullement confirmé le dualisme de Kant : un monde de la matière et unmonde de l’esprit humain.

Par contre, elle a multiplié les exemplesd’évolutions internes des systèmes, par le jeu de contradictions internes deceux-ci, qui étaient justement ce que les bases philosophiques de Kant avaientpar avance récusées.

L’image de la matière qui en ressort n’a rien àvoir avec la constance, l’inaltérabilité, l’identité, la non-contradiction quepensait Kant. La matière n’est pas attachée à un objet. Elle est une propriétéqui saute sans cesse d’une particule virtuelle du vide à une autre, touteproche. En permanence, le vide devient matière et la matière devient vide.Hegel aurait sauté de joie !

La matière est sans cesse construction etdestruction, locale et non locale, onde et particule, mouvement et changement,présente et non présente, Elle est créée à partir du vide et détruite par lui.La dialectique de l’univers a bel et bien été trouvée par la physiquequantique.

Elle n’a pas montré que c’est l’homme qui nepouvait pas accéder à la réalité de la matière mais que les anciennesconceptions de l’homme n’y parvenaient pas car elles ne correspondaient pas aufonctionnement réel. La physique quantique contemporaine ne considère nullementen effet que c’est l’observateur qui a un faible accès à la réalité mais que lamatière elle-même est contradictoire, ce qui est très différent. Certes,l’expérience modifie les résultats mais la nature est une perpétuelleexpérience aussi. Nous n’avons pas besoin de placer des écrans pour que desphotons soient captés par la matière. Sans cesse, la dynamique du réel estinterrompue, et elle l’est naturellement. Chaque interaction matière-matière oumatière-lumière est une rupture naturelle dans une dynamique. Et chacune de cesruptures modifie toute la suite de l’histoire. La rupture en question n’est passpécifique de l’intervention humaine. Ce qui l’est, c’est le raisonnement humainsur l’expérience. Mais, même su ce plan, on ne trouve pas dans les modes deraisonnement de l’homme des schémas inébranlables et inaltérables que Kantsupposait. La meilleur preuve, c’est que la physique quantique a bel et bienamené les hommes à bouleverser leurs conceptions sur le monde réel et elle yest parvenue. La notion de conceptions idéelles préexistantes et définitives deKant est rompue elle aussi.