La question de Dieu en science

Nul ne sait ce qu'il y avait avant le big bang. Mais pourquoi voulez-vous que ce soit un Dieu ? Quant au principe anthropique fort qui consiste à dire que notre existence est la finalité de l'Univers, c'est une escroquerie intellectuelle. Ce que j'ai compris de la physique, c'est que l'Univers est en expansion, qu'il se refroidit et qu'il va vers la mort thermique. Cela n'empêche pas qu'il y ait eu par exemple sur Terre un progrès de la complexité ; mais que restera-t-il de cette complexité, une fois que le Soleil se sera éteint ? Ce que la physique nous apprend, c'est plutôt l'inéluctabilité de la mort. En quoi cela donne-t-il un sens à l'Univers ? En quoi cela pousse-t-il à croire en Dieu?' , Propos recueillis par Christophe LABBE et Olivia RECASENS. Le Point, 5 août 2010.

” Ceux qui estiment que la question de Dieu ne se pose plus en science n’ont rien compris “

Le Point – Publié le 05/08/2010


Eclairage. Le philosophe André Comte-Sponville plaide pour une spiritualité sans Dieu*.

Le Point : Dieu est-il de retour en science ?

André Comte-Sponville : Disons qu’un basculement s’est opéré. Au XIXe siècle, les physiciens se passaient volontiers de Dieu : ils n’y voyaient, comme Laplace, qu’une hypothèse inutile. En biologie et dans les sciences de la pensée, au contraire, les scientifiques se sentaient incapables d’expliquer le miracle de la vie et de la conscience, qui semblaient relever de la religion. Aujourd’hui, c’est plutôt l’inverse. Dieu est persona non grata chez les biologistes. Le darwinisme s’est imposé. Et il faut chercher longtemps pour dénicher un neurobiologiste qui ne considère pas la pensée comme le produit d’un organe matériel, le cerveau, et non d’une âme immatérielle. Alors que Dieu peut sembler de retour, au moins comme question, en physique et en astrophysique. Avec d’un côté la théorie du big bang, qui porte en elle l’hypothèse d’un commencement de l’Univers, donc d’un avant (ce qui peut faire songer à une création). Et, de l’autre, la mécanique quantique, qui nous plonge dans de déroutantes interrogations.

Le big bang et la mécanique quantique ont donc remis Dieu en piste ?

Je n’irai pas jusque-là, mais il est vrai que cela a réinjecté du mystère là où l’on pouvait croire, à tort, qu’il avait disparu. Dès lors que je constate qu’il est impossible de répondre à la grande question de Leibniz : ” Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? “, je peux, en tant qu’athée, constater ce mystère sans croire en Dieu. Ceux qui considèrent que l’athéisme est incompatible avec le mystère sont des matérialistes bornés ou des croyants tout aussi bornés qui veulent s’approprier le mystère. Le mystère n’appartient à personne. Pas plus aux scientifiques qu’aux religieux. Nous sommes tous au coeur de l’être, et incapables d’expliquer son existence : nous sommes tous au coeur du mystère ! Mais ce mystère est métaphysique. Ne comptons pas sur les sciences pour le dissiper.

Quelles sont les grandes questions scientifiques qui se heurtent à ce mystère ?

La plus grande de toutes reste cette question métaphysique, non scientifique : ” Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? ” Question définitivement sans réponse, puisqu’on ne pourrait expliquer l’existence de l’être que par un être, ce qui laisserait l’être lui-même inexpliqué. Pourquoi l’être ? Certains répondent : ” A cause du big bang. ” Mais pourquoi le big bang plutôt que rien ? D’autres rétorquent : ” A cause de Dieu. ” Mais pourquoi Dieu plutôt que rien ? On ne répond jamais, on ne fait que déplacer la question… La science ne peut travailler qu’à partir du moment où il y a quelque chose. Zéro n’est pas un chiffre physique. Dès lors, le passage de rien à quelque chose est en dehors du champ de la physique. L’origine de l’être échappe, par définition, à la connaissance scientifique.

La religion aurait-elle alors l’avantage sur la science ?

Je n’en crois rien. Répondre que Dieu est à l’origine de l’Univers ne répond pas à la question de l’origine de Dieu, ni donc à celle de l’origine de l’être. Nous sommes tous confrontés au mystère de l’être. Au fond, un croyant c’est quelqu’un qui décide d’appeler ce mystère ” Dieu “. Libre à lui. Mais cela revient à expliquer quelque chose qu’on ne comprend pas par quelque chose qu’on comprend encore moins. Pour ma part, je préfère laisser ce mystère sans nom et l’habiter le plus lucidement possible.

En vidant de leur contenu métaphysique un grand nombre de questions, la science n’est-elle pas en train de désenchanter le monde ?

Je dirais plutôt qu’elle l’a vidé de superstitions. Une éclipse, il y a encore quelques siècles, était un phénomène surnaturel… Il est vrai que les progrès des sciences font disparaître certaines questions métaphysiques. Pendant vingt siècles, jusqu’à l’arrivée de Copernic, la question ” La Terre est-elle au centre de l’Univers ? ” était métaphysique ou religieuse. Aujourd’hui, c’est une question purement scientifique, dont on connaît la réponse. Mais qu’est-ce que la révolution copernicienne a changé à la lecture des Evangiles ? Rien d’essentiel. Dans les grands textes religieux ou métaphysiques, l’important, ce n’est pas la position de la Terre !

L’Eglise cherche-t-elle à mettre la main sur la science ?

Le Vatican, avec trois ou quatre siècles de retard, est en train de se réconcilier avec les sciences, comme il a mis deux ou trois siècles à accepter la démocratie. Il aurait pu aller plus vite, mais c’est quand même un progrès, dont on ne va pas se plaindre. Il ne faut pas pour autant que l’Eglise nous fasse croire que la science va dans son sens. L’Eglise n’a pas plus à prendre position sur une découverte scientifique que sur les prochaines élections présidentielles.

Les dernières découvertes scientifiques en astrophysique ou en physique ne rendent-elles pas plus crédible une vision religieuse du monde ?

Pourquoi serait-ce le cas ? La mécanique quantique parle d’un ” réel voilé “, mais rien ne permet de dire que ce réel est Dieu ou qu’il ait été crée par Dieu, puisqu’il est voilé. Nul ne sait ce qu’il y avait avant le big bang. Mais pourquoi voulez-vous que ce soit un Dieu ? Quant au principe anthropique fort qui consiste à dire que notre existence est la finalité de l’Univers, c’est une escroquerie intellectuelle. Ce que j’ai compris de la physique, c’est que l’Univers est en expansion, qu’il se refroidit et qu’il va vers la mort thermique. Cela n’empêche pas qu’il y ait eu par exemple sur Terre un progrès de la complexité ; mais que restera-t-il de cette complexité, une fois que le Soleil se sera éteint ? Ce que la physique nous apprend, c’est plutôt l’inéluctabilité de la mort. En quoi cela donne-t-il un sens à l’Univers ? En quoi cela pousse-t-il à croire en Dieu ?

Si l’on pousse votre raisonnement, la science prouverait presque l’inexistence de Dieu…

Non plus. Montaigne, Pascal, Hume et Kant ont montré depuis longtemps, chacun à sa façon, que les sciences ne pourront jamais démontrer l’existence ou l’inexistence de Dieu. La religion est par définition métaphysique, donc en dehors du champ de la physique. Les sciences, à l’inverse, ne sont ni religieuses ni irréligieuses.

La science doit donc être laïque ?

Elle l’est par définition, puisqu’elle n’est soumise à aucune Eglise, ni à aucune foi. Pour un chercheur, la religion peut parfois offrir une motivation supplémentaire, au même titre que le désir de gloire ou d’argent ! Mais la foi ne peut pas lui servir de boussole. Une boussole donne une direction. Un scientifique qui ne cherche que dans la direction que la religion lui indique n’est plus un scientifique mais un superstitieux. Les scientifiques ont bien sûr le droit de faire de la métaphysique, comme tout le monde ; mais ils cessent alors de faire de la science. La démarche scientifique nécessite de mettre Dieu entre parenthèses. Pour autant, la science n’a pas à être athée. Ceux qui estiment que la question de Dieu ne se pose plus n’ont rien compris. Le scientisme est mort, et c’est tant mieux. Les sciences ne tiennent lieu ni de métaphysique ni de spiritualité.

Pour vous, la spiritualité peut fortifier la science ?

Et si c’était l’inverse ? Les sciences ont compris leurs propres limites : l’absolu est scientifiquement hors d’atteinte. Les nouvelles connaissances ne réduisent pas l’infini de ce que l’on ignore, car toute nouvelle découverte débouche sur un nouveau problème. Le progrès des sciences a fait perdre aux scientifiques le confort de la certitude : ils savent désormais qu’ils sont condamnés à l’incertitude, voire à une forme de scepticisme. Du coup, les questions métaphysiques refont surface. C’est tant mieux. Après tout, la première expérience scientifique a été d’observer le ciel (l’espèce humaine est peut-être la seule qui se couche sur le dos, les yeux perdus dans les étoiles), ce qui nous permet d’appréhender ce mystère qui nous contient et qui nous habite : c’est le début de la spiritualité 


*” L’esprit de l’athéisme, introduction à une spiritualité sans Dieu “, Albin Michel, 2006.