La théorie synthétique de l’évolution en question

Avons nous une bonne explication des mécanismes de l’évolution ?Héritier d’une tradition spécifiquement française de critique du darwinisme développée, entre autres, par Pierre Paul Grassé et Rémy Chauvin, l’auteur, sans rejeter les apports de la théorie synthétique de l’évolution, a pour objectif de démontrer grâce à une approche interdisciplinaire que, malgré son nom, cette théorie « n’explique qu’une partie de la réalité de l’évolution biologique (sans doute la moins intéressante) ». Il s’agit du texte d’une conférence présentée au colloque de l’Association des scientifiques chrétiens « Sommes nous les enfants du hasard ? » qui n’a encore jamais été publié

    CinquièmeColloque de l’association des Scientifiques Chrétiens

                             22mars 2003 – Institut Catholique de Paris

 SOMMES-NOUS LES ENFANTS DU HASARD ?

                                                                                      _________________________________

 

 

 

 

LA THÉORIESYNTHÉTIQUE DE L’ÉVOLUTION

EN QUESTION.

 

                                                Jean-MichelOLIVEREAU

                         (Professeurhonoraire de psychophysiologie à l’Université Paris V)

 

 

 

 

 

 

I –  AperçumÉtaphysique et psychologique du problÈme.

 

a)Comment poser la question de nos origines ?

Sommes-nous les enfants du hasard ? Cettequestion est capitale. Elle est, au plan métaphysique, cruciale par lesréponses que nous lui donnons. Comme pour toutes les questions idéologiquementet affectivement investies, on doit s’attendre à ce que les réponses soientd’autant plus assurées que leurs auteurs auront éludé nombre d’incertitudes.Les réponses assurées viennent de deux horizons idéologiquement opposés ;cependant, si l’indigence rationnelle des dits “créationnistes” estpartout dénoncée, les biais cognitifs des évolutionnistes”anti-créationnistes” sont généralement ignorés.

A ceux qui nient notre naissance del’aléatoire – pour des raisons essentiellement religieuses et fort légitimes –et qui croient que cela implique la négation de toute évolution du mondevivant, il faut rappeler que la foi en un Dieu créateur n’exclut nullement uneévolution cosmique et biologique.  Lanotion d’évolution est déjà explicitement incluse dans ces propos de StAugustin : “Dieu ne créa pasd’emblée toute la nature. Il donna à la terre et aux eaux, en les tirant dunéant, le pouvoir d’amener au jour, à l’époque fixée, tous les êtres destinés àreprendre la vie et le mouvement dans les eaux, dans les airs et sur tous lespoints du globe.” Cetteévolution biologique est d’ailleurs un fait confirmé par maintesobservations ; elle s’étend sur des centaines de millions d’années.Lorsqu’un fossile est découvert sous une coulée de lave dûment datée, il estévidemment antérieur à celle-ci.

A ceux qui pensent que nous ne sommes que lesfils du hasard et qui gardent précieusement le dépôt de “l’évangile dela contingence“, il est bon de rappeler qu’un éventuel démiurge aurait– par le biais des arcanes de la physique quantique – toute liberté pourpiloter l’évolution de l’univers et de la vie dans le plus strict incognito,caché dans les replis des différentes formes de “hasard”. De nombreuxpenseurs, d’Anatole France à Bernanos en passant par Einstein, ont émis desavis allant dans ce sens. En toute logique, il faut donc préciser que l’hommene pourra jamais solder – par l’affirmative – la question : sommes-nousles enfants du hasard ? Nous pouvons simplement tenter de répondre à laquestion suivante : le monde physique et biologique nous apparaît-il –d’un point de vue aussi peu subjectif que possible – comme le résultat d’unensemble de mécanismes  et de hasardsintrinsèquement suffisants pour expliquer notre présence ?

Endéfinitive la seule question scientifique sensée qu’un croyant puisse poserquant à la contingence des origines de l’humanité serait : le Créateur a-t-ildélibérément laissé transparaître son action sous la forme de traits nonréductibles par des explications purement matérialistes ? A la limite : le Créateur aurait-il poussé la discrétion jusqu’àeffacer totalement les traces d’éventuelles singularités évoquant quelque”intention” créatrice ? Cette interrogation impliquerait de commencerl’enquête au niveau cosmologique.

 

On doit icibrièvement rappeler que, comme l’affirment les cosmologistes, nous sommes dansun univers dont les constantes et lois sont tout sauf quelconques, et quefinalement (ce que Monod ne pouvait pas savoir) le hasard n’a vraisemblablementpas pu engendrer l’incroyable nécessité contenue dans l’équilibre desparamètres de l’univers primordial. Dans un univers si improbable, le hasard –qui n’est alors qu’un moyen d’interfaçage entre des données initiales ad hoc etun “magma” spatio-temporel – peut effectivement participer à laproduction de structures improbables, néguentropiques. Mais dans ce gaind’information, le hasard n’a qu’un rôle de multiplication des occurrences,parmi lesquelles les lois de la physique (à l’œuvre dans le système impliqué)sélectionnent les états possibles. Ainsi fonctionne analogiquement l’expériencevirtuelle dite “des aimants de Von Foerster” (Figure 1), où de multiples cubes aimantés agitésaléatoirement construisent d’”eux-mêmes” et “par hasard”des architectures complexes. Cette sorte de sélection “naturelle” nedoit pas faire illusion. Elle n’est finalement possible que par l’artifice quereprésentent les contraintes posées par les lois préexistantes régissant lesystème considéré. Dans toutes les situations analogues, le “hasardproductif” ne fait que permettre aux lois qui régissent l’universd’informer, de donner forme à telle partie de celui-ci, quitte à ce que le prixen soit payé par un désordre (entropique) plus grand s’instaurant “ailleurs. Il ne faut jamais oublier que le hasard n’est pas à l’origine de ceslois qu’il peut éventuellement servir ; nous pourrions dire analogiquementque, de même, ce n’est pas le hasard, la “chance”, qui a construit la”roue de la fortune” et le règlement de quelque jeu afférent !

L’exempleprécédent est à rapprocher de la modélisation du rôle du hasard, par lecosmologiste et philosophe Paul Davies relativement au phénomèned’”autopoïèse” (auto-fabrication), c’est-à-dire l’apparition destructures sans causes apparentes autres que contingentes  (Figure 2).  Le hasard peut effectivementparticiper à l’apparition de structures complexes improbable, mais il ne faitque “moudre” dans le moulin des lois des la physique un magmaspatio-temporel “formaté” (dès le Big-bang) par des conditionsinitiales bien particulières (parmi lesquelles, la flèche orientée du temps estfondamentale).  Dans ce modèle, lesstructures complexes ne sont pas le fruit du seul hasard, pas plus que lafarine n’est engendrée par les aléas du vent qui fait tourner les ailes desmoulins.

Observonsincidemment que les catégories identifiées dans le modèle de P. Davies ne sontpas sans évoquer celles répertoriables dans la métaphysique aristotélicienne.La pluralité des sens de l’être vue au travers de la métaphysique du mouvement (cf. l’évolution) est chez Aristotele fait des transformations, du flux de la matière, soumis à l’être en acte eten puissance (cf. la soumission aux conditionsinitiales et aux lois de la physique), mais soumis aussi à ses accidents (cf. le hasard). Ce flux progresseainsi d’un état de privation (cf. le chaos originel) jusqu’à laréalisation de formes(cf. les structurescomplexes).

 

b)Création et temporalité.

 Cependant, notre propos se confinera auproblème de l’évolution biologique. La question est de savoir si, du strictpoint de vue scientifique, cette évolution biologique semble vraiment et entous points parfaitement autonome et régie par les seules lois de la génétiquedynamisée par le hasard et les aléas environnementaux, ainsi que le prévoit lathéorie synthétique de l’évolution. Ce problème est immense et nous ne pourronsici que donner quelques éclairages particuliers.

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Figure 1 :  EXPÉRIENCE THÉORIQUE DE VON FOERSTER.

 

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Figure 2 :  L’ “AUTOPOÏÈSE” d’après PaulDAVIES.

 

 

Avant mêmede parler des faits de l’évolution, se pose la légitimité d’oser suspecter,dans la durée de celle-ci, des “pilotages du hasard”, desinterventions qui peuvent sembler évoquer le créationnisme le plus désuet.Certains croyants affirment ainsi que la pensée créatrice intemporelle de Dieusuffit à l’ordonnancement et à la complexification du monde et que seul undémiurge malhabile serait contraint de “remettre la main à la pâte”.Cet argument n’est pas nouveau et fut déjà formulé par l’ami de Newton, lerévérend Th. Burnet, qui pensait que Dieu était comme un horloger qui, ayantconçu une machine sonnant automatiquement les heures, se montraitainsi “bienmeilleur artisan que celui dont l’horloge exigera que l’on y mette le doigt” périodiquement. Mais Burnetne peur concevoir qu’un système délivrant de l’information retardée, l’affaire est beaucoup moinsévidente avec de l’information déployée(ni le code génétique, ni le cerveau ne sont présents lors du Big-bang). Onpeut enfin objecter qu’un Dieu Père, soucieux du “couvain” de sesenfants, n’est pas un horloger gérant sa création comme une machine.

Une autreobjection pourrait venir de la métaphysique développée par St Augustinaffirmant que “cen’est pas dans le temps, mais avec le temps que Dieu a fait le monde“. Mais même si l’acte créateurest de l’ordre de l’interface entre l’intemporel et “l’initial”,sait-on si l’homme (créature temporelle) a la capacité de percevoir cenon-temps autrement que comme étendu dans la durée, puisque même sonimmortalité n’épuisera pas l’éternel présent de Dieu ? Similairement,l’Évangile nous rappelle que Dieu est incessamment “à l’œuvre“, et St Thomas d’Aquin affirme que si Dieu cessaitde penser sa création, elle cesserait d’exister. Or, qu’est-ce que penser unecréation en évolution, si ce n’est – pour l’observateur que nous sommes –l’accompagner dynamiquement dans son étendue temporelle ?

On peutaussi argumenter au niveau cosmologique. Si l’Univers est un système isolé detoute intervention extérieure, contenait-il assez de “néguentropie”(disons d’ordre “impliqué”, au sens du physicien David Böhm) dans sonétat “initial” hypercondensé et chaud pour que le simple déploiementde celui-ci puisse conduire jusqu’à la vie, à l’homme, à son cerveaugestionnaire de liberté ? Par exemple, les très fins ajustements (~10-50)présidant au Big-bang et décrits par les cosmologistes (Thuan, Reeves, Davies,Hawking) contenaient-ils en puissance d’autres ajustements tout aussiimprobables rencontrés dans les réactions ultérieures de nucléosynthèsestellaire du carbone, élément essentiel à la constitution de la vie ?L’astronome Fred Hoyle (ex athée) pouvait s’émerveiller de lasorte : « Je ne crois pas qu’un seul scientifique, examinant les réactionsnucléaires de fabrication du carbone à l’intérieur des étoiles, puisse éviterla conclusion que les lois de la physique ont été délibérément choisies en vuedes conséquences qu’elles entraînent à l’intérieur de celles-ci » ; ainsi l’homme qui sedécouvre “poussièred’étoile“(suivant l’expression de Carl Sagan) doit reconnaître que cette poussière neressortit pas au rebut et autres “balayures” de la contingence, maisbien plutôt au limon choisi par le potier.

L’hypothèsed’un simple déploiement de complexité implicite est défendable mais non pasdémontrable. Même si les étonnantes résonances “préadaptées”facilitant la synthèse du carbone ne sont que la conséquences de loisintemporelles, il n’en demeure pas mois que c’est bien dans le présent de notretemporalité que nous pouvons nous étonner de leurs résultats et conclure queces faits n’ont qu’une chance infime d’être le fruit de la seulecontingence.  En reprenant le modèle dePaul Davies (Figure 2) nous voyons que l’action d’un créateuromnipotent peut s’exercer à tous les niveaux : tout d’abord dans le choixdes lois de la physique, et dans l’ajustement des conditions initiales, maisaussi dans l’incognito du hasard et enfin plus ou moins directement sur lesstructures complexes dans le cours même de leur temporalité.

 

Enconclusion, les chrétiens qui professent l’intervention spirituelle etmatérielle de Dieu dans leur Histoire, peuvent donc légitimement poser laquestion suivante : où commence la visibilité de cette intervention,s’étend elle à leur pré-histoire qui remonte à la cosmogenèse ? Il n’estpas, a priori, déraisonnable pour un croyant de supposer que dans l’histoire dela vie – comme cela s’est passé dans l’histoire de l’humanité – la lisibilitédu vouloir divin soit  de l’ordre duprobable, tout en restant très discrète, ne serait-ce que par respect pour laliberté humaine, et spécialement à l’égard de la liberté des scientifiques dumonde moderne. Bien évidemment, l’enjeu n’est pas d’imaginer, de façonextravagante, une volition créatrice divine s’impliquant dans l’apparition dela moindre espèce, mais de considérer si les mécanismes contingents del’évolution – réputés suffisants entant que mécanismes autonomes – le sont avecassez de vraisemblance.

Lemystérieux (au delà du simple inconnu) qui est signe de la transcendanceserait-il obligatoirement confiné au domaine spirituel et interdit de séjourdans la création, dans l’histoire de l’univers, de la vie, de l’homme ?Einstein ne le pensait pas et reconnaissait : «  S’étonner, s’extasier devantl’harmonie des lois de la nature dévoilant une intelligence si supérieure quetoutes les pensées humaines et toutes les ingéniosités ne peuvent révéler, faceà elle, que leur néant dérisoire » ; « Je pense que l’intelligence de l’univers est un miracle ou un mystèreéternel [ ] et ici réside le point faibledes athées professionnels qui se sentent heureux parce qu’ils pensent avoirvidé l’univers, non seulement de tout aspect divin, mais aussi du miraculeux.Curieusement, nous avons à nous résigner à reconnaître le “miracle” ».

Nous nousproposons de montrer dans cet article que la théorie synthétique actuelle del’évolution est loin de satisfaire à toutes les exigences explicatives qu’elleserait, selon certains, capable d’assumer.

 

c)Croyance, militantisme, et objectivité scientifique.

Nouspouvons donc admettre que des processus non aléatoires discrets (dans les deuxsens du terme) peuvent éventuellement participer à la complexité qui émergedans l’évolution biologique. Mais, d’autre part, nous avons vu que l’actionéventuelle d’un créateur pourrait y être apparemment circonscrite à la mise enplace de conditions initiales (sans oublier le maintien de l’être de ce systèmecomplexe) ; le hasard suffirait – dans cet univers “ad hoc” –pour amener l’apparition de formes de plus en plus complexes de vie. Avec detelles prémices, l’évolution biologique comme système de pensée, et même laréputée suffisance des mécanismes décrits par la théorie synthétique, seraientà la limite acceptables ou quasi acceptables par tout croyant, même le plussoucieux de la transcendance divine. A une condition près, cependant : qu’iln’oublie jamais qu’aucune émergence de l’esprit à partir du systèmeénergie-matière ne serait possible sans – au minimum – le préalable d’un actegratuit d’”immergence” de l’Esprit créateur dans ledit système.

 

Observonsalors l’énorme différence qui existe entre un chrétien doté de quelque culturescientifique et le biologiste le plus brillant mais habité par un matérialismeradical. Le croyant peut choisir (sans renier sa foi) entre des discours fortdivers sur l’évolution. Il peut choisir entre un simple interventionnisme”initial” du Créateur, soit doubler celui-ci d’un interventionnismediachronique (se manifestant dans le temps de l’histoire de la vie) discret outrès discret, voire indécelable. À la limite, la discrétion du Créateurpourrait être telle que cette évolution serait alors factuellement descriptibledans un langage très peu différentiable de celui employé par un agnostiqueapaisé (position cependant rarissime). Une telle latitude de positions permetau croyant d’accepter, en les considérant avec une objectivité optimale, lesfaits nouveaux les plus inattendus. Cet éventail d’options permet donc unegrande souplesse de réponses finalement favorables au progrès scientifique. Al’opposé de ce type de croyant éclairé, le matérialiste radical – à moins derenier ses options – ne saurait reconnaître dans l’interprétation del’évolution, la moindre trace d’argumentation pour les thèses adverses noncontingentes et non matérialistes. Tout fait ne pouvant être clairement expliquépar la théorie synthétique réductionniste sera dans la plupart des cas éludé oudénaturé, au minimum outrancièrement simplifié. Nous en donnerons des exemples.

 

Lematérialiste à l’athéisme militant se retrouve finalement dans la mêmesituation que certains créationnistes étroits, parce que son système dereprésentation est, par construction, rigide et donc fragile. Les erreurs deraisonnement, parfois grossières, se retrouveront donc aussi chez les évolutionnistes athées (et afortiori chez les anti-théistes). La virulence de certains anti-créationnistespeut se révéler aussi déraisonnable que le fanatisme de certains créationnistesbornés. Lorsque Thomas Huxley, jeune collègue de Darwin, recommande auscientifique d’avoir l’humilité de : « s’asseoir comme un petitenfant devant un fait, prêt à abandonner toute notion préconçue, pour emboîterhumblement le pas à la Nature quels que soient les gouffres auxquels elle nousmène », ilpense à ce qui l’a conduit (en fonction de ses propres prémices) à rejeter lechristianisme. Mais au vu des argumentations que nous venons d’exposer, il nousapparaît que celui qui peut le plus craindre les faits d’évolution tels qu’ilssont, ce n’est pas le croyant, c’est le fidèle de l’athéisme qui n’a aucuneposition de repli. On peut d’ailleurs prédire que si venait à être acceptéequelque théorie alambiquée permettant de reconnaître une finalité – maisspécifiquement athée – dans l’évolution biologique, alors beaucoup d’yeuxs’ouvriraient et les scientifiques dénonceraient soudainement toutes lesinvraisemblances de leurs précédentes approches mécanicistes etréductionnistes. Ce n’est pas le seul domaine où la cognition prétendumentobjective ne fait que servir les passions.   

Lesthéories darwiniennes et néodarwiniennes se sont présentées d’emblée, et seprésentent plus que jamais, comme opposées au spiritualisme et à la religion.Ceci explique pour partie, sans les légitimer, les réactions les plussimplistes des créationnistes. Tout le monde connaît les opinions matérialistesde Darwin, parmi lesquelles nous choisirons ces troiscitations : « Désormais, après la découverte de la sélectionnaturelle, l’idée d’une puissance supérieure ne se justifie plus. » ; « J’ai l’intention de démontrer [ ] qu’iln’existe aucune différence fondamentale entre l’homme et les mammifères lesplus élevés, du point de vue des facultés intellectuelles. » ;« Pourquoi la pensée, qui est une sécrétion du cerveau, est-elle plusadmirable que la gravité, qui est une propriété de la matière ?» Onpourrait aussi rappeler, parmi lesraisons qui peuvent conduire à accepter le réductionnisme darwinien, cesdeux argumentaires utilitaristes : le premier, d’un grand biologistefrançais du début du XXe siècle (Y. Delage) : « parce qu’avec l’Évolution on peut se passerde la Bible.» ; le second (pour le moins prosaïque), venant d’un des plus grands généticiens du XXème siècle (hautresponsable à l’Unesco), qui reconnaissait avoir épousé les théoriesévolutionnistes les plus radicalement matérialistes : « parce que le concept de Dieu gênait noshabitudes sexuelles ». Citonsenfin cette profession de foi très pragmatique énoncée dans un bulletin(distribué à l’IUFM de Paris en 1993) et destiné aux professeurs de sciencesnaturelles de l’enseignement secondaire : « Le professeur de biologie, en enseignantl’évolution, est le fer de lance de l’anticléricalisme ».

Face à detels investissements affectifs n’augurant pas d’une grande objectivitéscientifique, il est légitime de subodorer, derrière certains panégyriques dela théorie synthétique, ce que la psychologie appelle pudiquement des”biais cognitifs” utilisés à des fins partisanes. Il suffit pour s’enpersuader de se rappeler la production télévisée “L’odyssée de l’espèce présentée début 2003 : “odyssée” la bien nommée puisquela mythologie y était omniprésente.

 

D’éminentespersonnalités du monde intellectuel ont parfaitement saisi ce militantismemétaphysique qui obère un des secteurs, par ailleurs des plus captivants, denotre histoire. En voici trois exemples : tout d’abord ce constat duphilosophe Karl Popper: « J’en suis arrivé à la conclusion que le darwinisme n’est pas unethéorie scientifique testable, mais un programme métaphysique de recherche. [ ] Une théorie, même unethéorie scientifique, peut devenir une mode intellectuelle, un ersatz dereligion, une croyance dogmatique »;puis cette mise en garde du généticien François Jacob : « L’un des dangers qui guette lathéorie de l’évolution, c’est d’être traitée comme un mythe. [ ] Certainsaimeraient supprimer les autres mythes et les remplacer par celui-là » ;quant au mathématicien et épistémologue René Thom, il affirmait que, malgré laminceur du “contenu proprement déductif” de sa théorie del’évolution : « En réalité, le succès de Darwin est d’avoiréliminé Dieu ». Ces opinions sont confortées par Richard Dawkins dont lesthèses sociobiologiques sont un summum de réductionnisme : « Darwinnous a donné les moyens d’être des athées intellectuellement comblés. »

 

 

 

II –  L’ÉVOLUTION ET LES FAITS

 

– 1) Les paradoxes de l’arbre del’évolution.

 

a) Des feuilles persistantes mais desbranches fragiles.

Tout le monde connaît ces impressionnantsdessins d’”arbres de l’évolution” qui trônent à l’entrée du Palais dela découverte, qui ornent les livres pour enfants et qui, jusque dans lesannées 70, se rencontraient dans les publications scientifiques. Mais l’usagescientifique de ces arbres se fait de plus en plus rare, parce que cette formede modélisation souffre d’une infirmité rédhibitoire : ce sont les feuilles quisont (à peu près) persistantes mais ce sont les branches, voire le tronc, quiprésentent une caducité, une évanescence, regrettables. Les branches ontcertaines difficultés à s’ancrer sur le tronc La fameuse notion de chaînonmanquant a été encore aggravée par la conception de l’évolution dite”ponctuée” (D’Elredge et Gould) ; elle est basée surl’observation que souvent les espèces nouvelles apparaissent brutalement,quitte à se maintenir sans guère de variations sur de grandes durées.

Il est vrai que l’on dispose, depuis lesannées 70, d’un mode de représentation des rapports phylogénétiques entre lesdifférents fossiles ou groupes de fossiles beaucoup plus performant, appelécladisme. On ne recherche plus quel pourrait être l’ancêtre de tel animal, maisson degré de similitude – quant à ses caractères évolués – par rapport auxautres individus ou groupes. Cette méthode est assez gratifiante parce qu’ellepermet des calculs et aussi parce que tout être vivant a forcément une espèceapparentée à laquelle il est comparable ; ceci permet d’obtenir descladogrammes qui, à la différence des arbres phylétiques, sont dépourvus dufâcheux réseau de pointillés qui y tenait trop souvent lieu de tronc et debranches maîtresses. La faiblesse de ce paradigme résulte du fait que l’on estsouvent obligé de hiérarchiser lesdits “caractères évolués” (quin’évoluent pas tous simultanément), ce qui inclut une part non négligeable desubjectivité. Au demeurant, en dépit de l’apport de la cladistique, non seulementle continuum mais même la logique de l’évolution (pourtant incontestable) sontparfois mis à mal. On retiendra en particulier la découverte, en 1999, d’unpoisson fossile du dévonien (du genre Psarolepis), qui cumule descaractères spécifiques aux six groupes de poissons existant alors ! Commeil est trop jeune et trop évolué pour être leur ancêtre commun, lesspécialistes du Muséum ont jugé son origine  ” peucompatible avec l’arbre généalogique des vertébrés”.

 

En ce qui concerne l’évolution despréhominiens, devant la multiplication des arbres généalogiques et celle (sansdoute indue) des genres et espèces, on a maintenant renoncé à ce genre dereprésentation et lorsque l’on ose encore, dans un diagramme, relier deuxformes fossiles par un trait pointillé, on prend la précaution de le briser parun point d’interrogation. Simultanément, dans les (bonnes) revues de diffusionscientifique comme : “Pour la Science” ou “LaRecherche“, on trouve des remarques d’un ton nouveau, précisant que”l’apparition d’Homo sapiens ne résulte sans doute pas de latransformation linéaire d’une espèce en une autre” etque : « La prudence voudrait sans doute qu’on cesse deconstruire des arbres d’évolution [ ] Un arbre ne fait rien d’autre quecacher la forêt » (Cl. Cohen historienne des sciences). La forêt de notreignorance n’est malheureusement pas menacée de déforestation. Michel Brunet estbien conscient de ce genre de problématique, puisqu’il a découvert au Tchaddeux très importants hominidés fossiles (lesquels déclassent la célèbre Lucy). Lors d’une conférence sur ses découvertes il pouvait dire avec autant desagesse que d’humour : « Le progrès scientifique : c’est remplacer une question à laquelle oncroyait avoir une réponse, par deux questions auxquelles on sait ne pas avoirde réponse ».

 

b) Une évolution buissonnante trèsparticulière.

L’arbre de l’évolution, tel un arbrisseau qui”cherche” la lumière, tout en se fractalisant par division de sesramures successives, devrait normalement avoir une forme buissonnante de végétalsauvage ; l’expression “buisson de la vie” estfréquemment employée par le célèbre paléontologue Stephen J. Gould. On devraitainsi normalement s’attendre à ce que les différents “prototypes”nouveaux d’êtres vivants soient apparus aléatoirement tout au long del’histoire de la vie, ceci du moins depuis que des cellules véritables se sontregroupées pour former des organismes complexes (métazoaires) : soit environ750 millions d’années. Or, on a découvert qu’il s’était passé au début ducambrien, il y a environ 550 millions d’années, une sorted’”explosion” de vie que l’on a été jusqu’à appeler le”Big-bang” cambrien (par analogie avec l’origine de l’expansion del’univers). La diversification des êtres vivants – du moins la diversité desplans d’organisation – s’est alors amplifiée avec une débauched’”inventivité” sans précédent. Le phénomène n’a duré querelativement peu (au regard des temps géologiques) : de 5 à 20 millionsd’années selon les auteurs, soit moins de 1 % de l’histoire de la vie.

On peut tenter de diluer cet épineux problèmeen supposant que les conditions de fossilisation antérieures étaientdéfavorables, mais l’existence de restes plus anciens montre qu’elles n’étaientpas nulles même pour des animaux sans squelettes. On a aussi présumé que cette”explosion” d’innovations fondatrices (bio-disparité) était due aufait que jusqu’alors la plupart des niches écologiques étaientinoccupées ; mais lorsque après la grande extinction du permien, de trèsnombreuses niches écologiques se trouvèrent à nouveau vacantes, on n’observapas de semblable prolifération créative. A dire vrai, tous les plansd’organisation actuels (même les chordés prototypes des vertébrés) ont étéinventés à cette époque, y compris certains autres, d’apparence très surprenantequi ne sont pas parvenus à survivre au-delà de cette époque. Notons en revanchequ’il y avait très peu d’espèces dans chaque phylum. Cette biodisparité n’estpas une biodiversité et le rapport des deux est en lui-même énigmatique.

Pour prendre lamesure de l’importance de cet événement, il est bon de transcrire ici certainspropos d’évolutionnistes orthodoxes. Citons tout d’abordGould : « …tous lesdéveloppements ultérieurs de la vie animale n’ont été que de petites variationssur les thèmes anatomiques façonnés par les 5 millions d’années de cetteexplosion de vie. » ; « les scientifiques sont partagés,certains soutiennent que la variété anatomique après cette explosion initialeétait supérieure à celle d’aujourd’hui » ; « selonles plus prudents, 500 millions d’années supplémentaires n’ont pas contribué àaugmenter la diversité étonnante des formes de vie du Cambrien, le plusremarquable des évènements de l’histoire de l’évolution de la vie, qui n’auraduré que 5 millions d’années ». On peut aussi rappeler l’inquiétudequ’exprimait en 1997 J. Levinton,de l’université de New York : « La plupart des embranchements sont apparus presque simultanément » ; « Pourquoi de nouvelles organisationsstructurales ne sont-elles pas apparues au cours des 500 millions d’années quiont suivi le cambrien ? » ; « L’énigme de l’explosion de la vie auCambrien est lancinante ». Nouspouvons donc estimer que, comme l’affirmait François Jacob : « Onne comprend pas l’explosion cambrienne, l’apparition des divers plans d’organismesen quelques millions d’années [ ]. Et tant que l’on ne comprendrapas cela, on ne comprendra pas vraiment l’évolution ». Cette non-compréhension de l’”explosion” cambrienne étaitencore affirmée, comme telle, dans une émission scientifique sur Arte en2003.

 

Il semble d’ailleurs que ce type de prolifération etd’”inventivité” relativement soudaine ne se limite pas àl’”explosion” cambrienne de biodisparité. Ainsi, concernant labiodiversité des phylla, les principaux groupes de dinosaures bien présents autrias sont vraisemblablement apparus avant, quasi “simultanément”,alors qu’ils ne représentaient qu’une infime proportion de la faune. Comment lavariabilité génique d’une population aussi restreinte a-t-elle pu engendrer unetelle diversité? Similairement, les plantes à fleurs apparaissent trèsrapidement au crétacé, les oiseaux, les primates se diversifient eux aussirapidement. Il en est d’ailleurs de même pour l’apparition des nouvellesespèces qui semblent surgir brutalement, ce qui conduisit Gould à parlerd’évolution “ponctuée“. Ce terme en dit(inconsciemment) beaucoup plus qu’il n’y paraît; la théorie dite des “équilibres ponctués” a une signification implicitequi assimile l’évolution à une sorte de discours où des structures assimilablesà des “phrases équilibrées” sont séparées par une sortede ponctuation ; paraphrasant Lacan, nouspourrions dire : “L’évolution est structurée comme un langage” ! Il faut accorder à Gould lemérite d’avoir (par une vision structuraliste) su voir l’évolution dans uneperspective hiérarchique et reconnaître l’importance de l’échelled’observation.

Ce sont ces structures sous jacentes qui construisent (à défautd’expliquer) la “ponctuation” réitérée qui se traduit par la trèsinattendue loi fractale (à caractère prédictif !) sous jacente àl’évolution, et découverte en 1999 par Nottale, Chaline et Grou. Vu lecaractères sulfureux de cette découverte, les auteurs ont pris la précaution depréciser que cette loi pouvaitêtre auto-construite. Mais une telle suspicion de finalité pèse sur cette loiqu’il est de bon ton de n’en pas parler ; elle rejoint pourtant lestravaux de F. Meyer dont nous reparlerons.

 

c) L’accélération de l’évolution.

Beaucoup d’évolutionnistes matérialistes entendent non seulementcontester toute signification à l’évolution de la vie, mais encore refuser d’yvoir la moindre progression de complexité utile, de peur que ce paramètre n’ydessine encore quelque trajectoire coupable d’y évoquer un sens. Au demeurant,comment ne pas discerner l’indéniable augmentation : de la capacité demaintenir des structures de plus en plus sophistiquées dans des environnementsde plus en plus hostiles, de la complexification des modes reproductifs,de l’augmentation des chances de survie des jeunes et l’accroissementd’interactions sociales avec les parents et les pairs. Comment refuser de voirque le prélèvement d’informations de plus en plus subtiles sur l’environnementet que des réponses motrices (puis instrumentales et mentales) de plus en pluscomplexes et anticipatrices, représentent un authentique progrès qui culmine enl’homme ?

 

Le plus inattendu est que les marches de cet escalier du progrès ontété franchies (par les êtres vivants manifestant ce dynamisme) de plus en plusrapidement, bien qu’il soit difficile d’évaluer et de comparer la hauteur desmarches franchies. On peut s’étonner, par exemple, que la vie soit restée àl’état uni-“cellulaire” pendant trois milliards d’années alors queles grandes évolutions des mammifères se passent en quelques dizaines demillions d’années (40 pour l’éléphant, 55 pour le cheval) ; en revanche, ladernière étape, celle qui conduit jusqu’à l’homme à partir d’un niveau simien,s’opère en une demi-douzaine de millions d’années seulement. Cette accélérationde l’évolution, mesurée tant du point de vue de l’augmentation du coefficientde céphalisation que des capacités comportementales, a été étudiée parLouis de Bonis après François Meyer. Ce dernier, philosophe (doyen honoraired’Aix-Marseille), a démontré que ces courbes d’accélération ne sont pas desexponentielles mais des hyperboles (ce qui pose le problème de l’asymptote etde la finitude du temps…).

Il est alors tentant de comparer ces courbes biologiques avec cellesqui caractérisent le progrès technologique de la pré-humanité puis del’humanité. A ceux qui trouveraient incongru de comparer ces deux typesd’accélération, il est bon de rappeler qu’elles se superposent et sont dans unrapport de causalité. Pendant les 2,5 derniers millions d’années, l’évolutionbiologique et cérébrale des préhominiens s’est poursuivie pendant que sedéveloppait lentement la taille de l’outil. On peut facilement établir lacourbe d’évolution des technologies de l’âge de pierre : il suffit de mesurerl’augmentation de la longueur de tranchant utile obtenue par une taille desubtilité croissante à partir, d’une même masse de silex débitée en lames deplus en plus minces. Or, cette courbe est elle aussi une hyperbole, en touspoints semblable aux précédentes.

Cette coïncidence est fort troublante si l’on se souvient (comme leprécisait J. Piveteau) que l’Homo faberne l’est que parce qu’il gère par la pensée l’usage qu’il fera de l’outil.Autrement dit, les courbes de progrès instrumental, sous-tendues par uneintentionnalité évidente, sont en tous points semblables aux courbes del’évolution biologique réputée traduire des processus strictement contingents,étrangers à toute intention. Ceci laisse place, entre autres, à l’hypothèse quesi ladite contingence semble localement (presque) partout la meilleurehypothèse, elle ne peut pas l’être au niveau global. Le hasard ne peut produirece type d’accélération.

Les mathématiciens M. Schützenberger et Pierre Perrier affirmentrespectivement que l’approche aléatoire d’une performance (par exemple le singequi finirait par taper une phrase sensée à la machine à écrire) se faitd’autant plus lentement que l’on exige un niveau élevé de complexité et deprécision (l’optimisation entraîne un retard considérable de l’atteinteéventuelle du but) ; au contraire, les systèmes qui accélèrent àl’approche du “but”, sont des systèmes pilotés de l’extérieur d’unefaçon efficace et en fonction de l’atteinte de ce but. Ce dernier point rejointd’ailleurs les théories de la motivation (la motivation et l’intention représentantun pilotage de l’action d’autant plus efficace qu’il approche du but fixé).

 

d) Aperçu biologique et théologique sur l’origine del’homme.

Nous avons déjà vu que l’origine de l’homme restait mystérieuse endépit des tendances à l’hominisation présentes dans de nombreuses lignéesfossiles. On peut également remonter plus loin encore et se poser la questionde la place de l’homme moderne par rapport à l’ensemble des primates. On peutconstruire des cladogrammes basés sur des critères morphologiques, mais ilsseront tous plus ou moins entachés d’une part subjective. Puisque l’évolutionest réputée reposer sur les seules modifications du patrimoine génétique, il ya moyen de dessiner “l’arbre généalogique” de nos ancêtres et cousinséloignés, en établissant le cladogramme sur des bases génétiques. Il faut donccomparer les patrimoines génétiques des primates actuels, y repérer lesdifférents bouleversements chromosomiques et mettre en relation les patrimoinesvoisins suivant l’arbre le plus court (principe de parcimonie). Ce travail aété réalisé par B. Dutrillaux sur les remaniements chromosomiques – qui bienque n’étant pas des mutations, les favorisent – et dont il déplore quel’importance dans la dynamique de l’évolution soit trop souvent négligée. Cetimposant cladogramme qui part en feu d’artifice à partir de la souche communedes primates, comprend plus de 500 accidents chromosomiques. On y constatequ’avec plus d’un demi-millier d’accidents chromosomiques survenus a priori auhasard, le résultat obtenu par l’automate stupide qu’est la contingence n’a pasété corrélatif de résultats évolutifs extraordinaires. Il y a eu, certes, desprogrès en quelques 50 millions d’années, et un gorille est,comportementalement,  beaucoup plusévolué qu’un lémurien. Au demeurant, du point de vue d’un métaphysicien deSirius, la différence n’est pas essentielle. On pourrait alors s’inquiéter dunombre de remaniements chromosomiques corrélatifs de l’évolution du caryotypenécessaire pour sortir de cette planète des singes “inférieurs” etaller jusqu’à l’homme. Or, le chemin qui mène de la souche des anthropomorphesles plus évolués jusqu’à l’homme ne comporte que quatre remaniementschromosomiques (deux fois moins que pour aller jusqu’au bonobo) ! Ceciillustre l’étonnante proximité génétique entre l’homme et les singesanthropomorphes. Ces données recoupent le fait que le patrimoine chromosomiquede l’homme et du chimpanzé sont identiques à 98,5% . Ceci montre d’unepart que la spécificité humaine s’est affirmée (quant aux paramètresgénétiques) avec une facilité apparente bien déconcertante, et/ou, d’autrepart, que ce qui fait la spécificité de l’homme ne réside que pour une portionréduite dans ses gènes.

 

Contrairement au poème de Mallarmé, il semble qu’en ce qui concernel’apparition de l’homme l’on ait une sorte de “coup de dés” quiabolit le hasard – un de plus ! Depuis le début de la vie nous serionsainsi, à la loterie de l’évolution, le résultat de gros lots successifs.Peut-être… mais cela ne sera pas convaincant pour tous les esprits. Certainspensent qu’un chapelet de très heureux hasards est du point de vue de la clartéde l’explication scientifique matérialiste, aussi encombrant qu’un miracle.C’est bien ce que voulait dire M. Schützenberger (généticien etmathématicien) lorsqu’il affirmait que : « Les théories actuellesn’expliquent pas [les] miracles de l’évolution.».

C’est aussi ce dont témoignent les travaux d’Anne Dambricourt-Malasséqui (comme R. Chandebois l’avait fait en embryologie expérimentale) démontrentl’importance essentielle des phénomènes d’ontogenèse dans l’évolution ;elle décrit un “attracteur harmonique” (nonobstant étrange) orientantdès les stades précoces l’évolution embryonnaire crânio-faciale de la lignéepré-humaine dans le sens de l’hominisation, et ce – indépendamment du milieu etde la sélection naturelle – depuis 60 millions d’années. L’évolution, réputéecontingente, semble parfois manifester de la suite dans les idées qu’elle nesaurait avoir !

 

Au vu de ces faits, à l’éternelle question : « l’hommeest-t-il descendu du singe ?», nous pouvons légitimement répondre :”descendu” ? oui, en un sens, mais il est surtout “montésur ses épaules” et semble l’avoir fait avec tant de facilité qu’il estprobable qu’il y fut aidé ! Il semblerait que “les dés” qui ont jouépour l’homme à venir, étaient comme pipés – et ce depuis longtemps.

On peut certes convenir avec Einstein que “Dieu ne joue pas aux dés” ; encore que cetteboutade n’ait visé que l’indéterminisme quantique qu’Einstein (en quête devariables cachées déterministes) refusait d’accepter. Mais il faut ici rappelerun point de vue que Mgr Léonard, évêque de Namur, est un des premiers à avoirexprimé. Selon celui-ci, toute la création telle que nous pouvons l’éprouverdans notre temps et notre espace, relève du domaine de la chute. Ceci peutpermettre de concevoir l’évolution, avec la part de hasard et de ratés qu’ellecontient, sous un autre angle. Il ne s’agirait pas de constater uneinexplicable “maladresse” de Dieu qui friserait vite l’irrévérence.Ainsi s’exprime-t-elle dans le Talmud où le Créateur, à sa 27ème tentativede création, est présumé s’exclamer : « pourvu que celle-ci tienne ». Il ne s’agirait pas non plus desupposer un Dieu qui se soit tellement “retiré” pour laisserplace à la création qu’il ne s’y manifesterait qu’en tant qu’absence,soumettant ainsi l’homme de l’époque moderne à la périlleuse tentation duscientisme réductionniste et matérialiste.

Ces deux attitudes peuvent être évitées par la thèse développée par MgrLéonard ; la présence d’une forte part d’entropie dans l’évolutionpourrait alors s’expliquer par la chute originelle qui n’est pas à rechercherdans la préhistoire. Par l’effet de cette faute originelle (qu’aucune sciencehistorique ne peut atteindre faute de métaniveau supra-temporel) l’humanité seserait livrée (entre autre) à une pseudo-autonomie, et par cette distanciationmême : au hasard, à la contingence et à multiplication”spontanée” des distorsions du désordre ou d’ordres parasites. Ladistance prise par la création “chutée”, la soumettait à des aléasque Dieu ne corrigerait qu’occasionnellement.

 

– 2) Les victoires ambiguës du darwinismeévolué.

 

a) Les gènes “architectes”, réputés factotums,laissent intact le problème de l’œil .

La découverte, dans les années 80, de gènes peu nombreux (une douzaineà quelques dizaines) assurant indirectement diverses régulations locales del’embryogenèse représente une importante avancée scientifique. Elle a permisl’explication d’énigmes génétiques comme l’existence de drosophiles mutantesayant des yeux réduits de moitié ou des pattes à la place des antennes. Grâce àelle, on a même réalisé des expériences spectaculaires, comme celle danslaquelle (par manipulation de certains gènes HOM) une drosophile acquiert des yeux disséminés sur tout le corps. Leplus étonnant est que ces gènes architectes semblent avoir très peu évolué, lesgènes Hox des mammifères étant les homologues(en plus nombreux) des gènes HOM de lamouche. Ils ont gardé des capacités d’inter-opérativité et l’on aainsi pu, avec un gène de souris, obtenir chez l’embryon de drosophile, ledéveloppement d’un œil de drosophile.

À partir de ces découvertes, nombre d’évolutionnistes prétendent avoir.découvert le mécanisme qui permet enfin de passer des mécanismes de la micro- àla macro-évolution. Il est indéniable que ces gènes dont les régulations sontessentiellement orientées (suivant les axes antéro-postérieur et ventro-dorsalpeuvent avoir joué un rôle dans le franchissement des frontières entre hypo- etépineures (système nerveux en dessous ou au dessus du tube digestif), entrehexapodes et octopodes, entre diptères et hyménoptères (doublement du nombred’ailes) ou encore sur l’allongement de certains doigts chez les reptilesvolants ou les tarsiers. Leurs altérations ont donc très certainement joué unrôle important dans l’évolution biologique, mais ces gènes ne deviennent paspour autant la panacée universelle, et ne représentent pas “le mécanisme évolutif tant attendu.

 

Lorsque à propos des gènes architectes, Jean Chaline (par ailleurspaléontologue éminent) et Didier Marchand, écrivent dans un ouvrage glorifiantl’Évolution et à vocation universitaire : « La structure dela souris ne serait en sorte qu’une structure de mouche inversée ! », on peut comprendre qu’ils simplifient de manière plaisante.Mais quand ils affirment : « On comprend aujourd’hui comment seforment les pattes, les ailes et les yeux et onpeut les faire apparaître presque à volonté par le bricolage génétique », on ne peut que constater que leur enthousiasme les égarent, etqu’ils confondent la découverte et la “manipulabilité” d’un gènerégulant des processus embryologiques très complexes, avec la compréhensionintime de ces processus. C’est comme si la découverte d’un interrupteur faisaitdisparaître toute ignorance sur les mécanismes intimes du système qu’ilcommande ! Quant à la compréhension globale des phénomènes génétiques,n’oublions pas qu’elle ne serait vraiment clarifiée que si l’on pouvaitcomprendre l’origine du code génétique ; or celui-ci est si subtil quel’un des responsables de lacartographie du génome humain, Daniel Cohen, déclarait en 1996 : « Moi, ce qui me préoccupe, c’estquelque chose d’infiniment troublant. Le génome est un programme écrit dans unlangage extraordinairement sophistiqué. Est-il possible qu’un tel langage soitné du hasard ? On peut l’imaginer, mais pas le démontrer. Personnellement,je suis passé en un an de l’état d’athée à celui d’agnostique ».

 

Pour revenir aurécent ouvrage de Chaline et Marchand, le plus étonnant est lorsqu’ils fontappel aux gènes architectes pour expliquer bien rapidement certains faitsd’évolution. Ils rappellent tout d’abord que le problème de l’apparition del’œil avait paru insoluble par les voies évolutives, non seulement à desantidarwiniens récents comme P.P. Grassé, mais à Darwin lui même. Or, sousprétexte qu’un seul de ces gènes régule l’apparition de l’œil, ilsécrivent : « On sait aujourd’hui qu’un processus évolutifgraduel n’est pas à l’origine des yeux. [ ] Là encore, c’est la”Hox connection” qui en est responsable ». Ainsi le problème dugradualisme de la genèse de l’œil est évacué sous prétexte qu’un seul gène peuten commander l’apparition ! En reprenant l’image précédente d’un systèmecommandé par un interrupteur, cela reviendrait à prétendre que l’efficacitéindivise de ce dernier impliquerait que ledit système qu’il commande aurait étéconstruit d’emblée dans son achèvement ! Et pourtant, peu après, lesauteurs précisent : « le gène architecte eyeless a pour rôled’initier la fabrication de l’œil en activant une chaîne d’environ 2500 autresgènes qui construisent les diverses parties de cet organe sophistiqué » .Il est parfaitement incongru de laisser implicitement supposer que la mise enplace de ces très nombreux gènes “ouvriers”, et leur sensibilité aucontrôle efficace du gène architecte correspondant, aient pu être acquisesd’emblée et sous l’effet des contingences de l’évolution.

L’existence desgènes architectes pose un problème complexe, presque métaphysique :comment se fait-il qu’un “même” gène dans deux espèces différentesséparées par des centaines de millions d’années d’évolution soit restéquasiment identique alors qu’il assure au fil de l’évolution – certesindirectement – des processus complètement différents (d’où provient cetteexceptionnelle stabilité “conférée” aux gènes architectes ?) Pouréluder cette question, il ne suffit pas de répondre que les gènes”ouvriers” ont simplement changé, car le gène architecte (etson langage protéique) restant le même, il n’est pas évident que les nouveauxouvriers répondent à des directives très similaires pour finalement réaliserdes organes de la vision où, en dehors de certains pigments photosensibles,presque tout est différent. Sémantiquement parlant, les deux gènes homologuesde la mouche et de la souris, assurent une régulation qui semble tenir dans laconsigne conceptuelle : “construire l’organe céphalique de visionpropre à l’espèce”. Ces gènes architectes ressemblent à des clésgénétiques ayant l’étonnante propriété d’ouvrir des portes très différentes.Cela reste présentement une énigme.

 

L’œil, en dépit desaffirmations précédentes, reste bel et bien un mystère que ne fait qu’obscurcirl’énigme précédente. L’œil inquiète d’ailleurs encore les néo-néodarwiniensmodernes, au point que dans un numéro spécial de “La recherche“consacré à l’évolution de la vie, on pouvait lire en 1997 dans un articlefermement titré : “La sélection naturelle, principe nécessaire etsuffisant“, un encart triomphalement intitulé : « Unœil en moins de 2000 étapes ». En fait, les auteurs, aidés d’unordinateur, avaient simplement calculé les étapes intermédiaires pour passerd’un système photosensible plat à une chambre claire doté d’une lentille, dontrien d’ailleurs n’expliquait l’origine ! Ce genre de “solution”délirante montre bien l’inquiétude qui assaille certains évolutionnistesvoulant que l’aléatoire explique la totalité des phénomènes d’évolutionbiologique. Rappelons que l’œil, rien qu’au niveau de sa géométrieindispensable à la formation d’une image, présente des solutions optiquesextrêmement variées : homothétie directe (œil composé des insectes),homothétie inverse (vertébrés), miroir-lentille de type Fresnel (langouste),sans oublier l’œil de la coquille saint Jacques dont le principe est le mêmeque celui d’un télescope de Schmidt (réfracto-réflecto-réflecteur) avec unelentille correctrice centralement convergente et annulairementdivergente ! La genèse d’un système d’une telle complexité reste plusqu’énigmatique. D’autant que le cristallin peut se former (chez des espècesvoisines) à partir de processus embryonnaires très différents (De Beer) !Comment un même gène architecte peut-il commander des constructions si diverses ?

Précisons enfin unediscontinuité qu’aucun gradualisme ne saurait combler et que personne n’asignalé : les photorécepteurs (qui sont des sortes de neurones modifiés) desinsectes et des mammifères contiennent certes un pigment commun ;cependant ces photorécepteurs répondent différemment à une stimulationlumineuse. Dans l’œil composé, la réponse du photorécepteur à une stimulationlumineuse est une dépolarisation ; dans l’œil de mammifère la réponse estune hyper-polarisation ! Comment cette inversion du signal a-t-elle pus’installer dans quelque ancêtre commun sans rendre l’heureux mutantaveugle ? Comment le même gène architecte a-t-il pu continuer à diriger laconstruction d’un œil fonctionnel alors qu’au moins un des gènes”ouvriers” réalisait un système fonctionnant à rebours de tout ce quis’était fait jusque là ? Cela reste sans réponse. Précisons quel’expression “heureux” mutant s’explique parce que cette inversionparadoxale permet finalement une subtile amélioration quantitative (doublement)et qualitative de la vision. Encore fallut-il que le traitement del’information visuelle suive un tel bouleversement, etc.

 

b)Réutilisation bricolée ou préadaptation ?

Il est bien connuqu’au cours de l’évolution, de multiples organes ou fonctions sont apparus ou ontété ébauchés avant qu’ils ne soient utilisés dans le cadre d’une nouvellefonctionnalité, généralement après de sérieux remaniements. Un des cas les plusextrêmes est sans doute représenté par la chaîne des osselets de l’oreillemoyenne : ces os minuscules qui transmettent les vibrations du tympan àl’oreille interne, permettent – quant à la sensibilité auditive – un gainquantitatif important (~ 25 dB) et qualitatif ; cette optimisation estpartiellement soumise à la volonté (cf. “prêter l’oreille”). Mais leplus curieux est que ces os, qui ont migré à l’intérieur du crâne, sont lesreliquats de l’articulation mandibulaire des poissons cartilagineux. Ces faitssont indéniables et à la fin de l’ère primaire, tout au long de l’évolution desreptiles archaïques, on voit parfaitement, d’une espèce à l’autre, l’anciennearticulation mandibulaire se doubler d’une seconde articulation qui finira parla supplanter chez les mammifères. Simultanément, les os de l’anciennearticulation se rapetissent à l’extrême et migrent en profondeur dans ce quideviendra l’oreille moyenne. Ceci représente un bon exemple d’évolution”ponctuellement graduelle” dont on connaît presque tous les stades,il faut le reconnaître.

Mais, en évoquantce processus, on ne précise presque jamais un détail de poids qui retenaittoute l’attention de l’éminent biologiste qu’était Pierre Paul Grassé. Lorsquela future seconde articulation n’est pas encore fonctionnelle, le dentaire(l’os qui formera notre mandibule) montre – d’espèce en espèce – desdéformations successives de même sens, et au fil du temps, il s’approche ducrâne… Mais une articulation ne peut jouer le rôle de”charnière” que si une partie mâle vient se loger dans une partiefemelle adéquate. Or, juste en face du dentaire, une fossette commence à secreuser dans le crâne, des millions d’années avant que l’articulation ne puissefonctionner, alors que les os ne sont même pas au contact ! Comme l’écritle spécialiste de cette question : « L’emplacement de lacavité présomptive est déjà visible bien que l’articulation du dentaire ne soitpas encore établie. » Or ces lignes ne sont pas de Grassé, ou de quelqueprétendu “Pangloss” (prototype voltairien du finaliste ridicule), ceslignes sont de Charles Devillers (non suspect de spiritualisme).

On peut certessupposer que de multiples mutations contingentes ont produit simultanément surdeux os différents, avec persévérance et juste en face l’une del’autre, la bosse d’un côté et la cavité de l’autre… En revanche, lesespèces ayant subi n’importe quelle autre combinaison de reliefs osseuxincompatibles avec la fonctionnalité d’une nouvelle articulation mandibulaireauraient été éliminées par la sélection naturelle… Ainsi seuls auraient survécuà ce type de remaniement extravagant les ancêtres des mammifères qui se sonttrouvés, par une suite d’heureux hasards, bénéficier ainsi d’une audition etd’une mastication très améliorée. C’est la seule explication que peut nousproposer la science évolutionniste officielle. Nous retrouvons encore ici lechoix explicatif entre une série de mutations aléatoires extrêmementimprobables et quelque “attracteur” pas plus étrange que celui décritpar Anne Dambricourt, mais concernant ici la morphologie mandibulaire desmammifères. P. P. Grassé, assez provocateur il est vrai, appelait carrément cessortes de modifications préadaptatives, semblant réaliser un programme :des structures prophétiques !

 

On sait depuis peuque la plupart des acquisitions essentielles qui se succèdent lors del’évolution, ne sont presque jamais des innovations mais des”réutilisations” réputées a priori contingentes et”bricolées” pour assurer de nouvelles fonctions capables de favoriserla survie. Ainsi la plume est apparue chez les reptiles où elle servait de simpleisolant thermique ; de même les membres antérieurs se sont alorsdifférenciés en proto-ailes; et puis tout cela aurait conduit au vol plané puisau vol battu et aux oiseaux. Des fossiles récents antérieurs à l’archéoptéryxrendent ces hypothèses défendables. Mais cela a-t-il pu se faire aussisimplement, aussi facilement ? Les grandes durées des temps géologiquesservent trop souvent de boite noire magique à certains évolutionnistes, on yinjecte par un bout ses désirs explicatifs et de l’autre doit ressortir une réalitéconforme au scientifiquement correct. Personne ne semble voir que les premiersdinosaures coureurs dotés de quelques plumes et conservant des mouvementsencore alternés des membres antérieurs, n’auraient pas été favorisésaérodynamiquement dans leur course. Reste ensuite à expliquer l’apparition dela commande nerveuse correspondant aux mouvements symétriques d’un vol battuqui soit efficace, etc. De même, on subodore que la station debout a ététrès tôt acquise alors que nos ancêtres étaient encore largement arboricoles.

 

 Mais le plus significatif est peut-être unautre type de marche, celle qui permit aux premiers vertébrés de débarquer surla terre ferme. On sait que la plupart des caractères propres aux tétrapodessont apparus alors que les intéressés étaient encore intégralement aquatiques.On décrit ainsi des poissons fossiles dotés, à la place des nageoires, depagaies (dotées d’un squelette adéquat) qui ressemblent à des pattes maisincapables de les porter ; la contingence véritable “deus inmachina” aurait finalement conduit quelques individus dotés de pagaiesplus robustes à s’en servir comme de béquilles pour se hisser hors de l’eau. Lacomplexité et l’importance de la question valent que l’on s’y arrête. Pourqu’un poisson sorte de l’eau et puisse donner naissances à quelque cousin dutriton, il lui faut un “kit de débarquement” qui doit comprendre auminimum : quelque propension à sortir de l’eau, des semblants de pattes,un appareil respiratoire, et le plus tôt possible une coordination motrice croiséede ses quatre membres (ce que beaucoup oublient). Mais l’évolution estincontestablement soumise à une large part d’aléatoire et de contraintes ;les attracteurs que certains y décèlent ne s’y expriment donc que laborieusement,discrètement. Si l’on se prend à imaginer qu’un ensembled’”attracteurs” puisse être à l’œuvre dans la sortie du milieuaquatique, on peut s’attendre à ce qu’il “joue dans le désordre”.

 

Cette hypothèse n’est pas aussi gratuite qu’il peut y paraître. Eneffet, tout se passe comme si plusieurs groupes de poissons avaient étéimpliqués dans cette aventure, mais la plupart n’auraient reçu qu’une partie dece que l’on peut appeler de façon imagée, le “kit de débarquement”.Ainsi, les dipneustes au nom évocateur ont bien deux poumons qui leurpermettent de survivre à la saison sèche dans la boue durcie des maraistropicaux, mais leurs membres sont grêles et ils n’ont aucune velléitécomportementale de sortir de l’eau. Les périophtalmes, pour leur part,présentent une forte propension à grimper sur les racines des mangroves hors del’eau, mais leurs nageoires restent des nageoires classiques animées demouvements symétriques. Enfin il y a le cas particulièrement instructif descœlacanthes. Ces poissons ancestraux ont bien des nageoires charnues trèsrobustes qui commencent à ressembler à des pattes, mais ces nageoires ont uneparticularité beaucoup plus remarquable : leurs mouvements de propulsionsont alternés et croisés, ce qui implique une réorganisation du “cablage”de la moelle épinière. Or, Hans Fricke et son équipe étudiant ce vétéran dansson milieu naturel, ont pu confirmer que le cœlacanthe ne marche jamais sur lefond.

Ce poisson qui a peu changé depuis des époques très reculées nage donccomme marche un quadrupède et cela ne lui sert absolument à rien ! Desmouvements symétriques des nageoires sont même dynamiquement plus économiquescar ils ne demandent pas un raidissement compensatoire de l’axe longitudinal ducorps. Cette nage qui implique une réorganisation complexe de la moelleépinière ne lui confère donc aucun avantage quant à sa survie. Quelle peut êtrel’origine de cette bizarrerie ? L’équipe de Fricke considère, avec raison,ce comportement comme une véritable structure préadaptative. Tout se passecomme si le cœlacanthe, indépendamment de toute sélection naturelle, avait reçuseulement une partie du “kit de débarquement” (correspondant àquelque “attracteur”, à quelque programme) mais que par la faute decette incomplétude il n’avait jamais pu utiliser son appareil locomoteurd’animal quadrupède terrestre.

 

Observons que cette notion d’attracteur au sens large du terme rejointcelle de “thèmes” avancée par Grassé. D’après lui, tout se passecomme si à certaines époques un certain thème “avait à se réaliser”.Ainsi en ce qui concerne les thèmes (ou attracteurs) “mammifère” et”homme”, on constate en effet que des caractères”mammaliens” chez les reptiles, et “hominiens” chez lesprimates, sont apparus dans plusieurs lignées avant que ne réussissent lapercée décisive.

Ces “attracteurs” ou “thèmes”, recoupent la notion(proposée par le mathématicien René Thom) de structures formelles archétypalesprésentes dans la nature à l’état latent et tendant (par des champsmorphogénétiques) à se concrétiser, entre autre, dans le des êtres vivants.

Parmi les structures préadaptatives, nous pourrions aussi considérerles étonnantes capacités langagières des singes anthropomorphes. Lesétho-psychologues ont démontré que, par l’usage de signes divers, nos lointainscousins étaient capables d’étonnantes capacités à communiquer. Il fautcependant préciser que celles-ci ne se sont jamais manifestées dans la natureet que ces capacités n’apparaissent qu’à l’interface homme/singe. En fait c’estl’homme qui a appris à se servir du cerveau du singe, lequel ce faisant a été”promu à unstatut supérieur“comme le dit Premack. Au demeurant il est étonnant que, même éduqué parl’homme, un cerveau de chimpanzé ou de gorille puisse accomplir si bien cequ’il n’avait jamais fait depuis toujours et ce pourquoi aucun facteur desélection naturelle n’a pu jouer ! En effet le chimpanzé n’a que deuxdouzaines de signaux vocaux rudimentaires et ses postures restent trèsstéréotypées, l’ensemble ne pouvant être l’objet de combinaisons productricesd’un surcroît de sens.

L’apprentissage et la notion de facteur général d’intelligence nepeuvent expliquer les étonnantes performances exhibées par des singes combinantdes “mots” sous la forme de gestes, de symboles matériels ouvirtuels. Sue S. Rumbaugh en est venue à conclure que chez ces singesanthropomorphes, il existe à l’état latent des capacités d’utilisation dulangage. Elles correspondraient à un début de structuration cérébraleimpliquant l’ébauche d’aires corticales spécifiques de la gestion de la parole(que leur larynx ne peut émettre !). En leur fournissant un moyend’expression spatial ou imagé suppléant à leur déficit vocal, l’homme permet àces aires cérébrales (simiesques mais pré-anthropomorphes) de manifester leursquelques capacités sémantiques. Ces chimpanzés, bonobos, gorilles,orangs-outans, semblent pourvus d’une partie seulement du programmed’hominisation, laquelle est pour eux inutilisable, comme l’est la nage croiséedu cœlacanthe. L’évolution se répète jusque dans ses apparentes maladresses

 

Revenons un peu au christianisme. Il faut ici remarquer que ces essaisqui ressemblent à des ratés sont nécessairement présents à partir du moment oùle hasard a une incontestable part dans tout phénomène d’évolution. Ils nedoivent pas surprendre le croyant. D’ailleurs, la Foi serait biaisée,impossible, si nos origines biologiques, par des réussites spectaculairessystématiquement répétées, portaient la signature triomphale d’unCréateur trop visiblement omnipotent. Quoi qu’il en soit en ce domaine eten bien d’autres, de multiples faits d’évolution témoignent du caractèrelaborieux de ce processus. Or, comme nous l’avons précédemment évoqué, nonseulement Mgr Léonard mais aussi les philosophes et théologiens RenéHabachi, Olivier Clément, Jean Brun, etc. considèrent que c’est toute lacréation présente et connaissable qui – rebondissement issu de la créationédenique déchue dans un ailleurs hors de notre espace et de notre temps – estdans le domaine de la chute. Teilhard lui-même parle de l’humanité : « en voie de montée ou deremontée ». Ainsicette progression, cette montée pénible vers l’homme, ne serait peut-être pasdue simplement à une recherche de discrétion de la part du Créateur. Ce côtélaborieux de l’évolution, ainsi que ces “attracteurs” corrigeant latrajectoire malgré le chaos de l’aléatoire, seraient partie intégrante del’immémoriale œuvre de la Grâce à l’encontre de l’immémoriale pesanteur qui –depuis la chute originelle – grève le monde et pas seulement au niveau de laspiritualité de l’humanité.

 

Ce côté laborieux de l’évolution n’a pas échappé au “cynismeéclairé” de Gould et de bien d’autres, mais c’est François Jacob qui lançale premier l’attribut péjoratif de “bricolage”, « Le mondevivant ressemble à une sorte de Meccano aux mains d’un bricoleur » dit-il ; on doit cependant reconnaître que l’ensemble del’ouvrage réalisé mérite que l’on précise : bricoleur de génie !Finalement cette expression de “bricoleur” n’est pas sipéjorative qu’il y paraît et que certains (qui l’emploient à plaisir) sel’imaginent. En effet le propre d’un bricoleur c’est que, malgré lescontraintes imposées de toutes natures et de tous ordres, son inventivité et sapatience font merveille ; il arrive toujours à ses fins. Ce quicaractérise le bricoleur (de génie), c’est sa remarquable efficacité au serviced’une irréfragable intentionnalité.

 

Un dernier exemplede possible préadaptation  (jamaissignalé) est relatif à nos horloges biologiques. Nos rythmes circadiens(sommeil, activité, température etc.) sont évidemment entraînés par lessynchroniseurs que sont l’alternance des jours et des nuits relayée par la viesociale. Mais ces rythmes sont aussi endogènes et génétiquement programmés. Oren libre-cours (éclairage constant et isolement social) ils présentent, enmoyenne, des périodes spontanées nettement supérieures à 24 heures (environ25h. voire plus). Le hasard aurait-il sélectionné, depuis les tempsgéologiques, une période spontanée voisine de celle de la révolution terrestreet par hasard légèrement plus longue ? Il n’en est rien car du fait deseffets de marée, le globe terrestre ne cesse d’être ralenti dans son mouvementde rotation et la longueur du jour (ou plutôt du nycthémère) ne cessed’augmenter (~ 20h. lors de l’apparition des vertébrés, ~ 23h.30 lors del’apparition des mammifères). L’adaptation graduelle de la vie à cette périodecroissante devrait donc se traduire normalement par des rythmes endogène(génétiquement programmés) qui soient de période plus brève quel’actuelle alternance des jour et des nuits et non pas plus longue commeon le constate. On doit enfin remarquer que ces rythmes endogènes “troplents” représentent finalement un léger avantage. Les lois de la dynamiqueprévoient en effet qu’il est plus facile – pour un synchroniseur extérieur (telque la durée du jour) – d’entraîner avec précision un système oscillant dont lapériode propre est légèrement supérieure à la sienne. Néanmoins ilsemble s’agir là d’une adaptation “luxueuse” car quelques individussurvivent parfaitement avec des rythmes endogènes de période double voiretriple !

 

– 3) Lesquestions sans réponses satisfaisantes.

 

a) Lessystèmes pas assez ou trop sophistiqués.

La nature regorgede particularismes (corporels, biochimiques, comportementaux etc.) plus ou moinscomplexes censés avoir été sélectionnés et perfectionnés parce qu’ilsfacilitent la survie des êtres vivants qui en sont les bénéficiaires.L’explication orthodoxe est quel’ébauche de ces systèmes étant apparue par hasard, la contingence a parachevéleur complexité ; ici encore, la boite noire magique des dizaines demillions d’années est à l’œuvre. La plupart de ces particularismes sonttellement spectaculaires qu’ils mériteraient de nombreux ouvrages illustés quiséduiraient un très large public. Or ce type d’ouvrage n’existe pratiquementpas. Serait-ce que certaines vérités du monde vivant ne sont pas bonnes àdiffuser parce qu’elles sont visiblement difficiles à intégrer dans l’”évangile de la contingence” ?

 

Nous ne pouvons ici qu’évoquer quelques-uns de ces paradoxes.Commençons par certaines capacités de camouflage dues à des ornementscorporels. Si l’on cherche dans les fonds d’écran de quelque ordinateur et quel’on choisisse “suivez-moi“,on découvre un poisson rayé verticalement, suivi d’une demi-douzained’autres de couleur uniforme. Ce montage est toutefois une bonneillustration des paradoxes de l’évolution. La plupart des poissons surviventparfaitement sans ces rayures réputées servir de camouflage. Mais le plussignificatif n’est pas là, ce qui est étrange, c’est que l’une de ces lignespasse par l’œil “comme pour” le camoufler. Ceci peut théoriquementreprésenter un avantage, puisque l’ensemble du système visuel des vertébrés estspécifiquement sensible à un point sombre sur fond clair (ce qui correspond àl’apparence d’un œil).

Au demeurant, le masquage réalisé par une ligne incluant l’œil n’estque très relatif, puisque le système visuel est aussi doté de détecteurs delignes (ici sombre sur fond clair). Enfin le plus étonnant est que ce thème”ligne sombre” (très généralementlongitudinale) passant par l’œil est présent dans tout le règne animal (Figure 3), et on le rencontre non seulement chez lespoissons mais aussi chez de nombreuses espèces : tritons, grenouilles,lézards, oiseaux et même chez les mammifères (loup, écureuil, isard, blaireau,oryx,). Dans ces derniers cas, vu l’acuité visuelle des prédateurs, l’hypothèsecamouflage ne tient guère, surtout quand la ligne sombre est peu marquée, commechez l’écureuil dont la queue au panache bien visible le signale de toutefaçon. A l’opposé, lorsque cette ligne est d’un contraste violent comme chezcertaines gazelles, elle devient nettement indiscrète. Les “détecteurs delignes” des prédateurs, non seulement félins mais aussi humains,fonctionnent tellement bien que dès la seconde guerre mondiale la partie hautedes boucliers des canons antichars était découpée de façon tourmentée pouraugmenter leur camouflage et leur survie.

 

Pour revenir au monde vivant, on pourrait avancer l’hypothèse de lapersistance d’un attracteur “ligne sombre passant par l’œil” qui serait toujours à l’œuvre. Ilaurait peut-être protégé certains poissons et quelques grenouilles des serpents(mais sûrement pas des cigognes), en revanche il ne protègerait plus lesmammifères (comme ces gazelles) chez lesquels il s’exprime toujours. D’ailleursla plupart des animaux de tous genres s’en passent très bien. D’autre part,comme l’apparition d’une raie sombre sur la tête ne demande pas une grandequantité d’information, on devrait s’attendre à trouver un très grand nombred’animaux possédant des raies sombres situées à des distances quelconques del’œil et suivant toutes les oblicités imaginables, témoignant que le hasard lesa produites ainsi. Or ces “nombreux” animaux sont fort rares  et aucun facteur de sélection efficacen’explique leur absence. Certaines “convergences” évolutivesseraient-elles possibles sans les divergences d’un même attracteur jouantdans des groupes très divers?

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Figure 3 :  LA DÉCLINAISON DU THÈME “BARRE SOMBRESUR L’ŒIL”.

 

 

 

Certains camouflages actifs sont déconcertants.. Passe encore qu’unechenille change de couleur pour s’adapter à celle (brune ou verte) du feuillagequ’elle dévore ; cependant le fait qu’elle le fasse aussi dans l’obscuritécomplique l’affaire. En revanche, il est des camouflages qui supposent descapacités du système nerveux très particulières et une représentation trèscomplexe du dit “schéma corporel” au niveau cérébral. Certainspoissons plats ont ainsi la capacité de reproduire sur leur corps : latexture (de sableux à coquiller) et la couleur du fond sur lequel ils setrouvent. Le plus étonnant est que cette capacité de reproduire sur la peaul’aspect du fond marin, sur lequel ils se collent, s’étend à desreprésentations artificielles demandant à leur système de camouflage desperformances qui n’ont jamais pu être affinées par aucune sélection naturelle.Un poisson placé sur un fond noir orné de gros points blancs en réseau régulierdevient effectivement très sombre et se couvre de points blancs majoritairementplus petits et disposés aléatoirement ; cependant s’y surajoute, alignéslongitudinalement, de gros points blancs de taille régulière proche de ceux dufond et d’une équidistance (longitudinale) parfaitement reproduite. Quellesérie de mutations aléatoires peut expliquer qu’un cerveau aussi rudimentairepuisse, à partir de l’image rétinienne de l’environnement, en assurer lareproduction sur les téguments – à l’échelle un – ce qui suppose unecorrection temporelle fonction de l’accroissement de la taille du poisson ? Cefait est trop hétérodoxe – bien que découvert avant 1914 et authentifié parHenri Piéron en 1941 – désormais on n’en entend plus guère parler.

 

Dans les systèmes sophistiqués il faudrait aussi évoquer, chez certainsinsectes, le problème des coaptations qui peuvent ressembler à des sortes de”bouton-pression” permettant, par exemple, de verrouiller les élytresen position fermée. Ce dispositif demande plusieurs mutations simultanéesimprobables réglant d’emblée les bonnes positions, les bons diamètres desparties mâles et femelles dudit “bouton pression”, une puissancesupplémentaire des muscles pour les ouvrir et les fermer, etc. faute de quoi ilne sert à rien et ne saurait être sélectionné. Le problème se complique encore,lorsque ce bouton pression sert à rendre plus sûr l’accouplement. Dans ce casdes mutations indépendantes aléatoires doivent créer les deux parties du”bouton pression” sur un sexe et sur l’autre ! Pourquoi unetelle complexité dont la grande majorité des insectes se passe très bien.

 

On pourrait aussi rappeler certaines caractéristiques très improbablesrencontrées dans le parasitisme. Comment une très rudimentaire larve de douvedu foie a-t-elle acquis d’étonnantes capacités de micro-neurostimulation quidépassent de loin les capacités des meilleurs laboratoires d’électrophysiologie? Le cycle de ce parasite implique que la larve passe de l’hôte-fourmi àl’hôte-mouton. La survie de la douve dépend évidemment de la probabilitéd’ingestion de l’insecte par l’ovin. Mais l’unique explication communémentadmise d’une série de mutations heureuses est plus qu’improbable au vu desfaits suivants : une seule larve de douve (sur les multiples présentes)quitte l’intestin, migre jusqu’aux ganglions cérébroïdes de la fourmi etréussit, là, à piloter le comportement de l’insecte dans le temps et dansl’espace, de telle sorte qu’il reste immobile (préférentiellement au moment dela journée où broutent les moutons), cramponné au sommet d’un brin d’herbe (etplutôt sur les variétés d’herbages préférées des ovins). Dans l’après midi(alors que les moutons s’alimentent moins), la fourmi reprend un comportementnormal, se nourrit et peut survivre (les larves de douve aussi), mais lelendemain le même manège recommencera. Évidemment la probabilité d’être avalépar un mouton est augmentée par cet étrange pilotage de la fourmi. Maisprétendre “expliquer” cette interaction très complexe par des sériesde mutations aléatoires ou par le mot magique de co-évolution relève del’autosatisfaction par déni de réalité.

 

Nous pourrions enfin évoquer des systèmes biochimiquement trèssophistiqués, comme ces insectes bombardiers qui sedéfendent à coup d’explosions générées à l’extrémité de leur abdomen. Chezcertains de ces insectes l’explosion (qui peut dépasser 100°C) est générée parle mélange de produits biologiquement très toxiques : dérivés phénoliqueset eau oxygénée. Il faut, en plus, pour que le système soit opérationnel :un système de vannes, une chambre de combustion, une tuyère orientable pourdiriger le flux vers l’avant.

 

Ces exemplesdémontrent que – quels que soient les apports capitaux de la biologiemoléculaire – il est bon de rappeler aux spécialistes de ces disciplines que laquestion de l’évolution ne se limite pas à la génétique des populations debactéries et de drosophiles, pas plus qu’aux altérations des gènes architectes.L’essentiel d’une problématique se mesure le mieux, non pas là où nous sommesscientifiquement les plus opératoires, mais là où cesse notre efficacitéexplicative. L’acuité d’une question se comprend là où nos prétendues”explications” deviennent dérisoires. Autrement – pour reprendre unexemple caricatural – nous sommes comme l’ivrogne qui, dans la nuit, cherche saclé sous le réverbère, non pas qu’il l’ait perdue là, mais “parcequ’ici il y voit clair” ! Il est bon de se rappeler que lalumière de la science n’éclaire pas plus l’intégralité du mystère de la vie quecelui de nos origines.

 

b) Les extravagances du mimétisme.

Il y a tout d’abord l’imitation d’animaux immangeables ou dangereux.L’avantage en est évident ; il faut cependant ici encore une succession demutations très heureuses pour mimer la forme, les dessins, le comportement,voire les odeurs du “modèle”. Mais certains insectes imitent desanimaux ou des végétaux, jusqu’à l’extravagance. Les chenilles ou leurschrysalides peuvent imiter non seulement les feuilles qu’elles mangent,des brindilles, mais aussi des serpents (avec, suivant les espèces : desdessins corporels imitant de faux yeux (dotés d’un faux reflet) une faussebouche avec de fausses écailles, un comportement de rétraction produisant unetête triangulaire (suivie d’un rétrécissement) animée de mouvements horizontauxrapides d’allure “menaçante”. Elles peuvent même imiter le facièsd’un singe, mais pas n’importe quel singe : un macaque local que craignent les oiseaux (ce faitest connu en Afrique et aussi en Inde).

        Image title                                                                                                                   (© J.M. Olivereau)

Figure4:  PAPILLON IMITANT A LA PERFECTION  UNE FEUILLE morte.

                                                                                                    

 

 

 Nous pouvons aussi nous arrêterquelque temps sur l’un des insectes qui imite à la perfection une feuille. Unpapillon formosan (Fig. 4) dont la face supérieure des ailes est ornéesde couleurs voyantes (du noir à l’orange vif), mais dont la face inférieureimite une feuille morte, avec son pétiole, sa nervure centrale axiale et desnervures latérales d’écartement et d’oblicité correctes. Lors de la positionnormale de repos (les ailes droites et gauches étant accolées) les dessins desdeux moitiés des nervures portés par les ailes antérieures et postérieures sontdans un parfait alignement, et le pétiole semble se raccorder à la ramure surlaquelle la papillon repose. L’aspect de feuille est alors parfait. On seraitévidemment tenté de calculer combien il faudrait de mutations aléatoiresfrappant indépendamment les deux paires d’ailes pour que ce pattern soitréalisé avec ce degré de précision (sans parler de la qualité du dessin, lanervure centrale paraissant en relief du fait d’un faux ombrage parfait). Cecalcul ne peut être fait, mais il est certain que si la manipulation d’un seulgène HOM peut changer une antenne en patte,aucun ne peut transformer l’apparence d’un papillon en feuille ! Enfin lafeuille imitée est une feuille “non comestible” : non seulement ellea la couleur d’une feuille morte, mais elle se présente sous l’aspect d’unefeuille en voie de décomposition, attaquée par des moisissures noires dont lesdessins des colonies les plus “anciennes” ont un aspect annulairecaractéristique qui aurait permis à des mycologues d’identifier la moisissureimitée, au centre d’une des “colonies”, le tissu de l’aile est mêmealtéré au point d’imiter un trou dans le parenchyme de la feuille (on voit lejour au travers).

Empruntons maintenant un exemple à Rémy Chauvin (éthologiste etentomologiste). Les phasmes imitent des brindilles, la structure contrefaiteest simple, et une mutation d’un gène HOM (qui reste à identifier) commandantl’allongement du corps pourrait peut-être suffire. Mais de plus les œufs duphasme imitent des graines végétales (qui peuvent sembler comestibles) et ce,jusqu’à l’échelle microscopique, puisque le tégument de l’œuf a l’aspecthistologique d’un épithélium végétal ! Quel peut donc être l’avantage dese faire manger sous un camouflage végétal authentifiable même à l’examenmicroscopique ? Quelle loterie extravagante de bouleversement de l’ADN abien pu produire ce camouflage antinomique, qui pousse si loin le thème “végétal”qu’il cesse d’être un avantage ?

 

Mais abordons le summum du paradoxe : les imitations inutiles.C’est tout d’abord le cas d’un serpent corail très venimeux portant sur lecorps une succession d’anneaux vivement colorés et contrastés. Il exhibe doncun “code barre” chromatique facilement repérable et doncinstrumentalisable. De fait, un serpent tout à fait inoffensif l’imite à laperfection. Or il se trouve que le serpent venimeux l’est à ce point que sesvictimes ne survivent pas et ne peuvent donc apprendre à éviter aussi sondouble anodin. Quelle est donc l’utilité de cette convergence ? L’utilitépourrait concerner les primates évolués et surtout l’homme vivant dans desgroupes communicants ; là, un tiers peut assister au drame et inculquer àla communauté la crainte de tout serpent de cette aspect. Mais il est biendifficile de suspecter les mutations ayant changé la morphologie et lecomportement du serpent mime, d’avoir été “neutralistes” en attendantl’évolution des primates !

Citons également le cas des papillons qui (comme le reconnaît Chaline)bien que : « parfaitement mangeables sont imités à la perfection par d’autresespèces, elles aussi parfaitement mangeables. Le problème est donc sans douteplus complexe qu’on ne le pense…». Pour le moins, car on ne voit pas – même pour un papillon symbole del’exquise légèreté de l’être – quel pourrait bien être l’avantage adaptatif demourir sous une identité d’emprunt ! Paraphrasant  Chesterton nous pourrions presque dire :la nature est pleine d’”idées” évolutives devenues folles ;peut-être des “attracteurs en kit” ont-ils été dissociés par lapesanteur du hasard.

 

Lorsque Chaline et Marchand veulent expliquer de tels mimétismes, ilsont cette phrase avec laquelle on peut être partiellement d’accord :« L’apparitionpar hasard de similitudes avec une autre espèce [ ] peut parfois être soumise à une sélection naturelledrastique [ ] A partir de là, il peut semettre en place une véritable canalisation morphologique … » Oui “à partir de là peut intervenir la sélection naturelle et cette dernière peut jouer unrôle certain ; mais le problème est justement d’arriver “par hasard” jusque ““. Explicitons ce problème en nousreportant à la

Fig. 5. Cette courbe ne représente pas unequelconque évolution temporelle (encore qu’elle se construise évidemment degauche à droite), mais elle schématise l’évolution du couplage entre sélectionnaturelle et complexification d’un organisme lui procurant quelque avantageadaptatif. Le problème en question est illustré par la partie inférieure gauchede la courbe. On y constate que tant que la complexification n’a pas atteintune certaine valeur elle ne donne pas prise à la section naturelle etl’individu pas plus que l’espèce ne peuvent répondre à celle-ci. Or l’on nevoit pas comment on peut arriver, par des mutations contingentes, à unecomplexité suffisante pour que la pression de sélection (naturelle) puisses’exercer.

 

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Fig. 5 :  PROBLÈME DU COUPLAGE ENTRE COMPLEXIFICATIONET ADAPTATION.

 

 

Prenons deux exemples : tout d’abord celui des chrysalides mimantdes faciès de macaques locaux ; onne peut attendre de mutations aléatoires la constitution même grossière d’uneface de primate, elles ne peuvent induire que des artéfacts insignifiantes pourl’œil performant des oiseaux; logiquement la courbe ne peut donc s’amorcer.Ceci rejoint d’ailleurs ce que l’on appelle en psychologie la notion de”détection du signal” : elle apparaît brutalement mais seulement à l’atteinted’un certain seuil ; dans le cas présent, les oiseaux ne peuvent”voir” et craindre une tête (de singe) qu’à partir d’un certainniveau de ressemblance.

Venons-en maintenant au bombardier. Si quelques mutations aléatoires ledotent au mieux d’une chambre de combustion sans chimie explosive, de l’unseulement des deux constituants toxiques mais sans un système adéquat deconfinement, (ou pire, quoi qu’improbable : des deux), alors au mieuxl’avantage est nul et, beaucoup plus probablement, le bombardier s’intoxique ouse fait lui-même exploser. Ici encore, la courbe du couplage a une chanceinfime de pouvoir simplement commencer à s’élever. On peut même dire qu’un telsystème ne peut qu’exister que dans son achèvement ou ne jamais pouvoirapparaître.

 

Nous touchons ici un point capital ; les argumentaires de typedarwinien confondent complexification-optimisation de structures, d’une part, et apparition de mécanismes complexes, d’autre part. Elles fontappel dans les deux cas à la “boite noire” magique des dizaines demillions d’années. Certes, une structure déjà fonctionnelle, comme la patte del’éohippus (ancêtre de nos chevaux) peut, par complexification lente etprogressive, donner la patte du cheval moderne. Mais ce typed’”explication” méconnaît la spécificité du problème posé par lesmécanismes complexes. Ainsi, l’apparition du mécanisme de défense du bombardierne se clarifie aucunement si l’on cherche à le diluer dans les très grandedurées : il est fonctionnel et utile d’emblée ou bien il ne l’est pas, etalors il n’existe pas. Gould, à propos de sa conception de l’évolution”ponctuée” et au sujet de l’énigme posée par l’apparition”soudaine” de maintes espèces, parlait avec humour de “secret de fabrication” ; face à certainsmécanismes cette même formule semble bien s’imposer.

En définitive l’énoncé de Chaline et Marchand – qui prévoit que lasélection naturelle peut affiner certains phénomènes de mimétisme déjàlargement amorcés – est pertinente, mais l’amorçage reste justement sansexplication valable.

Une impossibilité similaire se produit à l’autre extrémité (supérieuredroite) de la courbe : la fonction de couplage s’y épuise car vient un momentoù un surcroît de détails n’augmente pratiquement plus, voire plus du tout, lasurvie de l’animal bénéficiaire. Grassé appelait ces caractéristiquessuperfétatoires des caractères “luxueux”. Leur inutilité pratique parrapport aux prédateurs a été prouvée par Schmidt qui a montré qu’un leurregrossier assure déjà 85% de survie. Ainsi le papillon feuille-morte ne gagneprobablement rien dans l’imitation fidèle des colonies de moisissures; quantaux œufs du phasme, leur imitation d’un épithélium végétal, pour le moins, neleur assure aucune chance supplémentaire de survie. Il faut enfin noter que de toutefaçon on ne peut exclure simultanément ces deux impossibilités régnant aux deuxbouts de la courbe, car tout argument d’indulgence tendant à légitimerl’efficacité de la sélection naturelle à l’une des extrémités, la rendraitencore plus inopérante à l’autre.

 

 

III –  LenÉcessaire renouvellement des paradigmes.

 

La nécessité, non pas de rejeter les apports évidents de la théoriesynthétique, mais de comprendre qu’elle n’explique qu’une partie de la réalitéde l’évolution biologique (sans doute la moins intéressante) nous paraîtévidente. Et ceci non seulement pour des raisons tenant à l’explicationscientifique des faits – raisons que nous venons d’évoquer rapidement –, maisaussi pour des raisons théoriques. A cela s’ajoutent, pour le croyant, des raisonspsychologiques.

 

a) Les raisons théoriques.

Elles sont nombreuses et les mathématiciens (René Thom, M.Schutzenberger, Pierre Perrier) n’ont pas manqué de les signaler. Nous nouslimiterons ici, à construire un diagramme (Figure 6) utilisant la théorie dite “descatastrophes” de Thom, mais d’une façon beaucoup plus simple qu’il savaitle faire lorsqu’il l’appliquait aux phénomènes de morphogenèse ; ellen’aura ici qu’un rôle d’illustration d’une clarification épistémologique. Lathéorie des catastrophes a l’immense avantage d’être spécifiquement applicableà des phénomènes pouvant présenter une dynamique complexe avec l’occurrence dechangements brusques d’état. Elle a été appliquée avec succès à la vie, au comportement,à la morphogenèse, avec des notions apparemment ésotériques de “champmorphogénétique” et de “chréode” (chemin obligatoirementemprunté pour la genèse de formes nouvelles), laquelle n’est pas sans évoquerles “attracteurs étranges” observés par Anne Dambricourt lors del’hominisation du crâne. C’est la version du pli de catastrophe (revue parZeeman) que nous appliquons ici à l’évolution.

Ce graphe en trois dimensions se construit à partir d’un plan inférieurdit plan de contrôle. Ce plan est défini par deux axes. Sur l’un s’exprime undynamisme, un élément moteur, que l’on peut – dans une optique évolutionnisteclassique – résumer sous le vocable de pression de sélection (s’exerçant surtoute variation génique individuelle ou de population). Sur l’autre semanifestent les obstacles ou contraintes qui font que n’importe quellemodification n’est pas forcément fonctionnelle d’emblée ou même simplementviable. Un troisième axe vertical représente au sens large une performanceayant la signification d’une information, d’une lutte contre le désordreentropique (“néguentropie”) ; elle correspond, dans le cadre del’évolution, à une complexification biologique utile permettant une adaptationcroissante. Enfin la surface supérieure (de géométrie curviligne) représente lasurface d’expression. C’est là que s’inscrivent, que se représentent, lestrajectoires évolutives réelles. On peut observer que cette surfaced’expression de l’évolution biologique réelle montre une ascendance générale dela gauche vers la droite, ce qui traduit le simple fait que le jeu croissant dela pression de sélection entraîne normalement une complexification croissantedes organismes.

La particularité principale – et la richesse – de cette représentationest le pli qui apparaît dans la partie proximale. On peut se faire unereprésentation très schématique, intuitive et non mathématique de l’origine dece pli, en considérant qu’il survient là où les contraintes sont les plusfortes (et d’autant plus qu’elles le sont), et que le “moteur” de lapression de sélection y “peine” car l’entropie y pèse “pluslourd” du fait de ces contraintes extrêmes. Il faut enfin observer que cepli comporte une partie médiane (où sa pente est inversée) qui correspond à unezone interdite, virtuelle, où aucun cheminement n’est possible.

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Figure 6 :  ÉVOLUTION ET “THÉORIE DESCATASTROPHES”.

 

 

Revenons maintenant aux paradigmes de l’évolution. La validité –partielle – de la théorie synthétique améliorée présente (et future) estreprésentable par la trajectoire n° 1. Lorsque les contraintes defonctionnalité sont très faibles ou faibles, la seule pression exercée par lasélection naturelle peut effectivement mener une espèce à un degré d’adaptationtrès significatif. Cette trajectoire est applicable à toute évolutionintra-spécifique, les phalènes devenant par exemple graduellement de plus enplus sombres au fur et à mesure de l’assombrissement de l’environnement urbainsuite au développement de l’usage du charbon. Cela pourrait éventuellementcorrespondre à des évolutions plus conséquentes, comme la spéciation parisolement géographique, voire à celle de la patte du cheval (sous l’influencede gènes Hox) ou celle de la tête desproboscidiens. En revanche, à partir d’un certain degré de contraintes defonctionnalité, la seule pression de sélection est incapable d’emmener latrajectoire évolutive n° 2 au-delà d’un cul de sac constitué par la partieinférieure du pli. Pour continuer la trajectoire évolutive, il faut assumer unediscontinuité, un gain inattendu de néguentropie, d’information, que la simplepression de sélection jouant sur de l’aléatoire est incapable d’expliquer.

Cette saltation est la seule qui permette à la trajectoire n° 2 decontinuer son évolution complexificatrice vers une adaptation optimale. Il fautà cet égard bien remarquer que le passage discontinu (de la partie basse du plià sa partie haute) n’a aucune signification temporelle, ce n’est pas uneinstantanéité dans son accomplissement ; cette apparente soudaineté n’estque la traduction d’un apport d’information qui ne doit rien à la pression desélection. Cette trajectoire n° 2 serait applicable aux réalisationssophistiquées. Elle concernerait, par exemple, le débarquement sur terre (quiaurait exigé l’appoint d’un attracteur adéquat), ou encore – à plus forteraison – l’apparition des structures hypercomplexes telles que le générateurd’explosions défensives chez le bombardier, ou celle d’un faciès de macaquechez une chrysalide, et a fortiori ce qui est relatif à l’apparition del’homme.

Au demeurant ce modèle souffre, dans la représentation qui en est icidonnée, d’une relative imperfection graphique. En effet, la partie haute de lasurface supérieure est approximativement horizontale. Or il est bien évidentque l’aboutissement de la trajectoire n° 1 (par exemple un papillon de couleurde plus en plus foncée) correspond à un niveau de néguentropie très inférieur àcelui où culmine une structure beaucoup plus complexe, comme celle à laquelleaboutit la trajectoire n° 2 (par exemple une chrysalide mimant un faciès demacaque). Autrement dit, la partie supérieure de la surface où s’inscritl’évolution biologique devrait être fortement inclinée, son point le plus hautcorrespondant aux contraintes les plus fortes. Malheureusement lareprésentation d’un tel graphe en perspective devient difficilementintelligible. Le fait que la plus forte néguentropie atteinte correspondeparadoxalement aux contraintes les plus exigeantes, montre bien que l’on setrouve ici dans des conditions qui sorte du domaine explicable par unesélection de l’aléatoire.

 

En résumé, ce que nous reprochons à la théorie synthétique mêmeaméliorée est parfaitement illustré par ce graphique. On prétend expliquer parelle, les trajectoires de type 2 au nom de l’indéniable compétence aveclaquelle elle peut rendre compte des trajectoires de type 1. La prétention àvouloir expliquer la totalité de l’évolution biologique par un seul processus,par un seul “moteur”, est non seulement présomptueuse mais improbable.En effet, de part et d’autre de l’histoire de la vie, les trois grandesproblématiques que sont la matière-énergie, l’évolution de l’univers etl’intelligence humaine ont dû reconnaître une dualité de “dynamismes”fondamentaux. Dans tout ces cas, le dynamisme le plus récemment reconnusemblait a priori devoir s’opposer logiquement à l’omnipotence prêtée aufacteur jusqu’alors considéré comme unique. Les particules se sont vu adjoindreune onde immatérielle ; pour l’univers, à côté de la seule gravitation newtonienne,une place équivalente dut être faite à l’expansion (la complexité ne pouvant sedévelopper sans leur ajustement réciproque) ; enfin l’intellect humain,fut reconnu dépendre autant des perceptions globalités intuitives (sous tenduespar la pensée spatiale et l’affectivité) que de l’intelligence analytiqueverbale gérant les “idées claires et distinctes” chères à Descartes.

 

Reste l’argument d’irrecevabilité qui voudrait éliminer a priori toutenotion d’”attracteur” au sens large, et ce au nom d’un prétendu”bon sens” qui ne serait qu’une rationalité figée en rationalisme.Comme M. Barthélémy Madaule l’exprimait en analysant “l’idéologie du hasard et de lanécessité” :« Nous refusonsle dilemme qui contraint le savant à déchoir du niveau scientifique ou à êtrel’adepte du mécanicisme pur.» Il serait bon que les tenants de cette idéologie prennent consciencede la révolution épistémologique apportée par la mécanique quantique et qu’ilsn’ont toujours pas intégrée. Edgar Morin a bien résumé ce paradoxe : « Tandisque les biologistes, et les psychologues sont de plus en plus réductionnistes,les physiciens le sont de moins en moins et, paradoxe, on va arriver à ce quepsychologues et biologistes analysent tout dans un style réductionniste etmécaniciste alors que les physiciens avoueront que la matière est tellementcomplexe qu’elle dépasse leurs concepts ». De même l’ancien directeur de la NASA,(Nobel de physique) Charles Townes, avertissait récemment : « Le déterminisme ne tient plus la route, les biologistesne se sont pas encore rendu compte des limites du savoir, cela leur pend au nez». Mais les psychologues saventbien que nos biais cognitifs sont très mal illustrés par lanotion populaire de “myopie”. C’est au contraire sur ce qui noustouche au plus près, sur ce que nous avons “sous le nez”, ques’exerce avec le plus de vigueur la suffisance supposée défendre certainesparadigmes insuffisants.

 

b) Les raisons pratiques.

Tout le monde connaît les propositions lamarckiennes concernant lasupposée hérédité des caractères acquis (à laquelle Darwin croyait lui aussi).Elles ont été reléguées au rang de chimères après la découverte del’indépendance absolue du soma et de l’ADN (encore que la découverte de latranscriptase inverse qui permet de remonter des ARN à l’ADN ait ouvert unepetite brèche dans cet enfermement). Les multiples expériences prouvant quel’ablation chirurgicale de la queue de centaines de générations de souris nedevient pas héréditaire, ne prouve rien car une mutilation n’est pasl’équivalent d’une modification qui se construit activement tout au long de lavie de l’individu. Enfin et surtout, des phénomènes troublants observés chezdes bactéries, entre autres par Cairns, laissent objectivement la question ensuspens. En génétique humaine, Claudine Junien observe, en 2000, que les gènesdits “soumis àl’empreinte parentale génomique” et s’exprimant de façon monoallélique  pourraient: « représenterle support logistique nécessaire aux adaptations de l’espèce à sonenvironnement [et…]remettrait au goûtdu jour le débat sur l’héritabilité des caractères acquis… ». Qui sait même si un jour, commele laisse entendre M. Morange, on ne reconnaîtra pas une hérédité de la formereposant sur des prions ? Bien évidemment, un éventuel lamarckisme seraitincapable d’expliquer toutes les singularités précédemment décrites. Audemeurant, il y aurait peut-être là une voie pour rendre compte de certainsparadoxes où le pouvoir explicatif du lamarckisme serait plus économique quecelui du darwinisme même optimisé.

 

On peut reprendre ici un exemple cher à de P.P. Grassé concernant lescallosités que le phacochère (ce cousin africain du sanglier) porte sur les”genoux”, vu ses habitudes de fouir le sol en repliant ses membresantérieurs sous lui. Or ces callosités sont génétiquement programmées et déjàvisibles chez le fœtus. L’hypothèse lamarckienne serait évidemment très simple,la posture propre à un mode de nourriture habituel entraînerait undéveloppement de corne protectrice et les millénaires aidant, ce caractèreserait devenu héréditaire. A coté de cette chaîne causale apparemment simple,on ne peut que rester pantois devant la seule échappatoire que nous laisse toutnéo-néodarwinisme. La seule hypothèse légitime est alors l’apparition par hasardd’une (ou plusieurs) mutations induisant ces callosités chez des ancêtresbanalement herbivores. Ce caractère neutre n’aurait servi à rien pendantd’innombrables générations, mais une fois la sécheresse venue, cette espèceaurait été amenée à se nourrir de racines, donc à fouir le sol ets’”agenouiller” pour le faire, ce qui aurait entraîné des lésionssources d’infections et donc de mortalité. C’est alors que les heureuxpossesseurs de genouillères kératinisées auraient pu éviter ces blessures,avoir un taux de survie plus élevé, conduisant la fréquence de leur avantageuxpatrimoine génique à augmenter dans la population au point qu’auraient étéfinalement éliminés les individus non porteurs du (ou des) gène(s) contrôlantl’apparition desdites callosités. Ainsi résumées, et sorties de la “boitenoire” des millions d’années, certaines explications satisfaisant àl’”évangile dela contingence“sont tellement alambiquées qu’elles acquièrent une dimension quasi moliéresqueauprès de laquelle la multiplication des épicycles des cosmogonies ptolémaïquesparaît d’une simplicité enfantine.

 

Des mutations peuvent certes affecter de façon variée la peau duphacochère en des endroits localisés, mais comment évaluer, parmi toutes lesmodifications cutanées possibles : changement d’épaisseur, devascularisation, de pigmentation, de pilosité, de kératinisation, d’abondanceglandulaire (sudoripare et sébacée) de sensibilité aux différentes sensationstactiles, nævus, etc., et ce, en tout endroit imaginable du corps ! Commentévaluer, donc, la probabilité que ces callosités se produisent justement au bonendroit facilitant ultérieurement le fouissage alimentaire ? Ce calcul estmalheureusement impossible mais on sait que cette probabilité est extrêmementfaible. D’autre part, si les mutations affectant la peau sont relativementfréquentes pourquoi ne trouve-t-on pas des individus porteurs d’anomaliescutanées locales (callosités, touffes de poils blancs ou n’importe quoid’autre) sur le front, les cuisses ou les oreilles ? Les séides de Darwinrépondront alors que ces animaux sont si peu nombreux … qu’on ne les a pascherchés (ce en quoi ils ont tort car les trouver conforterait leurs thèses).Karl Popper pensait que la psychanalyse souffre d’un grave défaut “les faits la confirmenttoujours” ;pour l’évolutionnisme darwinien c’est encore plus grave : les faits quil’infirment ne peuvent être vus tels qu’ils sont, à la limite ils ne sauraientexister. A tout prendre, un délire d’interprétation est moins nocif qu’un dénide réalité.

 

Heureusement quelques scientifiques de premier plan (pourtant nés dansle sérail) commencent à trouver les dogmes darwiniens impraticables. Desschismes se dessinent. Ainsi Yves Coppens ne peut s’empêcher deconstater : « Quand on voit cinq lignées de suidés [cochons sauvages] évoluer de concert vers desformes à molaires plus hautes et plus chargées de tubercules, on a peine àcroire aux sacro-saintes mutations au hasard que la sélection va retenir parceque, par chance, elles sont justement meilleures pour la survie de l’espèce. » Il va jusqu’à se laisseraller à imaginer : « dans les caryotypes même, un mécanisme subtil qui serait capable derecevoir l’information du milieu qui change et de s’en servir, en touteconnaissance de cause, pour provoquer, dans la bonne direction, lesditesmutations. » Même formulée mi-sérieusement, cetteproposition représente une révolution épistémologique puisqu’elle revient àretirer au hasard défini par Cournot (rencontre de deux séries causalesindépendantes) son rôle prépondérant dans l’évolution. Ici les deux sériescausales, génétique d’une part et environnementale d’autre part, se rencontrentnon du fait d’un aléa, mais du fait d’un “mécanisme subtil” agissant “en toute connaissance” de cause.

Il faut aussi évoquer la protestation de Gérard Amzallag (Université de Jérusalem) qui voit dans l’avènement du Darwinisme, unesorte de péché originel de la biologie moderne : « Faire du hasardsalvateur, l’agent exclusif de l’émergence du nouveau, revient à renoncer àcomprendre l’intimité des processus de création dans le vivant ».Citons enfin Christian De Duve (Nobel de physiologie) darwinien hétérodoxe qui penseque : « L’Évolution a unsens. »

 Ces scientifiques qui osentcontester les dogmes darwiniens, représentent cependant une très faibleminorité. Cette proportion est-elle inquiétante ? Aucunement, elle est mêmeévidente. En effet, si l’on veut rentrer dans un laboratoire, passer sa thèse,obtenir des crédits, faire carrière dans le domaine des sciences de la vie, onne peut que passer sous les fourches caudines du darwinisme (quelle qu’en soitla variété améliorée que l’on professe). Cependant, lorsque l’on est membre del’Institut et en fin de carrière, on peut sepermettre quelques réserves. Autrement dit, l’opinion très majoritairementdominante des scientifiques en faveur de l’idéologie évolutive du hasard et dela nécessité issue du darwinisme, s’explique par la très efficace rituel desélection artificielle que les universitaires opèrent en faveur du dogme de lasélection naturelle !   

  

c)Les raisons psychologiques.

JeanRostand fit jadis une remarque qui reste fort pertinente. Lui qui ne croyaitpas en Dieu faisait observer que s’il existait, sa reconnaissance par leshommes ne devrait rien devoir à l’intelligence ou à la science car cela seraitpar trop injuste. Cette proposition doit bien sûr être considérée dansl’optique des deux faces antinomiques du rapport à Dieu : les raisons decroire et les raisons de douter. Or les conséquences de la vision matérialistedu darwinisme radical sont redoutables, non seulement au regard de l’ontologiemais aussi sur le plan du Sens et du rapport éventuel à Dieu. Ceux d’entre lescroyants qui adoptent intégralement les thèses du matérialisme darwiniendevraient se demander pourquoi le Créateur est devenu si dur avec lesbiologistes modernes ; leurs prédécesseurs étaient plus choyés à l’époqueoù ils croyaient voir dans les merveilles de la vie l’œuvre de Dieu. Ils sontmaintenant contraints à l’aridité. En effet, la science officielle répète avecinsistance, la vie est une machine, l’évolution est une machine, l’homme estune machine, le cerveau est une machine… et toutes ces machines sont des fillesnées des rapports incestueux du hasard avec des contraintes machinales dont ilest lui-même le père.

 Mais le hasard bien qu’intrinsèquement stérileest un mauvais père, il rend ceux qui se veulent ses enfants amers et parfoisinjustes, y compris jusque dans leurs arguments scientifiques. En voici unexemple concernant Gould, le plus célèbre paléontologue du moment : cetadversaire résolu non seulement de toute forme de créationnisme, mais de touteébauche de signification dans l’évolution, ne voulait même pas reconnaîtrequ’il y eût une complexité croissante des êtres vivants. Or, comme on luidemandait (en 1997) si l’on ne pouvait pas, quand même, considérer que lecerveau de l’homme était l’objet le plus complexe du monde biologique, il fitcette étonnante réponse : « D’un point de vue neurologique, le cerveau est plus complexequ’aucun autre, mais du point de vue de l’architecture des os du crâne, ontrouve plus compliqué encore chez les téléostéens (poissons osseux) ». N’importe quel adolescent sait bienque la complexité et les performances de son ordinateur sont complètementindépendantes du boîtier qui l’entoure ; comment un éminent biologistepeut-t-il assimiler complexité cérébrale et boite crânienne ? Un teldérapage sémantique est hallucinant, et ne peut s’expliquer que par uninvestissement affectif paradoxal.

L’angoisse et l’amertume générées par notre filiation réputée”hasardeuse” (et qui se retrouve chez les enfants privés de leur pèreréel et /ou de son image) atteignent tout homme qui accepte ces prémices del’orthodoxie scientifique. Au mieux certaines fortes personnalités peuvent sansdoute accepter ce non-héritage de sens dans un contexte stoïcien souventassorti d’un constructivisme, d’un activisme idéologique fréquemment utopique(il importe d’inventer un sens et une éthique).

 

Les quelques citations qui suivent expriment parfaitement l’ambiancedéprimante qui résulte d’un système du monde où ne règne qu’un hasardaveugle.  Voici tout d’abord ledésenchantement de Jean Rostand : « Jamais les hommes ne saurontassez la contingence de leur personne, et à combien peu ils doivent de n’êtrepas ce qu’ils méprisent.[un vertébré inférieur] » ; etencore : « L’homme est un miracle sans intérêt » ; « il se consacrera humblement, terrestrement, humainement, à laréalisation de ses desseins chétifs, où il feindra  de prêter le mêmesérieux que s’il visait des fins éternelles ».   Les positions deBertrand Russell plus stoïques paraissent encore plus cyniques ; pour lui,l’homme n’est que : « leproduit de causes qui n’eurent jamais en vue le but de leurs efforts ; [ ] son origine, son développement, ses espoirs et ses terreurs ne sont quele résultat d’accidentelles collections d’atomes [ ]. Sur le fondement d’uninflexible désespoir peut seule être construite avec sûreté la demeure del’âme.» (il s’agit d’une âme elleaussi “à construire”).   Pourle généticien Albert Jacquard, la consolation vient de la logiquegrégaire: « La découvertede la structure de l’ADN a fait tomber la frontière entre les objets inaniméset les êtres vivants » ;« Mais alors que nous ne sommes guère plus qu’un caillou, commentexister ? [ par] la mise en commun, c’est par elle quevient la complexification » ; « La notion de Dieudont les hommes semblent avoir tant de mal à se passer, n’est rien d’autre quel’expression de ce qui, en chacun, est supérieur à lui-même, la sensation queprocure ce “nous” ».   De Gould enfin nous connaissons déjà lespositions : « Rembobinezle film de la vie, et l’homme fruit d’une série de hasards et de bifurcationsimprobables, n’aurait aucune chance de réapparaître. » ; « …nousne serions pas là ? et alors ? » ; « L’homme ?un détail de l’évolution. Un accident cosmique ».

En guise de consolation la plupart insistent sur la tabula rasa de senset de valeurs qui est ainsi offerte à un constructivisme qu’ils s’évertuent àhabiller de “liberté”. Mais leur discours n’est guère convaincant. Lacontingence aveugle ne peut engendrer qu’une liberté aveuglée. Machineparmi les machines, elle sera comme l’âne aux yeux crevés, actionnant la noriaet qui, croyant marcher tout droit vers son destin, n’a fait qu’orbiter dansune laborieuse insignifiance, devenant noria parmi les norias, machine parmiles machines. Toutes les prétendus libertés qui s’enracinent dans le hasardsont non seulement illusoires mais superflues parce qu’elles viennent troptard ; le sens ne peut se construire, ni se décréter, on ne peut que lerecueillir.

 

Les plus grands esprits scientifiques œuvrant dans un cadrematérialiste peuvent donc être conduits à de telles professions de non-foi, nonseulement en Dieu mais aussi finalement dans l’homme. Pourtant ils ont au moinsla gratification de découvrir et de (croire) comprendre ; qu’en sera-t-ilalors pour les écoliers, les étudiants, les téléspectateurs que l’on formateavec la litanie de l’universelle réduction à la machine ? Ainsi dans unetrès récente série télévisée sur l’évolution était-il bien précisé que (commetous les animaux) l’homme n’était que le fruit de l’évolution et que ce qui lefaisait humain n’était que la qualité de son regard lucide sur… l’évolution contingente !Ainsi, ce qui ferait l’homme humain serait de constater qu’ontologiquement, iln’est fils d’aucune paternité.  Cettecircularité d’insignifiances, ponctuée de ne que castrateurs de tout enthousiasme, est une véritable incitation àl’euthanasie métaphysique, au suicide spirituel.

 

Dans ces conditions, est-il utile, est-il bien sage, que desscientifiques, réputés chrétiens, avalisent de fait, sans sourcilier, toutl’attirail du scepticisme matérialiste darwinien, lequel est doté d’uneincontestable “préadaptation” à engendrer le désenchantement etle doute ? Ils peuvent certes continuer à prétendre qu’”à un autre niveauontologique”, qu’avec “d’autres perspectives métaphysiques”, surun plan strictement surnaturel persistent les vérités de foi. Mais la plupartdes mortels seront-ils capables d’assumer sereinement cegrand-écart ontologique ?

La nécessité de cette schizoïdie est-elle vraisemblable ? PourquoiDieu voudrait-Il : d’une part, qu’en scrutant affectivement le plus intime de notre cœur nous ne puissions éviter d’entendre sonappel, et que d’autre part, en scrutant cognitivement le plus subtil de l’univers, nous ne puissions que conclure à sonabsence ? Cela est contradictoire avec ce que la psychologie révèle surnotre besoin fondamental de signification. La liberté humaine ne peut s’exercersans les délibérations intimes, où cognition et affectivité sont aussiessentielles l’une que l’autre, où le principe de réalité est aussi importantque le monde des idées. On sait aussi que parmi les besoins cognitifsfondamentaux (indispensables à la consistance du soi ), celui decomplétude  et de cohérence des donnéesvenant du monde extérieur et du monde intérieur est primordial.  Comment supposer alors qu’un Dieu Père quiveuille soumettre ses enfants (surtout les contemporains et lesscientifiques !) à cette  éprouvantedissonance cognitive  ? Celle-ci en effet peut très facilementconduire : soit à s’aligner progressivement sur des thèses de plus en plusréductionnistes ne pouvant que grever la foi, soit au replis autistique lequeln’est pas la meilleure attitude pour promouvoir la Bonne Nouvelle. Enfin, lesastrophysiciens, les cosmologistes, les généticiens, que leurs activités etdécouvertes scientifiques ont éloignés de l’athéisme, ont-ils rêvés ou sont-ilsmoins scientifiques que les biologistes réductionnistes ?    

Comment croire en un Dieu Père et imaginer qu’Il ait voulu quel’univers nous apparaisse obligatoirement comme une “lettre contingente etanonyme”, propre à engendrer désenchantement cynique, doutes etraidissements prométhéens compensatoires ? Serait-il paternel, ce Père sedéguisant en “horloger du chaos” ?

 

 

Iv – Conclusion.

 

Il apparaît que la théorie synthétique représente certes un monument dela science moderne, mais qui ne peut aucunement prétendre expliciter latotalité des faits observés. Quant à émettre l’hypothèse que cette théoriepourrait un jour expliquer tout l’observable, ce serait bien mal connaître lamarche de l’aventure scientifique car, comme l’affirmait l’humaniste MarcelLévy : « Le progrès scientifique se contente d’augmenter la superficie dudomaine de connaissance et multiplie par là, les points de contact avec lemystère ».L’éminent scientifique et humaniste (agnostique) lucide qu’était Jean Hamburger a même osé envisagerla définitive incomplétude de la science : « Le progrès quotidien multiplieles énigmes imprévues. [ ] Chaque fois que l’on avancedans le bois, le bois devient forêt. » ; « L’homme sait aujourd’hui qu’il ne saura jamais. »

 

Les biologistes ayant pris conscience decette fuite de l’horizon épistémologique sont cependant moins nombreux queleurs collègues des sciences physiques. L’incomplétude dela science et de ses analyses réductrices est plus flagrante au niveau ducosmos et des quanta où l’intellect humain se trouve très vite contraint audépouillement mathématique, confronté au mystérieux et conduit à reconnaître safragilité. Le discours réductionniste est par contre apparemment beaucoup plusséduisant lorsque que, par la biologie et les sciences humaines, l’objet de larecherche se rapproche de l’essence de l’homme. Cet état de fait propre auxsciences de la vie et de la pensée ne doit pas intimider le croyant. Il est lerésultat d’un processus complexe : d’une part le recul décroissantentre l’investigateur et l’objet étudié qui multiplie l’occurrence desbiais passionnels et idéologiques et les distorsions réductionnistesambitionnant de digérer l’ineffable de l’homme ; d’autre part lamultiplicité, la complexité, l’emboîtement des systèmes en jeu, offrent tant de”mécanismes” à analyser et à décrire que notre entendement en est nonseulement flatté, mais leurré. Nous prenons alors les chaînes de causalitéslocalement intelligibles pour une explication globale, et nos narrations duréel nous illusionnent sur sa prétendue explicitation. Quand bien même lathéorie synthétique expliquerait-elle chacun des pas de l’évolution, elle nerendrait pas compte de sa trajectoire.

En définitive,notre opinion est que l’évolution biologique – tout comme les autres aspects del’univers – se présente comme un immense test projectif, une sorte de Rorschachplanétaire . Son ambiguïté est précieuse car c’est dans l’équivoque ques’exerce et s’évalue le mieux, le libre choix de l’homme. La théoriesynthétique a intégré assez de mécanismes séduisants pour qu’on puissel’interpréter comme une gigantesque mécanique gérée par la seule contingence,et ce sont généralement les partisans de la conception de l’homme machine(héritée des “Lumières”) qui choisissent cette lecture. Mais lathéorie synthétique montre aussi de telles lacunes (à ceux qui acceptent de lesvoir) que l’évolution de la vie ouvre alors, elle aussi, sur le mystère du Sensen tant que préexistence, et ce sont préférentiellement ceux qui pensent quel’homme ressortit au mystérieux et non à l’inventoriable qui privilégient cettelecture.

Il serait vain deprêter à la théorie synthétique plus qu’elle ne peut donner, il seraitdangereux de l’introniser dans l’omnipotence à laquelle elle prétend indûment.Cette prétention est d’autant plus toxique que l’on connaît ses fruits qui sontceux de toute science qui prétend par l’analyse (réputée objective, maissouvent réifiante) réaliser simultanément l’inventaire du mystérieux et lafragmentation du sens. Or nous savons par la bouche du philosophe GabrielMarcel que “l’inventoriable est le lieu du désespoir.

Ceci n’est pas une”belle parole” de philosophe, je connais effectivement des étudiantsqui furent moralement accablés par des enseignements réducteurs de l’évolutionbiologique. En cela ils ne faisaient que suivre Darwin qui, s’il est dépassédans ses explications mécanicistes, est toujours actuel par le désenchantementqu’a inoculé ce maître du soupçon. Sur la fin de sa vie, après avoir évoqué lessentiments élevés d’émerveillement et d’admiration qui remplissent etemportent l’esprit” – sentiments qu’il ressentait autrefois faceaux spectacles de la natureDarwin, avouera lui-même,désabusé : « Aujourd’hui, les scènes les plus grandioses n’entraîneraientchez moi aucune conviction ni sentiment de ce genre. On peut dire à justetitre que je suis comme un homme qui ne verrait plus les couleurs…».

 

Cette lecturepessimiste du test projectif qu’est l’évolution, n’est que la conséquence del’idéologie du hasard et de la nécessité, laquelle est finalement forclusion dunom du Père. Cette étude nous a montré qu’une telle lecture du livre de la vien’est aucunement obligatoire, la science ne nous oblige pas à nous percevoircomme fils du hasard et promis au néant.

L’homme du XXIesiècle est toujours libre non seulement de se reconnaître fils du Père detoute paternité, mais de constater que le Créateur n’a aucunement décidé de seforclore lui-même et a choisi de laisser subsister dans l’histoire de l’universet de la vie assez de mystères – qui outrepassent le problématique – pour queceux qui ne la fuient pas puissent y discerner, discrète mais ferme, Soninexpugnable signature.

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