Le 19 septembre 1846 à La Salette – les apparitions, le secret

Selon l’Eglise Catholique, le 19 septembre 1846, deux bergers, Mélanie Calvat (14 ans) et Maximin Giraud (11), virent une “belle dame” en train de pleurer dans les alpages à La Salette dans les environs de Corps. Une dame qui leur donna un message au sujet du comportement errant des croyants, les appelant à la pénitence. […]

Selon l’Eglise Catholique, le 19 septembre 1846, deux bergers, Mélanie Calvat (14 ans) et Maximin Giraud (11), virent une “belle dame” en train de pleurer dans les alpages à La Salette dans les environs de Corps. Une dame qui leur donna un message au sujet du comportement errant des croyants, les appelant à la pénitence. Cinq ans plus tard, le verdict officiel des autorités ecclésiastiques affirme que les enfants avaient eu une apparition de la Vierge Marie. On procède à la construction d’un Sanctuaire.

Dans la plupart des présentations des événements, y compris celle du Sanctuaire de La Salette, cela s’arrête là. Pourtant, au moins du point de vue de l’histoire et de la sociologie de la religion, c’est justement là où commence la controverse, car Mélanie et Maximin disent tous les deux qu’il n’y avait pas seulement un “message” mais aussi un “secret” qui leur fut transmis par la Dame. Un secret dont la version première, écrite en 1851, était pendant longtemps considéré comme disparu sans trace et dont les rédactions ultérieures ne furent jamais acceptées par l’Eglise. Surtout s’il s’agit du long pamphlet publié par Mélanie Calvat en 1879 dans lequel le “secret” commence par une dénonciation féroce de la corruption des prêtres de l’époque (décrits comme des “cloaques d’impureté”) et se poursuit par des prophéties apocalyptiques, dont la célèbre déclaration que “Rome perdra la foi et deviendra le siège de l’Antéchrist”.

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Mélanie meurt dans l’obscurité relative à Altamura en Italie en 1904, mais c’est à ce moment-là qu’entre en jeu l’écrivain Léon Bloy, publiant le livre Celle qui pleure en 1908 dans lequel il présente brillamment la voyante comme une victime de machinations cyniques de la part d’un clergé français désireux d’étouffer la dimension critique, réformatrice des apparitions.

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En grande partie grâce à l’ouvrage de Bloy, La Salette acquiert une grande notoriété auprès de nombreux intellectuels français, avec en tête le grand philosophe et filleul de Bloy Jacques Maritain (qui porta la cause de Mélanie jusqu’au Pape Benoît XV) mais aussi Paul Claudel, J.-K. Huysmans ou l’islamologue Louis Massignon. Mais en décembre 1915, suite à la parution de diverses opuscules polémiques signées par des partisans de Mélanie Calvat, le Saint-Office interdit aux fidèles d’écrire des commentaires sur le “Secret”.

L’interprétation de la signification des apparitions de La Salette divise l’opinion catholique française tout au long du XXe siècle, certains les regardant comme une clé de lecture essentielle de l’histoire moderne de la France, d’autres considérant Mélanie Calvat comme une mystique fourvoyée, hystérique, adulée par les catholiques les plus réactionnaires, voire schismatiques. Par contre, pour les historiens, le “cas La Salette” revient sérieusement à l’ordre du jour en 1999 quand l’Abbé Michel Corteville, auteur d’une thèse de 800 pages sur le sujet, retrouve dans les archives du Vatican les deux premières versions du Secret écrites par Mélanie et Maximin à la demande des autorités ecclésiastiques en juillet 1851 mais jamais publiées. En 2002 Corteville et René Laurentin sortent chez Fayard l’ouvrage Découverte du secret de La Salette qui permet pour la première fois de comparer les différentes versions du secret communiquées à divers moments par les deux voyants. Si cette étude très détaillée est loin d’avoir épuisé le débat sur La Salette, il est désormais clair que beaucoup d’éléments trouvés dans la version de 1879 (y compris l’essentiel des prédictions eschatologiques) se trouvaient déjà dans les versions des deux voyants dès 1851 et ne peuvent pas donc être considérés comme étant de la pure invention de la part de Mélanie. On trouve notamment sous la main de Maximin (âgé alors de 16 ans et moins soupconné que Mélanie d’être sous l’influence d’autrui) la déclaration suivante:

“La France a corrompu l’univers, un jour elle sera punie. La foi s’éteindra dans la France: trois parties de la France ne pratiqueront plus de religion, ou presque plus, l’autre partie la pratiquera sans bien la pratiquer”.

Maximin Giraud et Mélanie Calvat

Pour les spécialistes des phénomènes mystiques, le “secret” des voyants, et surtout celui de Mélanie, reste un énigme. La question essentielle demeure: est-ce que, suivant une approche “psychologisante”, tout peut être réduit à la projection de ses propres fantasmes, ou bien, malgré toutes les interférences de la subjectivité humaine, est-ce qu’il y a ici un authentique fondement mystique?  A ce sujet, Laurentin et Corteville expriment une certaine frustration méthodologique avec les approches de commentateurs qui prônent des interprétations facilement réductrices (ou qui essaient – selon une logique paradoxale – de retenir l’authenticité des apparitions tout en considérant le secret comme le résultat d’une psychopathologie). L’incapacité de telles analyses à fournir des explications convaincantes viendrait avant tout d’une théorie inadéquate de la connaissance:

Le règne du “tout psychologique” a pesé sur l’étude des mystiques et voyants comme sur les exorcismes. […] Cette méthode réductrice fut promue partout par la révolution tranquille de l’idéalisme, radicalisée de Kant à Brunschvicg (+ 1944). Pour ce dernier, la réalité a disparu au profit de la connaissance. Le sujet et tout, la chose en soi, inconnaissable selon Kant, n’est rien: elle n’existe même pas. A quoi bon la supposer, puisqu’elle ne sert de rien. Nous ne connaissons que notre connaissance en circuit fermé.

(René Laurentin et Michel Corteville, Découverte du secret de la Salette (Fayard, 2002), p. 121)

Comment un chercheur qui ne veut ni accepter le “secret” de Mélanie comme argent comptant ni suivre la ligne trop convenable d’une réduction psychologique sans reste peut-il sortir de cet impasse? Le document le plus fascinant à cet égard est peut-être une lettre écrite par Mélanie à l’abbé Félicien Bliard en 1870 où elle essaie de décrire son mode de perception en quelque sorte “synthésisique” au moment quand elle eut la vision du 19 septembre 1846. Un mode de perception dans lequel, un peu comme dans les récits de mort imminente, la dialectique sujet-objet aurait tendance à disparaître. Il en résulte que les difficultés et incohérences de ses rédactions du “secret” auraient sans doute comme raison principale, comme dans les cas de beaucoup de mystiques, l’ineffabilité de l’expérience première et les limites intrinsèques du langage humain:

“[L]es paroles du ciel ne sont pas seulement des paroles: c’est-à-dire que la personne qui écoute ne s’arrête pas à la lettre, à la parole: mais chaque parole se développe, et l’action future a lieu dans le moment, et l’on voit mille et mille fois plus de choses que ce que les oreilles entendent. On s’élève à une hauteur qui n’est pas le ciel, et peut-être même on ne change pas de place; mais on voit et l’on entend tout, on comprend sans rien dire, et l’on s’oublie soi-même entièrement. Et, sans le vouloir, on entre dans l’esprit des tableaux qui sont exposés: c’est-à-dire, que si c’est un tableau triste, on est triste, si c’est joyeux, on en ressent de la joie […] et tout cela dans une seule parole qui s’échappe des lèvres de Celle qui fait trembler l’enfer, la Vierge Marie. […] Je suis une grande ignorante, mais si j’étais une lettrée des plus savantes, je ne pourrais rien écrire des choses d’en-haut, parce que les expressions des plus grands savants n’arrivent pas à l’ombre de la vérité des expressions dont on se sert là-haut pour se parler. […] Je trouve très difficile de pouvoir rendre une chose qui n’a pas de comparaison.”

(op cit., p. 216-217)