Le Principe Anthropique

Si l'homme n'occupe géographiquement qu'une place insignifiante dans l'univers, il semble que la croissance de la complexité soit au coeur des lois qui gouverne cet Univers, ce qui permet de se reposer des questions sur la finalité que l'on croyait obsolètes.

L’univers, une histoire

Les connaissances scientifiques qui nous permettent d’élaborer une représentation de l’univers se sont considérablement enrichies au cours du XXème siècle. Par voie de conséquence, notre vision de ce vaste ensemble en a été radicalement modifiée.

A la fin du XIXème siècle, on concevait l’espace comme étant une réalité sans limites, homogène en toutes ses parties. Ses propriétés ne variaient pas d’un point à un autre et étaient bien décrites par la géométrie euclidienne à trois dimensions. Le temps s’écoulait de façon uniforme et identique en tout point de l’espace. La matière, immergée dans cet espace, était en mouvement au fil du temps. Pour la plupart, les déplacements étaient cycliques, répétitifs, comme ceux des planètes autour du soleil, et n’étaient pas source de nouveauté. En bref, on se représentait l’univers comme étant immuable. Seuls, sur Terre, les êtres vivants (en particulier l’homme) étaient les produits, les fruits d’une évolution qui, au cours du temps était créatrice de nouveauté.

Aujourd’hui notre représentation de l’univers est radicalement différente. Elle n’est plus fixiste comme auparavant mais évolutive; ainsi peut-on dire que l’univers a une histoire. Cette évolution n’a jamais cessé et nulle partie de l’univers ne s’y est jamais soustraite. L’univers est en évolution. L’espace et le temps ne sont plus des entités absolues indépendantes de l’existence de matière. Ils sont liés en un espace-temps à quatre dimensions dont les propriétés locales dépendent de la densité locale de matière-énergie. Car matière et énergie sont deux aspects équivalents d’une même réalité : de la matière peut être transformée en énergie et vice versa1. Sans matière-énergie, pas d’espace-temps et réciproquement.

Les transformations se produisant au cours de l’évolution s’enchaînent et réagissent les unes avec les autres. Pour certaines, il n’est pas possible de prévoir leur déroulement au delà d’un certain temps2. Et cette indétermination n’est pas due à notre ignorance ou à l’imprécision de nos mesures, mais résulte de la nature même de ces phénomènes. Il s’ensuit qu’on ne peut plus concevoir l’évolution de l’univers et de ses parties dans le cadre d’un déterminisme1 strict dans lequel tout s’enchaînerait de façon totalement prévisible à partir de conditions initiales précises. On pense aujourd’hui en terme de déterminisme affaibli. L’univers évolue, se transforme en toutes ses parties… Parmi d’autres, une planète a été constituée il y a 4,5 milliards d’années environ. Sur celle-là le vivant est apparu, lui-même en expansion évolutive, une évolution aboutissant à l’homme.

Ces êtres humains qui vivent sur Terre sont des observateurs capables de reconstituer l’ensemble de l’histoire de l’univers; cette reconstitution devient, avec le temps, de plus en plus complète et précise. Pour ce faire, ils font appel à un enchaînement interactif de phénomènes naturels, qui ne laisse pas de place à des interventions, à des actions qui proviendraient d’un extérieur à cet univers.

Prenant en compte l’ensemble de ce constat, quelques physiciens ont été conduits à formuler, au cours de la décennie 1970-80, ce qui fut appelé alors le Principe Anthropique2. Pour l’instant et dans le but d’en donner une idée, il suffira de dire qu’il postule que les caractéristiques propres de l’univers devaient et doivent être telles que des observateurs puissent apparaître au cours de son évolution. Après la première formulation de ce principe, son contenu fut l’objet de discussions et controverses au sein de la communauté scientifique. De cette légitime confrontation des points de vue ont émergé plusieurs énoncés nuançant ou affaiblissant le contenu initial.

Nous nous proposons en premier lieu, d’exposer brièvement les faits permettant de saisir le contenu des différents énoncés. Ensuite, nous exposerons la genèse de quelques formulations de ce Principe. Puis nous tenterons de tracer la limite entre un contenu proprement scientifique et un contenu de l’ordre de la signification. Enfin nous proposerons quelques réflexions ouvrant sur un choix de sens

Un modèle d’univers…

Pour construire un modèle d’univers capable de rendre compte de son évolution, on dispose d’un donné important que l’on peut classer en trois catégories : les outils, les briques et les ciments.

Les outils sont des théories validées par la confrontation aux données expérimentales, c’est-à-dire, pour l’essentiel, la relativité générale et la mécanique quantique. Les développements théoriques contiennent des constantes dont les valeurs numériques peuvent faire l’objet d’une détermination expérimentale. Ce sont par exemple la vitesse de la lumière dans le vide1 et la constante de Planck2.

Les briques sont les particules les plus élémentaires dont l’existence a été reconnue par l’expérience et qui sont décrites par le corps des théories. Ce sont des particules nommées quarks qui avec l’électron sont les particules élémentaires constitutives de toute particule matérielle3. Avec ces briques, on peut donc construire les protons et neutrons, puis avec eux les atomes, et par combinaison de ceux-ci les molécules. Les ciments sont les forces agissant entre les partenaires ou plutôt les interactions (inter-action) entre ceux-ci. Dans l’univers actuel, on en dénombre quatre différentes. L’interaction forte qui lie les quarks entre eux et protons et neutrons au sein des noyaux des atomes, l’interaction faible qui se manifeste lors de désintégration radioactive, l’interaction électromagnétique (responsable, entre autres, des interactions entre charges électriques) et l’interaction gravitationnelle produisant une attraction entre masses de matière. A l’échelle macroscopique, l’interaction gravitationnelle s’exprime sous la forme de la loi de Newton. L’intensité de chacune de ces interactions dépend d’une constante de couplage, dont la valeur est déterminée par l’expérience.

D’un modèle élaboré avec les données rappelées ci-dessus, on déduit une histoire de l’univers, son évolution. Mais pour que l’ensemble soit valable, il est nécessaire que le modèle rende compte de nombreuses observations expérimentales dûment contrôlées et traduites en quantités mesurées. Nous ferons état ici des quatre plus importantes :

– les amas de galaxie s’éloignent les uns des autres, se fuient, avec une vitesse proportionnelle à leurs distances respectives. Depuis les premières mesures effectuées par l’astronome américain Hubble (1929), de nombreuses autres, plus précises, ont confirmé ce résultat et ont montré qu’il était indépendant de la direction d’observation. La fuite mutuelle des galaxie est un phénomène isotrope.

– l’univers est très froid. Les mesures effectuées, après celles de A.Penzias et R.Wilson en 1964, indiquent que les photons1 qui peuplent l’espace interstellaire ont une répartition en énergie équivalente à une température de 3° Kelvin (- 270°C)2. Comme la fuite des galaxies, il s’agit d’une propriété isotrope, avec néanmoins des irrégularités infimes, prédites par la théorie cosmologique et mises en évidence récemment par le télescope spatial Hubble. Bien entendu il existe quelques points chauds, comme les étoiles et les planètes, mais ce sont des agglomérats de matière très petits comparés aux dimensions du vide interstellaire.

– l’univers est composé, en moyenne, de 75% d’hydrogène et de 23% d’hélium. Le reste, soit 2%, est constitué par les 100 autres types d’atomes connus. Cette composition est homogène, est la même en tous lieux. Comme pour la température, les masses matérielles, les étoiles et planètes par exemple, sont de très petits points singuliers.

– sur Terre, peut-être ailleurs, des êtres vivants sont apparus et se sont multipliés. Nous en avons l’expérience et cette affirmation ressort de l’évidence. Mais si ces êtres vivants résultent d’une évolution, cela implique que se forme au moins une planète sur laquelle se trouvent réunies les conditions de leur apparition. En particulier, qu’il y soit concentré les atomes constitutifs des molécules biologiques, les protéines par exemple. Ce sont principalement et sans que cela soit suffisant, les atomes de carbone, oxygène, azote, hydrogène… qui, à l’exception du dernier, ont une concentration moyenne, dans l’univers, de 2%. En conformité avec l’une des conclusions de la relativité générale et avec l’observation de la fuite des galaxie, l’univers est en continuelle expansion. Cela implique que dans le passé, sa taille était plus petite qu’elle n’est aujourd’hui, et d’autant plus petite que l’on remonte loin dans le passé. A la limite d’un commencement dans le passé, on le conçoit comme étant réduit à n’être pas plus gros qu’une des particules que nous avons rencontrées précédemment. Comme on le suppose physiquement isolé, la quantité de matière-énergie qu’il renferme reste constante au cours de l’expansion. Il s’ensuit qu’au commencement toute la matière-énergie de l’univers était concentrée dans un volume équivalent à celui d’une particule. La densité correspondante était donc colossale… et ce volume ne demandait qu’à croître, à grossir très brutalement. On se représente cette croissance aux premier instants comme une explosion. Le nom suggestif de big-bang que porte ce modèle vient de cette vision. Cela se serait produit il y a 15 milliards d’années environ1.

Dans ce cadre nous pouvons entreprendre la description de l’évolution de l’univers. En remontant le temps, depuis aujourd’hui jusqu’au commencement. Pendant une très longue période, d’aujourd’hui jusqu’à une seconde environ après le commencement, notre description, même si elle est incomplète, aura un caractère très plausible car nous disposons de données expérimentales validant les outils que nous utilisons. Avant la première seconde, les outils utilisés (les théories) ne peuvent plus faire l’objet de vérification expérimentale. En conséquence, notre discours est de l’ordre de l’hypothèse. D’ailleurs, il faut aussi souligner que les concepts et les mots usuels employés pour décrire cette période de prime jeunesse sont inadéquats. Nous serons donc approximatifs et notre discours ne sera pas exempt de paradoxes. Ainsi et par exemple, quelle notion porte le mot “commencement” que nous avons utilisé? Usuellement, ce mot porte l’idée de temps, de début dans le temps, d’un avant et d’un après. Or l’on a de bonnes raisons pour penser que le temps et l’espace, l’espace-temps n’existaient pas au commencement mais serait apparu quelques “micro instants” après ce commencement. On voit bien le paradoxe dans lequel le langage nous enferme! Il faut donc s’efforcer de reconnaître les limites d’un discours, avant d’en tirer d’éventuelles conclusions.

Reconstituant l’histoire

Cela étant précisé, nous donnerons ici une très brève description des événements qui se sont succédés à partir de la première seconde2. L’univers ne contient alors que des protons, neutrons, électrons et neutrinos ainsi qu’un milliard de photons pour chacune de ces particules. Ce sont les ingrédients d’une soupe très épaisse et brûlante puisque la température est de l’ordre de quelques milliards de degrés. Le chaudron qui la contient est très vaste puisque la taille de cet univers est de l’ordre de l’année-lumière1. L’expansion se poursuit et ne cessera plus, entraînant une augmentation de la taille du chaudron et une baisse de la température de la soupe. Ce phénomène gouverne toute la suite des événements dont nous noterons quelques grandes étapes :

– les protons et les neutrons s’associent pour former les noyaux d’hélium. Lorsque tous les neutrons sont utilisés le chronomètre indique 3 minutes. Cette période est appelée nucléosynthèse primordiale, car se constituent alors les premiers noyaux d’atomes. Il faut remarquer ici que le neutron à l’état libre, soit non lié à l’intérieur d’un noyau, se désintègre radio activement avec une période de 15 minutes. Un modèle d’univers doit donc placer la nucléosynthèse des noyaux d’hélium bien avant le premier quart d’heure sinon la quantité de noyaux formés ne permettrait pas de retrouver la concentration actuelle en atomes d’hélium de 23%2.

– après dix années, les noyaux d’hélium se lient avec des électrons pour constituer les atomes d’hélium. Il faut attendre cent ans environ pour assister à la formation d’atomes d’hydrogène à partir de protons et d’électrons et 300 000 ans pour que tous ces atomes se regroupent deux par deux en molécules d’hydrogène. La température de l’univers est alors de et sa taille de l’ordre de 15 millions d’années-lumière.

– la densité de matière est alors très faible. Les photons, les grains de lumière, se déplacent dans ce milieu sans rencontrer les atomes d’hélium ou les molécules d’hydrogène. Il n’y a plus d’interaction entre eux. On exprime ce fait en disant qu’il y a découplage photon matière. En conséquence, on doit considérer séparément leur devenir respectif.

– pour les premiers, l’histoire est simple. Au cours de l’évolution ultérieure, l’univers va grossir d’un facteur mille et la température équivalente des photons, qui était de 3000°Kelvin, sera divisée par ce même facteur. On retrouve donc la température de 3°Kelvin, celle qui est mesurée aujourd’hui.

– en ce qui concerne la matière, il faudra attendre quelques cent millions d’années avant d’assister à la naissance des premières étoiles, les étoiles dites de génération 1. En leur sein, au fur et à mesure que la température s’élève, les atomes d’hélium et d’hydrogène suivent le chemin inverse de celui qui les avait produits et reviennent en l’état qui prévalait lors de la nucléosynthèse primordiale. Les noyaux d’hydrogène fusionnent pour donner des noyaux d’hélium puis, la température du milieu croissant encore, trois noyaux d’hélium fusionnent entre eux pour former les premiers noyaux de carbone. Ces noyaux sont alors dans un état excité; de plus, ils ont une masse-énergie presque égale à celle des trois noyaux d’hélium qui ont servi à les former. Cette concordance fortuite facilite la réaction nucléaire. Sans elle, il est probable que les étoiles n’auraient pas synthétisé le carbone… Ensuite sont synthétisés les noyaux d’oxygène, d’azote… Mais à ce jeu le combustible s’épuise et l’étoile meurt en s’effondrant sur elle-même. Il se produit une gigantesque implosion suivie d’une explosion qui projette dans l’espace interstellaire tous les corps synthétisés. Ce milieu s’enrichit un peu en carbone, oxygène, azote… Les étoiles de seconde génération se constitueront à partir de ce milieu et par leur mort contribueront à l’enrichir un peu plus. Le Soleil est une étoile de génération 3, s’étant constitué 10 milliards d’années après le commencement, soit il y a 5 milliards d’années environ. La Terre est un peu plus jeune… mais tous les atomes qui la composent ont été synthétisés par les étoiles. Nous sommes poussières mais poussières d’étoiles1. Une histoire singulière

Cette histoire, brièvement retracée, est caractérisée par trois faits importants:

– tout d’abord, elle se déroule en une succession de phénomènes naturels accessibles à notre entendement. Ces phénomènes ne s’enchaînent pas tous suivant une succession de cause à effet, mais ils s’enchaînent en réagissant les uns sur les autres. Cette interaction réciproque produit de la nouveauté.

– ces produits nouveaux sont à la fois plus complexes et plus individualisés. On constate en effet, en partant de la première seconde, que les structures produites à partir des protons, neutrons et électrons sont de plus en plus élaborées et complexes. Ce sont, comme nous l’avons vu, les noyaux d’atomes d’hélium, puis les atomes de ce corps et ensuite les molécules d’hydrogène. A partir de ceux-ci se constituent les premières étoiles, des machineries complexes, qui fabriquent des atomes comme le carbone, qui sont eux-mêmes plus complexes que ceux qui ont alimenté la fournaise qui les a élaborés. Quant au vivant, les molécules qui le constituent sont beaucoup plus élaborées et les structures vivantes se situent au niveau le plus élevé de la complexification. Mais en se complexifiant, les structures deviennent aussi de plus en plus individualisées. Ce dernier point n’a peut-être pas été suffisamment souligné jusqu’ici. Toutes les particules que nous avons inventoriées sont indiscernables, ce qui signifie que l’on ne peut discerner une particule de sa consoeur du même type. Par exemple, on ne peut discerner un proton d’un autre proton, un électron d’un autre électron. On ne peut les individualiser. Il en est de même des atomes ou des molécules d’un même type. Mais au niveau de leurs plus ou moins gros agglomérats (astéroïdes, planètes ou étoiles, par exemple), les corps ainsi formés sont localisés dans l’espace-temps et discernables les uns des autres. Le vivant est, en chacun de ses représentants, individualisé. En effet à l’intérieur d’un même type, d’une même espèce, un être vivant se distingue en général d’un autre par le fait qu’il n’a pas le même génome, que ce génome est pour chacun unique.

– enfin cet univers est singulier parmi un ensemble d’univers que l’on peut concevoir et dont on peut déterminer les propriétés. En effet, on est à même de reproduire par le calcul l’évolution de divers univers, différents du nôtre par leurs structures et leurs propriétés initiales. On peut changer, entre autres grandeurs, la valeur numérique de l’une des constantes de couplage des interactions et en déduire l’effet produit. On obtient un autre univers dans lequel, en général, la vie ne peut apparaître naturellement. Par exemple :

– une faible augmentation de la constante de force faible provoque une diminution de la période de désintégration radioactive du neutron. Ces particules disparaissent alors avant qu’ils ne puissent être associés aux protons pour former les noyaux d’hélium. La nucléosynthèse primordiale n’a pas lieu et l’univers ne contient que des atomes ou molécules d’hydrogène.

– une faible variation, dans un sens ou dans l’autre, de la constante de couplage de l’interaction forte supprime la coïncidence entre l’énergie de quatre atomes d’hélium et celle du carbone excité. La réaction ne peut se produire. Sans carbone, l’univers est sans vie.

On peut faire varier ainsi les valeurs de chacune des constantes physiques qui sont nécessaires pour décrire un univers. On s’aperçoit alors que la grande majorité des univers ainsi recomposés ne peuvent accoucher de la vie. En ce sens celui qui nous abrite est singulier et cette singularité proviendrait d’une configuration primordiale, de conditions initiales très précises.

Genèse et formulation d’un Principe

En 1961, alors que le modèle d’univers et les développements que nous venons d’exposer n’étaient pas encore établis, R.H.Dick, remarquant la coïncidence entre les valeurs de deux grands nombres signifiant que l’âge de l’univers doit être de l’ordre de grandeur de la durée de vie d’une étoile, en proposa une explication de caractère anthropique. Pour lui cette coïncidence est une conséquence de la présence d’êtres vivants dans l’univers. Car elle impose à l’univers d’être suffisamment vieux pour que le carbone ait eu le temps d’apparaître. Or celui-ci n’apparaît que dans le cadre de nucléosynthèses stellaires comme nous venons de l’expliquer. En 1975, B.Carter reprit ces idées et énonça une proposition qu’il nomma Principe Anthropique. En fait il en énonça deux versions dites respectivement faible et forte.

La forme faible stipule que la présence d’observateurs dans l’univers impose une contrainte sur l’âge de l’univers. Il doit être compris entre certaines limites.

La forme forte étend le champ des contraintes à l’ensemble des propriétés de l’univers et non plus seulement sur son âge. En particulier, les valeurs des constantes physiques doivent satisfaire cette contrainte anthropique. Carter résume toutes ces idées en disant: “l’univers est tel qu’il est parce que nous existons”.

De là à penser qu’il a été fabriqué ou qu’il s’est fabriqué en vue de notre existence, il n’y a qu’un petit pas. Bien que ce pas ne soit pas explicitement franchi, il n’en reste pas moins vrai que la version forte, tout au moins, introduit par le biais de données scientifiques une interprétation téléologique, introduit une idée de finalité ou fait implicitement appel à une intentionnalité. Le principe ainsi énoncé ne se situe pas exclusivement dans un cadre scientifique et de ce fait est critiquable.

C’est alors que furent entreprises les études des différentes classes d’univers possibles. En faisant varier les constantes physiques ou les propriétés initiales de l’univers, on dressa ainsi un inventaire de quelques univers possibles et on décrivit leurs propriétés. Nous avons vu ci-dessus qu’une des conclusions que nous pouvons tirer de telles études, est que notre univers est singulier. Mais ce n’est pas la seule conclusion possible et d’autres ont été proposées qui en quelque sorte prennent le contre-pied de celle-ci. Nous pouvons les regrouper en deux grandes classes:

– si l’on peut concevoir d’autres univers, c’est parce que l’univers est en fait composé d’un ensemble de mini-univers ayant tous des propriétés différentes. Le nôtre est l’un de ceux-là, situé dans une région du grand univers formé par l’ensemble des mini-univers possibles. Certains ajoutent que celui ou ceux qui réunissent les conditions d’apparition de la vie sont le résultat d’un hasard, d’une sorte de loterie qui ferait apparaître un bon ou un mauvais numéro.

– l’univers évolue de façon cyclique. Cette conception est issue des études visant à prévoir le futur de notre univers. En effet, on peut envisager deux scénarii : soit l’expansion actuelle se poursuit indéfiniment, soit cette expansion se ralentit, s’arrête et est alors suivie d’une phase de contraction ramenant l’univers à son point de départ. Il aurait alors décrit un cycle. Donc, selon la conception d’un univers cyclique, celui-ci se réalise en une succession de cycles et à chaque cycle ses propriétés sont différentes. Nous serions dans un des cycles favorables à l’apparition de la vie. Là aussi certains ajoutent que les conditions initiales du début de chaque cycle sont le résultat du hasard.

Ces deux conceptions1 ont pour elles l’avantage de réduire l’importance, voire de supprimer les notions de finalité ou d’intentionnalité qui sont implicitement contenues dans la formulation du Principe Anthropique basée sur l’existence d’un seul univers. Mais elles font appel à l’existence d’univers ou à des cycles d’un même univers dont on ne peut, par l’expérience, vérifier la réalité. En effet il est peu probable qu’ils puissent se manifester par des effets observables par des observateurs localisés dans notre univers. Si l’on se réfère à la règle du rasoir d’Ockham qui exclue toute pluralité de raisons que n’impose pas l’expérience, soit une règle d’économie, on ne peut plus considérer ces conceptions.

Autres formulations… le Principe de complexité…

On doit donc considérer un univers unique et dans ce cadre, on est renvoyé au Principe Anthropique. Peut-on en formuler un énoncé qui soit exempt de toute interprétation téléologique? Son énoncé peut-il être débarrassé de tout point de vue subjectif et en tendant à l’objectivité2, peut-on lui conférer un caractère scientifique? Il semble bien que cette gageure ait été tenue par H.Reeves en proposant un énoncé de ce Principe à la fois plus limité et plus général. Cet auteur, pour bien marquer le changement de point de vue, l’appelle Principe de complexité et le formule ainsi : “l’univers possède depuis les temps les plus reculés accessibles à notre exploration, les propriétés requises pour amener la matière à gravir les échelons de la complexité”3.

Ce dernier énoncé est plus objectif que les précédents et cela pour deux raisons. Tout d’abord il limite la portée de l’énoncé à ce qui est accessible à notre entendement. Pour l’instant, il s’agit de la période débutant une seconde après le commencement. Ensuite il englobe tous les échelons de la complexité, l’ensemble du processus de complexification. Cette position évite de redonner à la vie et à l’homme en particulier, une place centrale dans l’univers, une conception en contradiction avec ce qu’on appelle le principe cosmologique. En effet il résulte de la relativité générale que toute position dans l’univers est équivalente, qu’aucune position n’est privilégiée. En particulier il n’est pas strictement improbable qu’en d’autres lieux que sur Terre, la matière ait pu gravir les échelons de la complexité pour atteindre une forme de vie.

Peut-on, sans manquer à l’objectivité, étendre la validité de cet énoncé au delà de la limite temporelle qu’il s’impose? Peut-on étendre donc sa validité en remontant le temps jusqu’au commencement en n’oubliant pas les réserves que nous avons formulées à propos de l’emploi de ce mot? Oui, si l’affirmation a alors le statut d’une hypothèse. Une hypothèse qui serait validée si le modèle de big-bang se révèle être valable depuis le commencement car alors l’univers apparaît en ayant des propriétés bien précises. Mais une hypothèse qui demanderait à être revue si les résultats de récentes théories tendant à unifier les quatre interactions fondamentales en une seule et de ce fait aptes à décrire les tous premiers instants, sont authentifiés. On pourrait alors dire “l’univers se contiendrait entièrement lui-même et ne serait affecté par rien d’extérieur à lui. Il ne pourrait être ni créé ni détruit. Il ne pourrait qu’ETRE”1.

Mais au fond, quel que soit le modèle valable ou qui sera validé, il est ou il sera nécessaire qu’il rende compte de tout ce que nous observons, en particulier du fait que nous existons. Même s’il ne peut qu’ETRE, l’univers doit ETRE tel, dans ses structures, que la complexité puisse croître en quelques lieux de notre espace-temps et aboutir à une forme de vie plus ou moins élaborée. Même si l’univers surgit à partir d’un état chaotique, au sens que les physiciens donnent à ce concept, son état au début ne peut être quelconque, comme le souligne S.Hawking “…l’état présent de l’univers a pu naître à partir d’un grand nombre de configurations initiales différentes… Il ne peut être question, cependant, que toute configuration initiale ait pu mener à un univers tel que celui que nous observons.”1.

Il est donc légitime, du point de vue de l’objectivité, d’énoncer un Principe qui résume les contraintes imposées à tout modèle visant à décrire l’évolution de l’univers. Il doit définir les conditions physiques et biologiques que le modèle doit remplir pour être reconnu valable, en évitant d’inclure des redondances et des conditions superfétatoires. Mais ce principe étant énoncé, de quelle utilité peut-il être dans la pratique scientifique? Il peut être alors utilisé comme un principe de sélection servant à éliminer tout modèle qui a priori ou a posteriori ne satisferait pas à une des conditions essentielles. Sur un mode plus positif, il peut être aussi vu et utilisé comme un principe de compatibilité2 prescrivant les conditions de compatibilité d’un modèle en rapport avec toute l’histoire de l’univers.

Toutes ces conditions ne peuvent être énoncées en une courte formulation. Ce type d’énoncé ne peut que tendre à exprimer une synthèse de ce qui est essentiel. De ce point de vue, le Principe de complexité souligne en un raccourci saisissant l’importance du mouvement de complexification. En mettant l’accent sur d’autres caractéristiques de l’évolution de l’univers, on peut proposer d’autres énoncés synthétiques… Ainsi nous pouvons dire : pour nous observateurs, l’univers évolue à partir d’une constitution première, d’une configuration primordiale contenant en puissance, en état de potentialité toutes les composantes qui apparaîtrons et que nous observons, des plus simples aux plus complexes. Cette formulation implique notamment que le processus univers se déroule selon une morphogénèse ou plutôt une structurogénèse autonome, c’est-à-dire sans intervention ou apport d’un éventuel extérieur.

Du contenu au sens

La comparaison, sans être raison, avec la reproduction sexuée chez les êtres vivants peut être éclairante. Lorsque les deux gamètes ont fusionné, la nouvelle cellule se divise et se diversifie selon un processus de morphogénèse autonome mais qui n’est pas autosuffisant. En effet le nouveau vivant doit, pour se construire, recevoir de l’extérieur les matériaux nécessaires à cette construction et être placé dans un environnement favorable. Il en est de même, toute proportion gardée, de la morphogénèse de l’univers, à cela près toutefois, qu’en ce processus il est autosuffisant.

Afin de poursuivre la comparaison, on notera préalablement, que l’un des caractères essentiels de chaque être vivant, explicité par J.Monod,1 est d’être doté d’une téléonomie2. Cette notion diffère de celle de finalité en ce sens qu’elle porte, pour cet auteur, l’idée de projet et non celle d’aboutissement, de fin. Chaque être vivant porte un projet visant à ce qu’il assure la pérennité de l’espèce. Ce caractère téléonomique est différent de l’invariance reproductive, un des caractères au moyen duquel le projet se réalise.

Par comparaison donc, l’univers serait-il doté d’un tel projet, ou reconnaissons-nous dans son évolution les effets de cette propriété? Et notre formulation du principe, ou d’autres, visant à l’objectivité, ne portent-elles pas la marque, l’empreinte d’un tel concept que nous admettons en notre subjectivité? S’il en est ainsi, on ferait alors appel à un principe téléonomique universel et, ce faisant, on adopterait une attitude mentale qualifiée par J.Monod d’animiste1. Animiste en effet, si cela revient à dire qu’une sorte de psyché est active au sein de l’univers, guidant et orientant son évolution. Poussée à l’extrême, cette attitude de pensée reporte sur un mythe l’explication d’une évolution qui se déroule selon des processus naturels.

Cette attitude n’étant pas la nôtre, on éliminera de notre discours toute idée de ce genre. Mais cela étant précisé, il faut bien reconnaître qu’en ce discours, nous prenons une position téléonomique en postulant que l’état primordial de l’univers est ordonné à un devenir. On ne peut en fait éviter d’introduire dans nos formulations une certaine subjectivité minimale, car nous sommes en ce point à la charnière où le discours scientifique bascule vers une éventuelle signification. L’ensemble des données objectives sur l’univers et son évolution laisse la place à une interprétation et ouvre la voie à la recherche d’un sens (ou d’une absence de sens!). En toute liberté, chacun peut alors se forger une intime et profonde conviction qui cependant devra rester cohérente avec les données objectives.

Bibliographie

Sur le principe anthropique:

  • J.Demaret, Le principe anthropique, Bulletin n° 17 de l’association Science et Théologie, 1986.

  • J.P Longchamp Études Avril 1991.

Sur “l’histoire” de l’univers avec allusions ou discussions de sens possibles :

  • S.Weinberg, “Les trois premières minutes de l’univers”, Seuil 1978.

  • H.Reeves, “Patience dans l’azur”, Seuil, 1981. “Poussières d’étoiles”, Seuil, 1984.

  • Trinh Xuan Thuan, “La mélodie secrète”, Fayard, 1988.

  • S.Hawking, “Une brève histoire du temps”, Flammarion, 1989.