LE RÉEL EXISTE-T-IL ? LE VERTIGE QUANTIQUE

Le mot réel recouvre deux notions différentes. La première est celle du sens commun, à savoir que le réel est ce qui existe indépendamment de nous et de notre capacité de connaître. C'est l'interprétation traditionnelle qui a dominé jusqu'à la fin du XVIIIème siècle, grosso modo, Spinoza, au XVIIème siècle, définit la " substance " comme ce qui existe indépendamment de moi et que je peux essayer de connaître.Il y a une autre école de pensée qui met sous ce mot quelque chose de toutà fait différent. Les premiers frémissements apparaissent avec Descartes quand il estime possible de douter de l'existence même d'une réalité. Son approche l'amène à justifier l'existence du réel grâce à l'existence de Dieu qui ne peut pas avoir le dessein de nous tromper

Temps de réflexion
LE RÉEL EXISTE-T-IL ?
LE VERTIGE QUANTIQUE

Le mot réel recouvre deux notions différentes. La première est celle du sens commun, à savoir que le réel est ce qui existe indépendamment de nous et de notre capacité de connaître. C’est l’interprétation traditionnelle qui a dominé jusqu’à la fin du XVIIIème siècle, grosso modo, Spinoza, au XVIIème siècle, définit la ” substance ” comme ce qui existe indépendamment de moi et que je peux essayer de connaître. Mais ce n’est pas moi qui en suis la source. La substance n’a pas besoin d’être pensée par l’homme pour être. L’idée conjointe à cette première notion donne à la science la mission de lever le voile des apparences, pour trouver le réel. Par exemple nous voyons le couleurs. Si nous creusons là-dessous, nous découvrons en fait qu’il s’agit d’un échange de photons, de longueurs d’onde, etc… qui constitue la réalité que la science nous permet de découvrir. Ceux qui accepte cette définition de la réalité pense évidemment que la réalité existe. Pour éviter les confusions, j’appelle ” réalité indépendante ” le réel tel que nous venons de le définir. Ajoutons que le mot ” indépendante ” ne signifie pas que l’on ne peut pas agir dessus, mais que la réalité continue d’être sans qu’une intervention humaine soit nécessaire.
Il y a une autre école de pensée qui met sous ce mot quelque chose de tout à fait différent. Les premiers frémissements apparaissent avec Descartes quand il estime possible de douter de l’existence même d’une réalité. Son approche l’amène à justifier l’existence du réel grâce à l’existence de Dieu qui ne peut pas avoir le dessein de nous tromper.Par conséquent, nous pouvons dire que le réel existe bien et que nous pouvons le connaître. Vient ensuite au XVIIème siècle le philosophe irlandais Berkeley, beaucoup plus radical, qui pense que nous ne connaissons que des idées. Malheureusement, rien ne prouve qu’il y ait quoi que ce soit derrière nos idées. Et si par hasard il y avait quelque chose, rien ne prouve que nos idées ait un rapport avec ce quelque chose. Berkeley en arrive à affirmer qu’une chose n’existe que si elle est perçue. Quant à la matière, son existence est problématique. C’est ensuite Kant a définit une nouvelle option de la réalité. Selon lui la chose en soi, c’est à dire l’objet tel qu’il est indépendamment de moi, n’est pas connaissable, il donne donc à la réalité un sens tout à fait différent. Elle devient l’ensemble des représentations que nous nous faisons des objets, l’ensemble des phénomènes au sens étymologiques, c’est-à-dire l’ensemble des apparences. Cette deuxième réalité je l’appelle ” réalité empirique “.
Cette manière de parler, qui consiste à distinguer deux notions, hérisse beaucoup gens. Les gens de la première catégorie disent qu’il n’y a qu’une seule réalité qui mérite ce nom, la réalité” indépendante. Les autres affirment évidemment le contraire. Je crois qu’il vaut mieux essayer de comprendre ce que disent les uns et les autres avant de trancher. Une anecdote, peut importe qu’elle soit vraie ou fausse, raconte que les anciens Egyptiens ne connaissaient qu’un seul fleuve, le Nil qui coule du sud au nord. A l’époque ils n’avaient qu’un seul mot pour désigner les deux notions de nord et d’aval. Un beau jour, ils ont découvert l’Euphrate, qui coule en sens inverse. Ils ont alors, paraît-il, connut une période d’angoisses philosophiques intenses car ils n’arrivaient pas à distinguer l’aval et le nord. L’ambiguïté du mot réalité, ou réel, que nous employons, conduit à des difficultés qui peuvent être évitées si nous prenons la précaution de distinguer deux notions qui sont confondus sous le même mot.
Aujourd’hui, l’ensemble des physiciens, du moins ceux qui sont préoccupés de mécanique quantique (1) préfèrent la notion de réalité empirique. Cette notion, à son tour, engendre deux courants de pensée. Le premier affirme que le réel indépendant existe bel et bien, mais malheureusement il est tout à fait inconnaissable. C’est, grosso modo, la thèse de Kant. La science se contente donc d’étudier ces phénomènes, tel que je viens de les définir. Une autre manière de comprendre cette notion de réalité empirique consiste à dire que cette notion de réalité indépendante de nous n’a vraiment aucun sens. Il faut rejeter la partie de la thèse de Kant qui concerne la chose en soi, il vaut mieux ne parler que de la réalité empirique. Hélas, si l’on supprime le substrat de la réalité” empirique, on tombe dans un idéalisme intégral, à la Berkeley. Ce dilemme, mes collègues scientifiques l’évitent soigneusement. Ils évitent même de se poser la question. Ils jouent de l’ambiguïté. Ils prétendent avoir un accord de façade avec les mécanicistes, très nombreux, notamment chez les biologistes, pour qui le monde est un Mécano. Cette position est évidemment commode pour vulgariser ce qu’on fait : le monde se réduit à une espèce de Lego, à des engrenages de roues dentées, à des petites billes qui s’entrechoquent, etc. Les physiciens qui jouent du flou philosophique peuvent ainsi proclamer leur accord avec les purs mécanicistes, qui érigent en absolu l’objet dans le formes bien précises. Mais les physiciens savent très bien que les choses ne se passent pas ainsi ; Laisser les choses dans l’ombre est, après tout, une forme d’obscurantisme.
J’essaie donc de dissiper ce flou artistique qui nimbe le réel pour obliger les gens à regarder les choses au fond. S’ils me disent que seule la réalité empirique a un sens, alors je leur demande s’ils sont idéalistes ; La plupart d’entre eux ne sont pas près à le reconnaître. Il y a bien sûr des exceptions comme Costa de Beauregard et Abitbol qui a récemment publié une traduction de ; Schrödinger, précédée d’un texte très intéressant qui s’appelle ” L’Elision “. Au moins ces auteurs ont-ils l’avantage d’avoir une position claire, même si je ne la partage pas. Si, au contraire, un physicien me dit qu’il admet l’existence d’une réalité indépendante, comment expliquer que les expériences effectuées sur les microparticules ne puissent pas être décrites en terme d’objectivité forte (2) ?
Il ne suffit pas d’interroger, il vient un moment où il faut soi-même risquer une réponse. Je prends d’abord connaissance des données de fait de la science, car je ne suis pas un pur philosophe, je reste un scientifique. J’estime indispensable la notion de réalité indépendante, au sens d’un substratum indispensable. Même Berkeley, en un certain sens, a besoin d’un tel substratum c’est le rôle qu’il donne à Dieu. Je pose donc comme un axiome l’existence d’un réel indépendant. Mais à partir de cet axiome, il n’y a aucune nécessité logique à affirmer que cette réalité indépendante est connaissable. D’ailleurs, la science, que je pratique tous les jours, ne prétend pas décrire une réalité indépendante ; Elle se borne à une description de la réalité empirique. En même temps, je crois que la réalité que nous percevons émane d’un réel plus profond.
L’un des messages fondamentaux de la science moderne est justement cette distance qu’il y a entre les phénomènes et quoi que ce soit qu’on puisse appeler réalité. Je vois là comme une espèce de retour à ce que j’appelle le grand réalisme, c’est à dire le réalisme à la Spinoza, dans lequel la substance, la réalité ultime, est quelque chose de très éloigné de la banalité du quotidien. Cette démarche montre que la science n’est pas seulement à connaître, elle est aussi à penser, dans le noble sens du terme.
        Propos recueillis par Paul Loubière

(1) La mécanique quantique décrit l’infiniment petit où les particules et même le ” vide ” ont l’air de se comporter de façon étrange, ; en comparaison de notre univers macroscopique. Ainsi, il n’est pas possible de connaître, avec une précision aussi grande que l’on veut à la fois à la position et à la vitesse d’une particule. Ou l’on connaît très bien la première et pas la seconde ou vice-versa. Le ” vide ” n’est pas si vide, il peut donner naissance à des particules . C’est cela qui accentue l’interrogation sur ce qu’est le réel (NDLR)
(2) Rappelons que, en mécanique quantique, l’observation perturbe ce que l’on veut observer. C’est l’analyse de ces perturbations qui enseigne sur l’objet observé (NDLR)

BIBLIOGRAPHIE
Vient de paraître :
Penser la science, ou Les enjeux du savoir, par Bernard d’Espagnat. Gauthier-Villars,295 pp. 145 F
Une incertaine réalité, par Bernard d’Espagnat. Gauthier-Villars. Paris 1985
Le cantique des quantiques, par Sven Ortoli et Jean-Pierre Pharabod. Livre de Poche, 1987
L’Esprit et la Matière par Edwin Schrödinger, Le Seuil. 1990