Les cadavres extraordinaires. Essai de thanatologie mystique

L'article catégorise les phénomènes mystiques liés au corps vivants (lévitation, stigmates, phénomènes de luminosité, 'myroblytie' (émission d'odeurs parfumées...) et morts (absence de rigor mortis, exsudation de liqueurs odorantes, absence de putréfaction...). Il est proposé que l'étude de ces phénomènes est impossible selon un modèle anthropologique dualiste (corps-psychisme(âme)) mais nécessite un modèle ternaire de l'être humain (corps-âme-esprit). Etudes sur la mort n° 129 (2006/1), p. 145-169. Niveau universitaire

Saint Bernard, afin de susciter dans l’esprit de ses frères des pensées salutaires, aimait à leur rappeler ce qui les attendait. Il disait les choses ainsi : « Post hominem, vermis. Post vermis, foetor et horror ». Soit : « Après l’homme, le ver. Après le ver, la puanteur et l’horreur ». Cette évocation particulièrement délicate ne met pas en scène le devenir de l’âme, c’est bien évident, mais celui du corps. Autrement dit celui du cadavre. Plus précisément encore, elle met en scène le devenir normal du cadavre ordinaire. Mais les cadavres ne connaissent pas toujours les affres de la décomposition. Soit en raison de l’environnement naturel ou bien de pratiques funéraires propices, ce qui ne nous intéresse guère aujourd’hui. Soit en raison des propriétés particulières du cadavre, lequel se décline ainsi lui-même comme étant véritablement extraordinaire, ce qui nous intéresse beaucoup plus. Et ceci nous intéresse même tant, que c’est uniquement de ces cadavres-là dont je vais vous parler maintenant. Alors que l’on s’intéresse à eux et que l’histoire laisse suffisamment de témoignages sur la vie de celui ou de celle, qui n’est plus, on ne peut s’empêcher d’être frappé par le fait que quasi – toujours, si ce n’est systématiquement, les dépouilles qui ignorent la rigidité cadavérique et la corruption, sont celles de personnes à fort tempérament mystique. Elles sont celles de personnes ayant éprouvé durablement au cours de leur existence des états transcendants, le plus souvent des états extatiques, états d’ordinaire vécus et compris comme des temps d’intense et ineffable union à Dieu. Le plus fréquent est aussi que ces personnes aient témoigné durant leur vie de facultés véritablement extraordinaires, pour ne pas dire merveilleuses, qu’il s’agisse de facultés physiques : lévitation, luminosité, fragrance … Ou bien de facultés psychiques : aptitude à avoir des visions, des apparitions, don de clairvoyance …

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C’est pourquoi il me semble fécond de considérer les cadavres extraordinaires dans cette continuité faisant qu’ils sont habituellement le fruit et la trace d’un corps et d’une vie, eux aussi, extraordinaires. Telle est la raison pour laquelle la première partie de cet exposé se propose de passer brièvement en revue les principaux effets physiques susceptibles d’être produits par la vie spirituelle. Je veux parler ici seulement des effets sensibles, rares et admirables susceptibles d’affecter et de caractériser le corps des mystiques de leur vivant. Les effets psychologiques, ceux qui affectent l’âme, et qui par suite appartiennent à un autre ordre de réalité que le cadavre ne seront pas examinés. La présentation des effets physiques, alors qu’ils se manifestent après la mort, et donc sur le cadavre lui-même, fera, quant à elle, l’objet de la deuxième partie. C’est à la faveur de celle-ci que nous esquisserons ce que je proposerais volontiers d’appeler une critériologie des cadavres admirables.

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Mais il faut en avoir conscience : quittant les rives de l’habituel, de l’ordinaire et du normal, pour aborder celles de l’extraordinaire, du miraculeux et du prodigieux, nous pénétrons non sans risque dans un « domaine maudit ». Car, aux yeux de la science, l’extraordinaire ne jouit d’aucun prestige : il n’est qu’interférence de causes accidentelles et spectaculaires et tout le reste n’est pour elle que sécrétion d’esprits naïfs, ou bien en mal de merveilleux. Or, l’extraordinaire n’est guère mieux apprécié par l’Eglise qui, d’habitude, le redoute et le réduit à la portion congrue. Mais d’où donc vient que l’extraordinaire soit ainsi méprisé par la science qui, finalement, en nie carrément l’existence puisque, pour elle, l’inexpliqué ne reste jamais inexplicable ? Et d’où vient que l’Eglise, sans en nier totalement l’existence, toujours tente de le réduire, de le disqualifier, de le marginaliser ?

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Différentes réponses ont été apportées à cette double question. Les meilleures convergent pour souligner que l’Université et l’Eglise se méfient du merveilleux parce qu’elles en ont peur, et qu’elles en ont peur parce que celui-ci met leurs affirmations essentielles, donc leur existence même, en grand danger. Mais c’est le mécanisme de cette remise en cause qui, la plupart du temps, est mal compris. Or, ce mécanisme est très simple qui vient du fait que la science occidentale et l’Eglise moderne fonctionnent sous couvert d’une conception dualiste de l’homme, on dira encore d’un paradigme anthropologique dualiste. C’est ce paradigme qui fait de l’odeur céleste émanant du cadavre de sainte Thérèse d’Avila, pour l’Université, une réalité impensable et, pour l’Eglise, une réalité mal pensable. En fait, pour que les indices, notamment les indices physiques, de la vie mystique deviennent concevables et « conceptualisables », donc assimilables par l’entendement, et qu’ainsi tout rentre dans l’ordre, il suffit de changer de paradigme anthropologique et d’opter pour une compréhension, non plusdualiste, mais ternaire de l’être humain. C’est là ce que j’essaierai de montrer brièvement dans la troisième partie de cet exposé.

I – Aperçu sur les phénomènes de splendeur corporelle

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L’expression de « splendeur corporelle », au sens strict, renvoie aux phénomènes lumineux dont le corps spiritualisé peut être le siège, qu’il s’agisse de luminescence diffuse ou de lumière intense, d’émanation continue ou de brusques fulgurations. C’est en ce sens que l’historien Olivier Leroy entend cette expression, ainsi dans le titre de son ouvrage La splendeur corporelle des saints. La présente étude, par contre, use du mot « splendeur » entendu en son sens large, c’est-à-dire comme désignant l’ensemble des phénomènes remarquables et admirables authentifiés par la « théologie mystique ». Celle-ci est la branche de la théologie dont l’objet est, précisément, d’étudier les modalités et les manifestations de la vie mystique (et non pas seulement de la vie des saints). C’est donc en ce sens large qu’il convient de comprendre ce mot dans cet essai.

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Alors que l’on scrute l’extraordinaire mystique, on constate qu’il se divise aisément en trois grandes catégories :

  1. des phénomènes plus particulièrement psychologiques qui sont en eux-mêmes invisibles aux yeux des tiers, mais qui demeurent identifiables par l’intelligence et accessibles à son questionnement : telles sont les visions et les apparitions, tels sont les pouvoirs de conversion, de clairvoyance, de télépathie, de prophétie …

  2. des phénomènes physiques, donc visibles aux yeux des témoins, mais qui n’affectent pas le corps de celui qui en est l’auteur. Tels sont les pouvoirs de guérison, de résurrection, d’apprivoisement des animaux, ou encore ceux de matérialisation, de télékinésie, d’action sur les éléments naturels.

  3. des phénomènes physiques enfin, mais qui affectent le corps du mystique, qui se lisent sur son corps et témoignent d’une transformation de ses propriétés.

L’expression de « splendeur corporelle » désigne donc seulement cette dernière catégorie de phénomènes et seule cette catégorie, nous l’avons dit, retiendra notre attention. Si on fait le choix de mettre à l’écart des phénomènes très rares, comme l’élongation du corps, l’augmentation de son poids, l’agrypnie (l’absence totale de sommeil) ou bien la « transverbération » (la perforation du cœur) on remarque que les phénomènes de splendeur corporelle appartiennent à huit variétés seulement. Soit : la lévitation, les phénomènes de luminosité, la stigmatisation, l’ubiquité, l’insensibilité (ou invulnérabilité), l’hyperthermie, l’inédie et la fragrance. Examinons brièvement chacun de ces phénomènes dont la plupart sont bien connus. Je me limiterai, en chaque cas, à en préciser la nature, ainsi qu’à en donner quelques rares exemples choisis parmi les plus représentatifs et les plus récents. Faut-il le préciser ? Je ne retiendrai comme exemples que des cas validés par les critères usuels de la critique historique et dont la fiabilité se trouve être, de ce fait, tout à fait comparable à celle demandée par les sciences humaines pour des faits ordinaires.

1 – La lévitation

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Il s’agit, on le sait, du phénomène d’élévation du corps au-dessus du sol. Or, comme le fait remarquer Aimé Michel, que l’élévation soit de quelques centimètres seulement ou bien de plusieurs dizaines de mètres, la « catastrophe philosophique » demeure la même. L’un des cas les plus intéressants est celui de sainte Thérèse d’Avila (1515-1582) qui pouvait demeurer consciente pendant le prodige et savait ensuite exposer les émotions ressenties. Joachim Bouflet, consultant auprès des postulateurs de la Congrégation pour la cause des saints, relève vingt et un cas de lévitation accrédités pour les personnes mortes aux xixeet xxe siècles et qui ont été canonisées ou béatifiées avant 1990. La proportion, sur cet échantillon, serait de dix pour cent.

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Le cas le plus emblématique est celui de Joseph de Copertino (1603-1663) surnommé le « moine volant » en raison de la fréquence de ses lévitations. Beaucoup de celles-ci, dont certaines parmi les plus spectaculaires, furent certifiées par nombre de témoins de qualité, a priori parfaitement incrédules et dont la sagacité peut être difficilement suspectée.

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Parmi les cas récents de lévitation, on retiendra ceux de Thérèse Neumann morte en 1962 et de Marthe Robin fondatrice des Foyers de Charité, morte en 1981.

2 – Les phénomènes de luminosité

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Ces phénomènes, comme celui de lévitation, sont parmi les plus spectaculaires qui se puissent imaginer. Nombre de témoignages, qu’ils datent du Moyen Age ou du xxe siècle, et que l’on ne peut que bien difficilement récuser en font foi. Les récits de luminescence utilisés à titre de pièces dans les procès de béatification et de canonisation sont précis et circonstanciés. Et on les compte par centaines. Parmi les cas les plus connus, je citerai celui de sainte Lydwine de Schiedam (1380-1433) qui lorsqu’elle priait inondait sa cellule d’une lumière dorée si intense qu’on croyait la pièce pleine de flambeaux. On citera aussi saint Philippe Néri (1515-1595) fondateur de l’Oratoire, saint Ignace de Loyola (1491-1556) et saint François de Sales (1567-1622). Un cas récent, sur lequel on dispose d’un témoignage spectaculaire est celui de saint Séraphim de Sarov (1759-1833). Plus proches de nous dans le temps et dans l’espace, on retiendra le cas de saint Michel Garicoïts fondateur du Sacré Cœur de Betharram (1797-1863) ainsi que ceux de deux prêtres de cette congrégation : le Père Etchecopar (1830-1897) et le Père Jean-Michel Roy mort en 1924.

3 – L’ubiquité

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Le mot est en vérité impropre, car il désigne cette possibilité d’être partout à la fois qui n’appartiendrait qu’à Dieu. Les mystiques, les saints et les sages, eux, ne sauraient être partout à la fois. Il s’agit donc ici seulement de bilocation, au mieux de multilocation. A noter que cette faculté est différente de celle dite de dédoublement qui est, par exemple, la faculté mise en jeu dans les expériences de sortie hors du corps (OBE). Car, dans les cas de dédoublement, la part immatérielle (la part dédoublée) est invisible, alors que dans les cas de bilocation elle est tout aussi visible que le corps pondéral. Parmi les cas les plus connus de bilocation, citons celui d’Agnès de Langeac, au xviiie siècle, cas vécu et certifié par le Père Olier lui-même (auquel on doit la construction de l’église Saint Sulpice et la création des séminaires). Citons aussi saint Alphonse de Ligori, saint Antoine de Padoue, saint François d’Assise et tant d’autres qui pouvaient être simultanément en plusieurs endroits lorsque cela s’avérait nécessaire. Auxxe siècle, le cas de Padre Pio qui apparut en 1926 en pleine conférence du saint Office présidée par Pie xi est l’un des mieux attestés. Mais bien des témoignages concernant Yvonne-Aimée de Malestroit, ou encore Marthe Robin, paraissent difficiles à suspecter.

4 – La stigmatisation

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Les stigmates consistent en une impression douloureuse des plaies de Jésus crucifié sur le corps du patient. Ils échoient à des sujets nourrissant une dévotion particulièrement intense pour l’humanité souffrante du Christ. Ils se donnent à comprendre comme indices et preuves de participation réelle aux souffrances de l’être aimé. Le premier stigmatisé connu est célèbre : il s’agit de saint François d’Assise qui reçut les stigmates en 1224 sur le mont Alverne. Depuis, l’église catholique ne dénombre pas moins de 350 stigmatisés, notamment des femmes. De nos jours, les cas les plus connus sont ceux de Thérèse Neumann (1898-1962), Padre Pio (1887-1968) et Marthe Robin (1902-1981). A noter que l’église orthodoxe, plus aimantée par la divinité du Christ, que par son humanité, ne connaît pas de saints stigmatisés. Il faut enfin savoir que, sauf exceptions rarissimes, les stigmates ne reproduisent pas les plaies réelles du Christ, mais celles traditionnellement représentées sur les tableaux du Christ en croix.

5 – L’inédie

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L’inédie ou jeûne absolu, l’inédie mystique, ne doit pas être confondue avec l’anorexie mentale très souvent hystérique. De toutes les manifestations physiques du mysticisme, c’est certainement la moins spectaculaire. Elle n’en constitue pas moins pour les lois de la nutrition et du métabolisme une exception catastrophique plus déconcertante et douloureuse encore que la lévitation pour les lois de la pesanteur. Cependant, malgré son impossibilité théorique absolue, le fait demeure et continue de soulever pour la médecine des questions totalement insolubles. Autant imaginer une flamme qui brûlerait sans nul combustible ! L’un des cas les plus célèbres est celui de Catherine de Sienne (1347-1380) qui jeûna totalement pendant huit ans. Mais la phénoménologie mystique a connu des inédies bien plus longues. Celle de saint Lydwine de Schiedam dura 28 ans. Thérèse Neumann (1898-1962) dont le cas fit l’objet d’une enquête médicale rigoureusement impartiale resta 35 ans sans se nourrir. Quant à Marthe Robin, elle aussi soumise à de nombreuses expertises médicales et psychiatriques, vécut de 1928 à 1981, soit 53 ans, sans absorber d’autre nourriture que quelques hosties, ni boire la moindre goutte d’eau.

6 – L’invulnérabilité

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L’inédie, dont nous venons de parler, peut être comprise comme une manifestation d’incorruptibilité, par suite d’invulnérabilité. Cependant, le terme d’invulnérabilité tel qu’entendu dans ce paragraphe a un sens plus précis car les qualités visées ici sont notamment celles d’incombustibilité et d’insensibilité aux brûlures. On sait que les mystiques en extase sont insensibles à la douleur. Toutefois l’extase n’est pas une condition sine qua non. Ainsi Jean Buono (+ 1249) fondateur des Ermites de saint Augustin pouvait à volonté immerger et mouvoir ses pieds et ses mains dans des braises ardentes comme il l’aurait fait dans de l’eau. Nombre de témoins s’en sont portés garants sous serment. Plus près de nous, saint François de Paule (1416-1507), le directeur spirituel de Louis xi, était connu pour sa faculté de saisir des objets métalliques chauffés à blanc sans nullement se brûler. Un exemple plus modeste, mais aussi plus récent, est celui de Bernadette Soubirous qui, en prière, à la grotte de Lourdes, exposant involontairement ses doigts à la flamme d’une bougie pendant plus d’un quart d’heure, ne ressentit aucune douleur, ni ne présenta aucune trace de brûlure.

7 – L’hyperthermie

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Il s’agit là d’un phénomène relativement fréquent chez les mystiques qui, de la même manière que l’inédie, témoigne d’un métabolisme proprement inconcevable. Elle consiste en une élévation anormale de la température interne du corps, élévation qui se produit normalement au cours d’extases lors desquelles le mystique a littéralement le sentiment d’être consumé par l’amour divin. Saint Philippe Néri (1515-1595) déjà cité, Catherine de Gènes (1477-1510) connurent souvent cet incendium amoris. A la charnière du xixe et du xxe siècle le cas de sainte Gemma Galgani est particulièrement intéressant (1878-1903). Sans parler de celui du Padre Pio dont on a pu, au cours d’extases, mesurer la température laquelle, une fois au moins, dépassa 48°5. Rappelons que le corps humain ordinaire ne saurait accuser une température supérieure à 43° sans mourir irrémédiablement.

8 – La fragrance

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De tous les traits extraordinaires de la phénoménologie mystique la fragrance est sans doute le plus charmant. Il s’agit de l’exhalaison par tout ou partie du corps d’une odeur délicate, suave, exquise. Cette émanation olfactive extraordinaire est connue sous le nom « d’odeur de sainteté ». Curieusement, les statistiques montrent que ce parfum enchanteur et délicieux est plus fréquemment produit par les cadavres que par les corps vivants. On connaît cependant nombre de saints et de mystiques pour avoir diffusé d’exquis parfums balsamiques durant leur vie. La mystique Sainte Catherine de Ricci (1522-1590) est un bon exemple. Sainte Thérèse d’Avila aussi. Mais le cas le plus connu, le plus étonnant et le mieux étudié est sans doute encore celui du Padre Pio, mort en 1968. La « myroblytie » qui est la faculté d’émettre des senteurs suaves, pose à la science des questions tout aussi délicates que l’hyperthermie et les émanations lumineuses. Peut-être même plus encore, car si ces dernières mettent à mal les lois régissant les transformations d’énergie, la myroblytie pose de singuliers problèmes de synthèse moléculaire. Elle paraît, quant à elle, se jouer des lois gouvernant la matière.

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Telle est donc, rapidement présentée, la liste des manifestations physiques les plus courantes de la vie mystique. Je rappelle que cette liste ne recense que les modifications affectant le corps du sujet, non celui de tierces personnes. Mais à présenter ces différentes particularités de manière successive, on perd de vue un aspect essentiel qui est que ces traits, au moins trois fois sur quatre, n’apparaissent pas de manière isolée, mais bien au contraire, en étroite corrélation avec d’autres traits extraordinaires avec lesquels ils forment des constellations suffisamment stables et fréquentes pour qu’on puisse légitimement les considérer comme indices, non pas d’un type de personnalité particulier, mais d’un état de corporéité particulier. L’identification scientifique de cet état à l’aide des techniques mathématiques d’analyse factorielle ou d’analyse de correspondance, ne poserait aucun problème. Mais ceci ne peut nous retenir aujourd’hui. Je me contenterai de souligner, ce qui fera une excellente transition avec la deuxième partie de cet essai, que l’une des facultés les plus générales de cette autre corporéité, qui sait dominer les éléments – comme en témoignent les phénomènes d’insensibilité au feu, de marche sur les eaux ou l’élévation dans les airs –, qui sait illuminer comme le soleil ou bien embaumer comme les fleurs, qui sait aussi être libre des servitudes imposées par le temps et l’espace – ainsi qu’en témoignent les phénomènes de bilocation –, qui sait encore s’affranchir des lois qui s’imposent à la matière vivante – comme en témoignent l’inédie, l’hyperthermie ou encore l’agrypnie –, eh bien ! l’une des facultés les plus fréquentes de cette corporéité admirable est précisément l’aptitude à laisser après la mort un cadavre lui aussi doué de propriétés véritablement extraordinaires.

II – Esquisse d’une critériologie des cadavres admirables

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Les cadavres extraordinaires sont ceux qui, totalement ou partiellement, échappent à la loi ordinaire. Celle-ci est bien connue de la médecine, encore qu’elle préside à des phénomènes complexes qui ne sont pas tous parfaitement élucidés. Les grandes étapes du processus gouvernant le devenir du cadavre sont cependant immuables. Quelques heures après le décès, le corps devient froid. Puis, environ douze heures après, survient la rigidité cadavérique laquelle disparaît, en moyenne, quarante-huit heures après la mort.

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Entre temps, des tâches livides sont apparues et le travail des bactéries a commencé à libérer des odeurs nauséabondes. La putréfaction se déclare, elle se répand à partir de l’intestin, l’abdomen verdit. A l’issue de quelques semaines le cadavre est boursouflé par des gaz immondes, la peau éclate, forme des cloques, les vers et les larves attaquent les tissus …

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Bref, telle est la règle effroyable et commune, si bien rappelée par le mot de saint Bernard : « Après l’homme, le ver. Après le ver, la puanteur et l’horreur ». Certes, suivant différents facteurs tenant au corps lui-même, aux conditions climatiques ou bien à la nature du sol, les délais d’apparition des différents symptômes sont variables. Mais les symptômes jamais : ainsi le froid, la rigidité, la puanteur, la putréfaction …

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Or donc, innombrables sont les corps des saints et des mystiques qui savent se soustraire à cette loi commune des morts, qui savent échapper à la terrible Lex mortuorum. Lorsqu’on recense les particularités caractérisant ces dépouilles tout à la fois extraordinaires et admirables qui semblent affranchies non des lois courantes de la biologie, mais de celles de la thanatologie, on constate qu’elles sont essentiellement au nombre de six. Les quatre premières sont de loin les plus fréquentes et elles sont entre elles très fortement corrélées. Ce sont : l’absence derigor mortis, la « myroblytie » ou « odeur de sainteté, l’exsudation ou la sécrétion de liqueurs odorantes et balsamiques, et l’incorruptibilité ou absence de putréfaction. Sont aussi parfois observés des phénomènes lumineux. Enfin, mais le fait paraît d’une extrême rareté, il semble que l’on connaisse des cas de résorption totale du corps au moment du décès ou bien peu après. En de tels cas la dépouille mortuaire est admirable par son inexistence même. Elle brille par son absence. Je commencerai par dire un mot des phénomènes de luminescence et terminerai par ce phénomène inouï de disparition du cadavre, phénomène que les catholiques appellent « assomption » et les orthodoxes « dormition ».

1 – La luminosité post mortem

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Alors qu’ils sont en vie le corps des mystiques et des contemplatifs, nous l’avons vu, peut devenir luminescent, voire même éclairer à la manière d’une lampe. Un cas exemplaire est ici celui de la transfiguration lumineuse de saint Séraphim de Sarov, un soir d’hiver, alors que la neige tombait à l’orée de la forêt d’immenses sapins qui entourait son monastère. Mais, sans être bien sûr très fréquent, il n’est pas rare que ce phénomène puisse s’observer au moment du décès et qu’il dure même après la mort, soit quelques instants, soit beaucoup plus longtemps. Voici quelques illustrations et témoignages issus de l’ouvrage de Joachim Bouflet sur les phénomènes objectifs de la vie mystique (on voudra bien se reporter à la bibliographie indicative proposée en fin de ce travail).

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Mort, en 1893, de la servante de Dieu Anne-Marie Adorni : « Vers six heures du soir, le visage de la vénérable devint resplendissant et la chambre en fut tout illuminée. A dix neuf heures, la Mère vénérée sourit comme si une vision céleste ravisait son esprit et elle rendit à Dieu sa belle âme ».

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Mort, en 1941, de Lydwine Meneguzzi, religieuse salésienne : « Comme elle venait de recevoir les derniers sacrements, la malade entra dans une sorte d’extase à la vive stupéfaction de ses consœurs. Son visage s’illumina comme s’il était entouré d’un halo aveuglant. Alors fixant le regard sur quelque chose de mystérieux, qu’elle était seule à voir, elle apparut comme transfigurée ».

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Plus étonnant : l’émission de lumière n’est plus liée à la vie et paraît attendre la mort. Ainsi lors du décés de Marie Carmen Gonzaléa Valerio : « Au moment où elle expira, une beauté céleste se répandit sur son visage. C’était une beauté spirituelle, lumineuse, comme si son corps était devenu un vase d’albâtre que rendait translucide une radieuse lumière qui se fut allumée en lui ».

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Immédiatement après son décès le corps de Marie de Jésus Landi exhale un parfum exquis. Simultanément une luminescence insolite se répand sur les traits du visage. Un an après, en 1932, lors de l’exhumation canonique les témoins sentent le même parfum et ils contemplent la même lumière.

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Sans nul doute, la réalité des cadavres lumineux est difficile à admettre. Mais plus difficile encore est de suspecter des témoignages qui présentent toutes les garanties requises et qui affirment formellement l’existence de tels cadavres. Il est, d’autre part, des dépouilles dont on n’a pas de preuves certaines qu’elles furent elles-mêmes lumineuses, mais dont on sait, grâce à des rapports irrécusables, qu’une lumière insolite éclairait leur sépulture et illuminait même les alentours. Un des cas les plus connus, et des plus impressionnants, est celui de la dépouille mortelle du saint ermite libanais Charbel Makhlouf mort en 1898. Le prodige était si fréquent et si étonnant que l’autorité administrative dut procéder à une exhumation afin d’enquête. Un phénomène de même nature a été signalé sur la tombe d’une moniale libanaise, morte en 1914, et béatifiée en 1985. En ce dernier cas, un témoin précise que la « luminosité était si intense qu’il pouvait, en pleine nuit, compter une à une les feuilles du chêne planté à proximité du caveau ». Certes des cas semblables sont assez rares. Mais ils sont suffisamment avérés pour que l’on soit tenté de retenir comme critère des cadavres admirables cette aptitude qu’ils peuvent avoir d’irradier autour d’eux un champ d’énergie propice à l’apparition de phénomènes lumineux totalement inhabituels.

2 – L’absence de rigidité cadavérique

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La rigor mortis s’empare d’abord de la tête et du cou, puis s’étend progressivement au corps entier où elle est installée environ 12 heures après le décès. Puis entre 36 et 48 heures elle cède la place à la putréfaction. La succession de ces phases est aussi inévitable et inexorable que celle du jour et de la nuit, celle de l’hiver et du printemps. Il y a cependant des cadavres pour déroger à cette loi inflexible. Or, quasi toujours, si ce n’est toujours, ces cadavres sont ceux de mystiques. De tous les phénomènes de splendeur corporelle ante ou post mortem, l’absence de rigidité cadavérique est sans doute l’un des plus discrets. Mais il est aussi le plus aisé qui soit à constater et le plus facile à démontrer de manière parfaitement objective. Cependant, il pose pour les médecins des questions tout aussi difficiles que celles posées, par exemple, par la lévitation aux physiciens. Très fréquemment associés avec les prodiges d’incorruption et de fragrance, les cas d’absence derigor mortis, je veux dire les cas avérés, sont dans l’hagiographie chrétienne si nombreux qu’il est utopique, ainsi que le constate H. Thurston, de chercher à les dénombrer. L’un des exemples les plus anciens est celui de saint François d’Assise mort en 1226. Parmi les plus récents, citons ceux de Blandine Merten, ursuline allemande, morte en 1914 et béatifiée par Jean-Paul ii et de la carmélite espagnole Maria Maravillas de Jésus morte en 1974 et dont le procès de béatification, à l’heure présente, doit être terminé.

3 – L’odeur de sainteté

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L’odeur que l’on avait remarquée en diverses occasions de la vie de sainte Thérèse d’Avila devint sensiblement plus pénétrante lors des derniers jours et davantage encore après la mort (elle le devint même tant que les religieuses présentes se virent obligées de laisser les portes et fenêtres grand ouvertes durant la nuit entière malgré la fraîcheur du mois d’octobre). Telle paraît donc être la règle qui gouverne l’émission des fragrances ou odeurs exquises. On parle encore à l’endroit de ce phénomène odoriférant de « myroblytie » (du grecmyroblysia : émission d’odeur parfumée). Or, on le constate, cette règle paraît inverse de celle gouvernant l’émission lumineuse : alors que la luminescence est d’ordinaire plus forte durant la vie, la fragrance, quant à elle, tend à être plus intense après la mort. Les expertises montrent, d’autre part, que les fragrances émises par les cadavres de myroblytes sont, le plus fréquemment, des parfums de fleurs : violette, rose, lis, jasmin, fleur d’oranger … Plus précisément, ces parfums ne sont pas tant des parfums de fleurs, que ceux de leur propre essence. Les grandes caractéristiques de ces parfums, dont la fréquence est telle en hagiographie, qu’un premier sondage non exhaustif, du docteur Larcher n’en recense pas moins de 400 cas avérés (420 exactement), ces grandes caractéristiques sont les suivantes.

  1. Il s’agit d’une odeur délicieuse qui comble et ravit parfois jusqu’à l’extase ceux qui la perçoivent. D’où les qualificatifs de : divin, céleste, angélique, paradisiaque, pour qualifier ces parfums.

  2. L’odeur est particulièrement intense et fraîche : elle est celle, non de la fleur ou du fruit, mais de son extrait, de son essence.

  3. Elle est tenace et adhère fortement à ce qu’elle touche.

  4. Elle est particulièrement persistante. Le cadavre de sainte Rose de Lima embaumait 15 ans après sa mort ; celui de sainte Thérèse 200 ans après ; celui de sainte Eulalie 400 ans ; celui de sainte Monique 900 ans ! … Tous cas dûment constatés et enregistrés.

  5. Elle est enfin tout spécialement diffusible : par exemple, les témoignages convergent pour affirmer qu’à l’instant même où Madame Elisabeth sœur de Louis xvi fut décapitée, toute la place Louis xv fut envahie par un extraordinaire parfum de rose.

L’usage veut que le premier cas signalé de myroblytie soit celui de l’ancien évêque de Smyrne, saint Polycarpe, mort en 155. Quant aux derniers, les pièces présentées lors des derniers procès de canonisation présidés par Jean-Paul iiattestent sans l’ombre d’un doute que le phénomène demeure d’une très grande actualité.

4 – Les huiles et les liqueurs balsamiques

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Bien entendu, le mot « liqueur » doit être ici entendu dans son sens ancien : celui de liquide d’origine organique et non dans son sens actuel qui désigne une boisson sucrée alcoolisée. De manière générale, l’expression « liqueurs balsamiques » désigne des écoulements inexpliqués de liquides, tels de l’eau, dusang, du lait, de la sueur ou de l’huile. Le plus fréquent est que ces liquides diffusent des senteurs particulièrement suaves et qu’ils soient donc « myroblytes ». D’innombrables exemples de guérison montrent que ces liqueurs sont aussi dotées de propriétés médicinales miraculeuses. L’émission de ces fluides constitue l’un des concomitants les plus courants de l’absence de rigidité cadavérique, de la fragrance et de l’incorruption. La langue populaire désigne ces liqueurs sous le nom « d’huiles saintes ». Dans la quasi totalité des cas connus, ces huiles sont exsudées par des cadavres. Cependant, exceptionnellement, elles peuvent être produites par des corps vivants. Ainsi, actuellement, le phénomène constaté à Soufanieh en Syrie, à proximité de Damas, interpelle le monde scientifique. La voyante Myrna, en effet, lors de ses extases, exsude de l’huile en abondance, notamment par les yeux. Les analyses de laboratoire sont formelles : il s’agit d’huile d’olive pure à 100 %.

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Mais revenons aux liquides émis post mortem par les corps myroblytes. Le plus fréquent est qu’ils soient d’apparence huileuse, d’où leur nom « d’huiles saintes ». Telle était, par exemple, l’humeur exsudée par le corps de sainte Thérèse d’Avila. Mais il peut s’agir aussi d’un mélange de sueur et de sang, comme dans le cas de la dépouille de l’ermite Chabel Makhlouf dont a pu mesurer qu’elle avait produit plus de vingt litres de cette liqueur rouge aromatisée dont la diffusibilité est extraordinaire puisqu’elle est capable de traverser les parois du tombeau. Phénomène à lui seul totalement inexplicable.

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La production et la sécrétion de fluides balsamiques entretient certainement des rapports très étroits avec l’incorruptibilité. Car le fait est que la putréfaction et ces écoulements sont rigoureusement incompatibles et que, d’autre part, ces derniers sont avec l’absence de rigor mortis d’excellents prédicateurs de l’incorruption à venir de la dépouille.

5 – L’incorruptibilité

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L’imputrescibilité du cadavre peut avoir des « causes naturelles », comme la saponification ou la momification ou bien « artificielles », comme l’embaumement. Il est bien évident que l’incorruption due à de telles causes n’intéresse pas la thanatologie mystique laquelle ne considère que les cas absolument certains d’imputrescibilité inexplicable. L’incorruption mystique se donne en fait à observer de deux manières. Soit avant l’inhumation, lorsque cette dernière, pour différentes raisons, a été repoussée à plusieurs jours après le décès. Soit après l’inhumation, par exemple lors d’une exhumation généralement demandée à l’occasion d’un procès de béatification. Lorsqu’il est réel, ce phénomène est particulièrement aisé à constater, ce qui n’est généralement pas le cas, nous le savons, des autres effets physiques de la vie spirituelle.

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Bien entendu, les corps des saints n’échappent nullement de manière systématique aux lois ordinaires de la putréfaction. Les cadavres de saint Bernard, de saint François d’Assise, de saint Dominique, de saint Ignace de Loyola, pour ne citer que ceux-là et non des moindres, ne bénéficieront absolument pas du privilège de l’incorruption. Quant à sainte Thérèse de Lisieux, conformément à la « petite voie » qui était la sienne, elle annonça de son vivant que son corps pourrirait comme un autre. Ce qu’il fit. Toutefois, le phénomène de l’imputrescibilité ou non-corruption, n’en demeure pas moins très fréquent. On pourrait même parler de « manifestation modale » de la phénoménologie mystique. Un sondage effectué par Herbert Thurston sur les seuls saints du calendrier donne déjà une proportion supérieure à 50 %. Le dictionnaire de Patrick Sbalchiero, quant à lui, fait état de plus de 300 cas raisonnablement attestés. En Italie, pas moins de soixante corps de saints non corrompus sont toujours offerts à la vue du public. Sur ce terrain de la vitrine et de l’exposition mystico-funéraire, la France est loin derrière. Toutefois, elle n’en expose pas moins de trois dépouilles de qualité : celle de Catherine Labouré à Paris, de Bernadette Soubirous à Nevers, de Thérèse Couderc à côté de Lyon. Toutes trois furent des visionnaires.

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La résistance à la putréfaction est un privilège extrêmement ancien et parfois fort durable. A Rome, en 1485, à l’occasion de travaux à l’endroit de la Voie Appia, on mit à jour un sarcophage contenant le corps intact d’une jeune fille de grande beauté certainement inhumée avant l’an 312 avant J.C. ! Certes, cette exhumation date de plusieurs siècles, et l’hypothèse d’un embaumement particulièrement réussi ne peut être totalement exclue. Mais l’hagiologie moderne connaît des cas bien plus sûrs. A titre d’exemple en voici trois. Roseline de Villeneuve est née en 1263. Elle meurt en 1329. La terre, à l’endroit de sa sépulture, dégageait un tel parfum que son cadavre fut exhumé en 1334. Aucune décomposition ne souillait alors sa chair. En particulier, les yeux étaient intacts et brillaient d’un éclat admirable. Au fil des siècles, ce corps prodigieux est maintes fois exhumé, expertisé, étudié. Les premiers signes de décomposition n’apparaîtront qu’en 1894, date où il fut décidé d’embaumer le corps. Celui-ci aura donc résisté naturellement à la corruption pendant 565 ans ! Un autre cas d’imputrescibilité à très long terme frappe l’attention. Or, la dernière expertise médicale qui l’atteste – elle date de 1981 –, ne peut certainement pas être suspectée. Ce cas est celui du cadavre de la carmélite Catherine de Jésus, compagne de sainte Thérèse d’Avila. La durée d’incorruption de sa dépouille, à ce jour dûment constatée, est de 387 ans ! La performance pour l’heure est moindre, mais rappelons que le corps de l’ermite Charbel Makhlouf était encore parfaitement intact en 1952, soit plus de cinquante ans après sa mort. Peut-être durera-t-il encore plusieurs siècles !

6 – De la disparition du cadavre à son absence

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Nous voici enfin conduit à examiner la dernière et plus extraordinaire, aussi la plus rare et plus impensable des facultés propres aux cadavres admirables. Je veux parler, non de leur résistance à la décomposition, non de leur aptitude à durer et à traverser les siècles, dont nous venons d’évoquer quelques cas évocateurs. Mais, bien au contraire, de cette faculté inverse qui leur permettrait de disparaître totalement, après avoir quelque temps existé, ou bien mieux encore, qui leur permettrait de disparaître avant même d’être apparu. Nous pourrions dire encore qui leur permettrait de ne pas apparaître avant même d’avoir existé. Au plein sens du terme, cette faculté produit un non-événement. Il est extrêmement mystérieux. Mais examinons la question de plus près.

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Sans doute y a-t-il pour un cadavre déjà existant deux manières de se résorber extemporanément. La première est de se transformer en sa propre négation, donc en un corps vivant. Une telle transformation est une résurrection, plus précisément une réanimation. La seconde manière serait de s’anéantir, à tout le moins de s’extraire brusquement du monde sensible. Et donc de n’être, dans ce dernier, remplacé par rien.

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De la première manière, les Saintes Ecritures donnent déjà bien des exemples. Elie ressuscite l’enfant de la veuve de Sarepta (1R 17-17), Elisée ressuscite le fils de la Sunamite (2 R 4,29), Jésus ressuscite la fille de Jaïre (Mt 9 18), le fils de la veuve de Naïn (Lc 7,11-15) et Lazare le frère de Marie et de Marthe (Jn 22, 1-44). Après lui, les Actes rapportent que Pierre ressuscita une femme (Ac 9,36-43), Paul un jeune homme (Ac 20, 7-12). Mais l’hagiographie chrétienne n’est pas en reste et elle signale de nombreux saints thaumaturges qui furent capables de ressusciter leurs semblables, notamment des enfants. Citons saint Vincent Ferrier (1350-1419), le grand thaumaturge dont les restes sont à Vannes, saint François Xavier (1506-1552) « l’apôtre des Indes » premier compagnon de saint Ignace de Loyola, saint François de Sales (1567-1622), l’auteur de la célèbre Introduction à la vie dévote.

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De tels exemples, qui illustrent donc la première manière qu’un cadavre a des’absenter, ne doivent cependant pas retenir plus longtemps notre attention, puisqu’ils témoignent non pas d’une aptitude particulière de cadavres mystiques à recouvrer la vie, mais de la faculté miraculeuse, possédée de leur vivant par de saints personnages de pouvoir rappeler à la vie le cadavre d’autrui. Il s’agit là, en quelque sorte, d’un charisme de guérison, comme passé à la vitesse supérieure et produisant son fruit ultime. Mais les charismes de guérison ne font pas partie du champ de cette étude, ainsi que nous l’avons dit.

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D’autre part, que je sache, l’hagiographie chrétienne ne présente pas de cas véritablement probants de cadavres de saints qui soient effectivement revenus à la vie biologique. L’exemple du Christ ne peut guère être ici retenu. D’une part, parce que son corps ne revient pas à la vie naturelle, mais accède à la vie glorieuse et surnaturelle. D’autre part, parce que le Christ, comme chacun sait, n’était pas seulement homme.

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Qu’en est-il de la seconde manière qui serait, pour un cadavre, soit de ne pas apparaître et ne jamais exister, soit de disparaître, non pas en revenant à la vie comme précédemment, mais en se résorbant purement et simplement après avoir existé quelque temps ?

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Ici les choses sont simples : les Ecritures saintes et la Tradition de l’Eglise ne mentionnent que cinq cas. Et l’hagiographie chrétienne aucun, ceci contrairement à l’hagiographie du bouddhisme. Des cinq cas, trois appartiennent à l’Ancien Testament : ce sont ceux d’Hénoch, le père de Mathusalem (Gn 5,24), de Moïse (Deut 34,6) dont les restes n’ont jamais été retrouvés (Ju,9), du prophète Elie (2 R 2,11), monté au ciel sur un char et des chevaux de feu. Dans le Nouveau Testament, nous remarquons deux cas : ceux de Jésus et de Marie, sa mère.

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Faute de documents nous ne pouvons rien dire des trois premiers cas. Celui de Jésus-Christ n’étant pas seulement humain, mais aussi divin, sort une fois encore du cadre de notre réflexion. Reste le cas de la Vierge Marie. Certes, l’Evangile ne dit rien de sa mort, mais une tradition très ancienne, qui remonte au ve siècle et s’alimente à des écrits apocryphes dont certains datent du iiiesiècle, affirme que Marie ne connut pas vraiment la mort. Après s’être « endormie », elle serait montée directement au ciel, « corps et âme ». Selon les textes de la liturgie orthodoxe du 15 août, le corps de Marie fut mis au tombeau, mais lorsqu’on ouvrit ce dernier, trois jours après, il n’y était plus. Cette « Assomption » ou « Dormition » de la Vierge Marie est fêtée le 15 août depuis levie siècle. L’Eglise latine reconnaît cet événement à titre de dogme depuis le 1ernovembre 1950. Pie xii le qualifiait de « dogme divinement révélé ».

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La Vierge Marie est, par nature, pleinement et seulement humaine. Elle incarne en outre pour tout chrétien l’accomplissement spirituel ultime, la réalisation totale, parfaite et absolue de l’humain. On comprend alors toute l’importance du phénomène de son Assomption, donc de la disparition ou de l’absence de son cadavre, puisque ce phénomène paraît manifester et signer l’accès au « plus haut degré » de spiritualisation et de déification qu’un être humain puisse attendre en cette vie. Or, le fait ne laisse pas de surprendre. La Tradition, ni l’hagiographie chrétienne, ne signalent aucun saint dont le corps se serait résorbé dans l’invisible, soit au moment de la mort, soit peu après. Ceci, bien sûr, ne signifie pas que le phénomène ne se soit jamais produit, mais qu’il n’a jamais été constaté et que, par suite, la Vierge Marie doit continuer, pour les chrétiens, d’incarner la sainteté la plus haute.

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Cependant, le plus surprenant n’est pas encore dans le fait que l’hagiographie chrétienne, exceptés les cas de Jésus et Marie, ignore l’événement de la résorption du corps. Il me paraît être bien plutôt dans le fait que la spiritualité orientale le connaisse bien. Ceci est tout spécialement le cas de la tradition du lamaïsme tibétain. Qui plus est, cette tradition recense des cas récents et, semble-t-il, bien attestés de ce processus de disparition du corps physique. Voici ce qu’en dit Sogyal Rimpoché dans son maître ouvrage Le Livre Tibétain de la Vie et de la Mort :

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« (le sage), à sa mort, laisse son corps se résorber dans l’essence lumineuse des éléments qui l’ont créé et, par conséquent, son corps physique se fond en lumière et finit par disparaître complètement. Ce processus est connu sous le nom de « corps d’arc-en-ciel », ou « corps de lumière », car la résorption s’accompagne souvent de manifestations lumineuses spontanées et d’arcs-en-ciel. Les ancienstantras du Dzogchen et les écrits des grands maîtres en distinguent différentes catégories. Il fut en effet une époque où cet étonnant phénomène était, si non commun, du moins relativement fréquent » (p. 229).

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Et le grand érudit tibétain de décrire, parmi de « nombreux exemples » (sic), la mort, en 1952, du père de son tuteur. De par ailleurs, un maître bien connu duDzogchen, Shardza Rimpoché (1859-1955) serait mort, aussi, de la même manière. Un autre cas tibétain caractéristique auquel se réfère John A.T. Robinson, l’évêque anglican, dans son célèbre ouvrage La face humaine de Dieu est celui d’un saint homme « disparu dans la lumière » en 1955, dans la province tibétaine du Kham, non loin du monastère de Dzonguar. On me permettra enfin de rappeler qu’Alexandra David Neel connut personnellement un saint ermite dont elle apprit, par la suite, qu’il disparut définitivement devant plusieurs centaines de témoins (Mystiques et Magiciens du Tibet, p. 304).

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On l’aura noté : la résorption du corps des sages tibétains est un phénomène lumineux. La Bible affirme la même chose de l’Assomption du prophète Elie. Sur ce sujet on se souviendra aussi avec intérêt que, depuis une vingtaine d’années, le plus probable, aux yeux des experts en facture d’image, est que le roussissement qui affecte le suaire de Turin et dessine l’image du Christ soit l’effet d’un rayonnement énergétique dont la nature reste, il est vrai, à déterminer.

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Ainsi se termine ce voyage au pays de la thanatologie mystique et des cadavres admirables, voyage qui à bien des égards pourrait, comme on le voit, s’intituler à la manière de celui d’Alice « Voyage au pays des merveilles ». Reste à interpréter, voire à comprendre, ce que nous avons vu.

III – L’apport de l’anthropologie ternaire

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Tout le monde connaît l’ouvrage de Lewis Carol Alice au pays des merveilles. Ce livre raconte un simple rêve. Or chacun sait, depuis Freud, que les rêves obéissent au principe de plaisir et non de réalité. En bref, le rêve met en scène nos désirs et nos fantasmes, sans nullement nous informer sur la réalité vraie. Or donc, d’après les sciences humaines modernes et notamment la psychologie actuelle, il en irait exactement de même de tout le discours – descriptions, observations, témoignages, récits … – accréditant la possibilité de l’expérience mystique et ce d’autant plus s’il accorde à cette dernière la possibilité d’être suivie d’effets physiques. Ce discours n’aurait valeur que de rêve. Cette compréhension est de nos jours la plus répandue qui soit, pour la simple raison que nous concevons notre vie, l’humanité et le monde, sous l’égide d’unparadigme anthropologique dualiste. Eu égard à ce paradigme, les phénomènes que nous venons de rapporter, sont en totale rupture : conceptuellelogique et théoriqueavec l’ordre de réalité qu’il valide et impose. Effectivement, ces phénomènes sont, pour lui, absolument impensables autrement que comme pures productions imaginaires. En fait, pour que ces phénomènes commencent à se voir créditer, sans heurts ni déchirements pour l’intelligence, d’une possible valeur factuelle, il est nécessaire que l’esprit s’accoutume à percevoir/concevoir la vie, le monde et les choses, à la faveur d’un paradigme anthropologique, non plusdualiste, mais ternaire. C’est là ce que je voudrais maintenant faire très brièvement toucher du doigt.

1 – L’individu et l’espèce dans la Weltanschauung dualiste

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Le paradigme anthropologique occidental moderne qu’il soit celui de l’Université ou de l’Eglise ne connaît de l’homme que deux composantes ontologiques, c’est-à-dire deux composantes essentielles à la définition de son être : la composantephysique – savoir le corps – et la psychique – savoir le mental ou l’âme. A noter la synonymie de ces deux derniers termes : l’âme, c’est l’anima, la psyché, le psychisme. La psychologie est l’étude de l’âme et c’est en ce sens psychique que l’anthropologie fondamentale a pour habitude d’entendre ce mot.

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Le corps, bien évidemment, ouvre sur le monde sensible, le monde physique, le monde des objets, et il permet d’agir en ce monde. L’âme, de son côté, non par la sensation, mais par l’intellection, ouvre sur le monde psychique : celui des idées, des pensées, des sentiments, des souvenirs, etc. Ces deux mondes : physique et psychique sont connus et vécus comme appartenant à deux « ordres de réalité » distincts. C’est là une évidence : le monde des pensées, des rêves, des idées, n’est pas celui des cartilages, des viscères, des muscles et des os. Ces deux mondes sont distincts, mais nullement séparés : nul en effet, dans le monde des vivants, n’a rencontré d’âme sans corps, ni de corps sans âme. En fait, ces mondes s’interpénètrent, ils sont très étroitement imbriqués, indissociablement unis, mais sans confusion aucune. En effet, les réalités intérieures et extérieures appartiennent bien à deux « ordres différents » : la rupture est ici tout à la foisthéorique et conceptuelle. Les lois du psychique ne sont pas celles de la physique, et les concepts utiles à la physique, comme ceux de matière, de masse ou de densité ne sont pas pertinents en psychologie.

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Jusqu’aux années 1925-30, la physique moderne n’explorait qu’un seul ordre de réalité : celui de la physique classique. Maintenant elle en visite deux : le précédent, qui est celui des entités macrophysiques et l’ordre de la réalité quantique, qui est le monde des particules obéissant aux lois de la microphysique. A noter que ces deux mondes sont séparés par une triple barrière : théorique, conceptuelle mais aussi logique, les particules se refusant obstinément d’obéir aux fameux principes d’identité, de contradiction et de tiers exclus qui gouvernent notre logique formelle.

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Quant à l’homme lui-même, le paradigme dualiste a pour particularité d’affirmer catégoriquement que l’être humain est « corps-âme », « physique et psychique » et pas autre chose. Par suite, l’homme ne connaît sur cette terre qu’une seule naissance, une seule vie et une seule mort, toutes trois rigoureusement imposées. Une seule naissance, puisqu’au sortir du ventre de sa mère biologique, le petit d’homme est déjà un être humain complet, « corps et âme » en acte. Une seule vie, celle où il n’est que cela, celle où il ne peut être ou vivre de son être autre chose. Une seule mort enfin puisque, pour l’anthropologie dualiste, la mort du corps physique signifie obligatoirement celle de l’être entier que ce soit pour un temps ou pour toujours.

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En matière de « protologie » (science des origines) et de phylogenèse, le dualisme ne connaît qu’une évolution ascendante, toujours du moins vers le plus, du vide vers la matière, de l’inanimé vers la vie, de la vie inconsciente vers la vie consciente, c’est-à-dire de l’animal à l’homme, puis enfin de l’homo habilis à l’homo sapiens. L’homme n’étant conçu ici que comme être biologique, la seule évolution pensable, et effectivement pensée, est l’évolution naturelle. De cette évolution, d’après le dualisme, nous sommes bien sûr l’aboutissement le plus haut, la fleur sommitale. En effet, nul scientifique digne de ce nom ne croit plus de nos jours à une nouvelle et future mutation biologique de l’espèce humaine. Il n’attend plus que de simples améliorations de qualités déjà existantes. En outre, il les attend non pas de la nature elle-même, mais des progrès de la technique et de la science permis par la nature. En fait d’évolution, c’est la technologie qui prend effectivement le relais de la biologie. On voit cela tous les jours.

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Il ne faut pas s’y tromper : le dualisme anthropologique, qui est la pierre d’angle de toute cette construction, bénéficie d’une cohérence interne extrêmement forte. Il est défendu par des arguments expérimentaux en apparence irréfutables et se permet, de ce fait, d’être extrêmement combatif et arrogant. Il n’hésite pas, par exemple, à affirmer que rien de ce qu’il ne peut concevoir n’existe. En quelque sorte, pour lui, l’impensable est impossible. Telle pourrait être sa devise épistémologique. L’attitude de Claude Bernard est à cet égard tout à fait caractéristique qui, malgré la prière insistante d’un confrère expérimenté et compétent, se refusa catégoriquement d’aller examiner une femme qui n’avait rien bu, ni mangé depuis plusieurs années (Cl. Bernard, Introduction à la médecine expérimentale, 1946, pp. 267-268).

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L’inédie constituait, en effet, aux yeux de la biologie défendue par Cl. Bernard une provocation si grave que le savant n’avait aucune autre issue que d’en nier l’existence. Car, d’évidence, la possibilité de l’inédie équivaut à la négation même de la science qu’il défendait, ainsi qu’à la ruine de tout le dualisme anthropologique qui la fonde et la cautionne. Et ainsi en va-t-il encore de tous les autres traits de phénoménologie mystique que nous venons de passer en revue, que ceux-ci affectent les vivants ou les morts. Leur simple éventualité suffit, en effet, à effondrer la compréhension dualiste de l’homme et du monde aussi sûrement que l’eau éteint le feu, ou que le jour dissipe la nuit. Raison pour laquelle les séides du dualisme déclarent que le fait mystique n’a de réalité que sur le plan du discours. Mais, n’y aurait-il pas, pour se prévaloir d’une réduction aussi formidable et aussi drastique, un prix à payer extrêmement important ? Si bien sûr. Ce prix est de penser que tous ceux qui, pour avoir éprouvé le fait mystique, affirment rigoureusement le contraire, sont des ignorants ou des niais, des naïfs ou des sots. Ce prix peut paraître extrêmement onéreux, car l’histoire compte parmi les garants du mysticisme nombre des plus grands esprits de l’humanité, mais l’expérience montre que la science dualiste le paie, qu’elle le paie cash et sans sourciller le moins du monde.

2 – L’individu et l’espèce dans la Weltanschauung ternaire

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Le fait mystique « explose » totalement les constructions fondées sur le paradigme anthropologique dualiste, c’est indubitable. Aucune des notions, aucune des lois qui expliquent l’homme et le monde, tels que les conçoit la science moderne, ne peut s’accommoder du corps mystique. Même la physique quantique ne le peut, puisqu’elle n’a de validité que dans l’infiniment petit.

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Or donc, le fait peut dans un premier temps étonner : aucun des phénomènes subjectifs ou objectifs du mysticisme ne vient contredire, ni même simplement incommoder la Weltanschauung qui découle d’une compréhension ternaire de l’ontologie humaine. Plus encore : ces phénomènes valident hautement cette compréhension et ils en constituent une preuve excellente.

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Quelques notions seulement d’anthropologie ternaire ou spirituelle, permettent de comprendre cela simplement. Contrairement au paradigme anthropologique dualiste, le paradigme ternaire ou tripartite, tenant compte de l’expérience humaine – de « toute » l’expérience humaine –, affirme que l’être de l’homme ne s’épuise pas dans ses deux dimensions physique et psychique, mais qu’il peut être amené à en développer une troisième dans laquelle il trouve son achèvement. Celle-ci est la dimension spirituelle. Pour ce paradigme extrêmement ancien et qui, sous l’Antiquité, fut quasiment universel, si l’homme naturel, celui mis au monde par sa mère biologique, a bien deux dimensions, l’homme total, véritable, l’homme accompli, achevé, parfait, lui, est tissé de trois substances : le corps, l’âme, l’esprit. Suivant les cultures, le vocabulaire qui désigne chacune de ces modalités change, mais la structure signifiée demeure inchangée. Le corps et l’âme reconnus par l’anthropologie tripartite sont fondamentalement les mêmes que ceux du dualisme, et ainsi de même des mondes, des ordres de réalité auxquels ils appartiennent, sur lesquels il ouvrent, et dans lesquels ils permettent d’agir. Si le corps ouvre sur l’ordre sensible et matériel par la sensation, si l’âme ouvre sur l’ordre psychique par l’intellection, l’esprit, quant à lui, ouvre sur l’ordre spirituel par la contemplation. Si le monde physique est matériel et formel, le monde psychique immatériel et formel, le monde spirituel est, lui, immatériel et informel. C’est pourquoi, si la rupture entre les deux premiers ordres est seulement conceptuelle et théorique, la rupture entre l’esprit et les mondes précédents est pour sa part non seulement théorique et conceptuelle, mais aussi logique. En effet, à la manière des particules, à la manière des êtres quantiques qui, dans le monde extérieur, n’obéissent pas aux trois principes logiques qui régissent les mondes physique et psychique, les réalités spirituelles et les mystiques authentiques, dans leur ordre, se rient des trois mêmes postulats.

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On peut donc dire que, si le rapport de l’esprit à l’âme est comparable à celui de l’âme au corps, il n’en reste pas moins que la distance du premier à la seconde est bien plus grande que celle séparant l’âme et le corps. L’un des plus grands génies de tous les temps et qui parlait d’expérience, Pascal, disait de la distance de l’âme à l’esprit qu’elle est « infiniment plus infinie » que celle de l’âme au corps.

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Définir l’esprit de manière satisfaisante est une véritable aporie. Je me limiterai simplement ici à en dire ceci : « L’esprit est la troisième et ultime dimension de l’être, son rapport à l’âme est comparable à celui de l’âme au corps et son premier mode de manifestation est l’amour ». Les orientaux diront, plutôt qu’amour, « compassion ». Saint Paul définit ainsi le « Fruit de l’esprit » qui est fait de toutes ces qualités que s’approprie progressivement la personne qui, authentifiant et assimilant son propre esprit, se laisse toujours plus inspirer par lui et non plus par ses seules inclinations psychiques ou ses seules pulsions biologiques. Ce fruit est, dit saint Paul : amour, joie, paix, bonté, fidélité, humilité, patience, tempérance et douceur.

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Toutes les philosophies et spiritualités qui, parce qu’elles sont enracinées dans l’expérience tripartite, cherchent à expliquer cette expérience, toutes affirment que l’homme devenu docile à l’esprit est radicalement autre que celui qu’il était auparavant. Et la différence est si grande que ces philosophies et spiritualités considèrent, unanimement, que la transformation provoquée par l’ouverture de l’esprit est semblable à une métamorphose biologique. Mieux même : elle est une naissance, elle est une nouvelle ou seconde naissance par laquelle l’homme accède à son être total, par laquelle il s’achève, et parvient ainsi à son accomplissement autant qu’il lui est permis ici-bas. Avant que commence sa maturation spirituelle l’homme est seulement : naturel, psychique, charnel, ancien, extérieur, « corps et âme », imparfait, … Après, il est dit : spirituel, nouveau, intérieur, accompli, éveillé, « corps, âme, esprit », parfait … Les hommes et les femmes ayant incarné cette ultime phase de leur être ne sont ni des anges, ni des abstractions, ils ne sont ni illusoires, ni légendaires. Ils ont réellement existé, ils existent encore. D’une part, ils ne sont autres que les philosophes et les justes, les voyants et les sages, les saints et les bienheureux, les spirituels et les mystiques … bref, tous les « pneumatophores » effectivement accrédités par les grandes traditions philosophico-religieuses. Mais, d’autre part, ils ne sont autres aussi que ces petits et ces humbles, d’allure si modeste que nous les croisons dans la rue sans nullement nous apercevoir qu’ils sont parvenus à tant se détacher d’eux-mêmes que leur vie est totalement donnée à autrui. Et ceux-là, dont aucune consécration ne viendra illuminer les mérites, sont certainement plus nombreux que nous ne l’imaginons. Peut-être la vieille dame toute courbée que je vois entrer chez le boulanger, est-elle des leurs, mais peut-être aussi l’apprenti, ou encore la serveuse …

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Contrairement à l’anthropologie dualiste, l’anthropologie tripartite connaît de l’homme deux naissancesdeux vies et deux morts. Contrairement aux premières naissances, vie et mort qui sont imposées et donc inévitables, les secondes sont seulement proposées et nullement obligatoires. Par sa deuxième naissance, l’homme accède hic et nunc à sa seconde vie, qui est la vie spirituelle. Il évite ainsi la deuxième mort, qui est une mort totale, absolue, qui l’anéantirait définitivement.

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Sous l’angle de la phylogenèse, l’anthropologie tripartite considère l’évolution de l’humanité sur un mode non linéaire : d’après elle l’évolution que nous connaissons a été précédée, mais dans un autre ordre de réalité, d’une chute, d’une involution. D’après elle, le monde que nous expérimentons actuellement n’est pas en l’état de sa création : il est un monde dénaturé, opacifié, aliéné, très différent de son état originel ou principiel. L’anthropologie tripartite, d’autre part, tout en reconnaissant la validité de la chrono-typologie qui distingue l’homo sapiens de l’homo habilis, et celui-ci d’autres stades antérieurs, ne condamne en rien l’évolution à s’arrêter au stade de l’homo sapiens. Bien au contraire, elle annonce et attend la venue de l’homo spiritualis, qui sera à l’homo sapiens ce que le papillon est à la chenille.

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Dans cette dernière phase, l’homme accomplira son ultime destinée. Que ce soit en réactualisant ou parachevant sa condition initiale et originelle ou bien en actualisant sa condition principielle et essentielle. Cela revient exactement au même. Ce faisant, il ne fera rien autre que de réaliser enfin le dessein inscrit dans sa propre nature et de justifier ainsi son apparition sur terre.

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Ainsi, le voit-on, les perspectives ouvertes par l’anthropologie ternaire sont radicalement différentes des seules autorisées par la compréhension dualiste de l’homme et du monde. Qu’elles accordent une place éminente, voire suréminente, au fait mystique chacun l’aura compris. Reste à examiner maintenant comment l’anthropologie ternaire ou spirituelle interprète les phénomènes mystiques et plus précisément encore les effets physiques du mysticisme, que ceux-ci soient déployés par le corps vivant ou bien par le cadavre.

3 – L’herméneutique spirituelle de l’extraordinaire mystique

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D’après la psychologie dualiste qui admet l’autonomie du moi et de la conscience, ceux-ci demeurent cependant très fortement conditionnés par le substrat biologique et corporel dont ils sont issus. Et la psychanalyse freudienne, qui a remarquablement exploré l’inconscient, même si de manière incomplète, met excellemment en relief la part du déterminisme instinctif et pulsionnel qui préside même aux choix que nous croyons les plus raisonnés, les plus argumentés, les plus libres. Mais, parce qu’elle est bloquée par le paradigme anthropologique « corps et âme », « corps et mental », qu’elle a fait sien, la psychologie dualiste ne sait, ni ne peut, proposer à l’homme pour sa vie d’autres objectifs qu’une meilleure adaptation aux conditions imposées par son milieu extérieur, en même temps qu’une satisfaction plus complète des pulsions instinctives imposées par son milieu intérieur. Cette psychologie, en vérité, ne peut comprendre, ni voir la vie humaine d’une autre manière. Et les choses ne sont pas prêtes de changer, puisqu’il appartient aux paradigmes anthropologiques d’être non pas « informatifs », mais « performatifs », c’est-à-dire, non de décrire le réel tel qu’il est fait, mais de le faire tel qu’ils le décrivent.

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Pour la psychologie et la psychanalyse ternaires les choses sont très différentes. Alors qu’elles explorent l’inconscient humain, elles y observent non seulement des « pulsions », mais aussi des « aspirations », non seulement de « l’instinctivité », mais aussi de la « spiritualité », non seulement de la libido, mais aussi de la religio. Et elles découvrent qu’au-delà de la recherche du plaisir, œuvre à la racine de la vie humaine un moteur plus profond. Celui-ci consiste dans la réalisation d’un sens qui est de toujours plus consentir à se déprendre de soi pour toujours plus s’ouvrir à l’esprit, à l’amour et donc aux autres. Elles découvrent, en bref, que ce qui donne un sens véritable à la vie humaine, tout en lui conférant sa véritable grandeur, n’est autre que cette « deuxième naissance » dont nous avons parlé et par laquelle l’homme, tout à la fois se spiritualise et spiritualise l’univers.

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Et, bien sûr, alors qu’elle authentifie la possibilité de cette métamorphose spirituelle et pour cette raison même, la psychologie ternaire rencontre des hommes et des femmes pour l’incarner et en porter les marques. Chacun à sa mesure, bien évidemment, puisque la transformation dont nous parlons n’estjamais acquise, mais toujours à parfaire. Quant à ceux qui ont su la mener suffisamment loin, ils ne sont autres que les saints et les sages, les philosophes et les maîtres dont nous parlions plus haut.

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Mais dans le processus de spiritualisation, la psychologie tripartite observe toujours ceci. L’âme se spiritualise avant le corps. Et, si je puis dire, morceau par morceau, faculté par faculté : l’intelligence, puis l’affectivité, puis la sensibilité, puis la volonté, etc. L’ordre, cependant, n’est pas ici prédéterminé. Or donc, non seulement l’âme se spiritualise, mais le corps le peut aussi. Toutefois, jamais avant l’âme, ni non plus chez tous les spirituels. On connaît, en effet, de très grands saints dont le corps n’a jamais témoigné d’aucune participation à un quelconque autre ordre de réalité. Il semble que joue, à la clé de cette participation corporelle, un déterminisme totalement gratuit. La seule règle qu’en ce domaine on puisse édicter, et encore peut-être n’est-elle pas parfaite, est que la spiritualisation du corps ne se donne jamais à observer que chez les mystiques sujets au ravissement et à l’extase.

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La transformation spirituelle, l’éveil à l’esprit ou la nouvelle naissance – peu importe le terme – phénomène qui témoigne, en définitive, du bon déroulement d’un processus normal dont la possibilité et le désir sont inscrits au plus profond de la nature humaine, cette transformation ne gène en rien, on le voit, l’anthropologie ternaire.

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Le propos de cet exposé, on l’a dit, n’est pas de parler des effets psychiques de la spiritualisation : clairvoyance, prémonition, vision, télépathie … Je n’en dirai donc rien ici de particulier. Ceci d’autant que l’anthropologie ternaire les comprend et les explique exactement à l’aide de la même logique que les effets physiques du mysticisme. Mais c’est de cette logique dont il convient de dire maintenant un mot. Elle est la suivante.

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Les phénomènes de la vie mystique, de la même manière que les miracles en général, ne doivent pas être considérés comme des cas de violation des « lois naturelles ». Bien au contraire, ils demandent à être compris comme des cas où, au cœur d’un monde abîmé et obscurci par la chute, elles ont, dans l’entourage d’une âme mystique et grâce au champ irradié par cette dernière, la possibilité de jouer dans tout l’éclat de leur modalité originelle.

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Les phénomènes mystiques et les miracles paraissent lever un coin du voile tissé par l’altération et l’imperfection de la nature actuelle : ils sont comme une échappée vers l’ordre originel, principiel, essentiel, qui était et qui est de toute éternité offert à l’homme et au monde. Les phénomènes mystiques et les miracles apparaissent ainsi comme des lieux et des temps de plus grande transparence. Des lieux et des temps où se laisse entrevoir la splendeur de l’homme et du cosmos réconciliés avec leur vocation première. Non seulement ils manifestent cette splendeur, mais ils la désignent en tant qu’annonce et prémices de la vraie vie, de la vie déclinée dans toute sa totalité, dans toute sa force, et donc dans son éternité. A travers la corporéité mystique, ce sont quelques premiers aspects du corps spirituel, du corps glorieux, du corps d’éternité qui se laissent entrevoir. La luminescence annonce la luminosité du corps de gloire, la lévitation sa libération des lois de la pesanteur, l’ubiquité sa délivrance des contraintes du temps et de l’espace, la stigmatisation sa faculté d’épouser totalement l’objet aimé, l’inédie, la fragrance, l’hyperthermie, son affranchissement des lois biologiques, l’insensibilité au feu et l’invulnérabilité, sa victoire sur la douleur et le mal physique. Car telles se donnent à voir quelques-unes des propriétés de la vie absolue, et sans doute ne les connaissons-nous pas toutes.

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Certes ! Dira-t-on : il est à la rigueur imaginable que, parfois et furtivement, la vie relative dont nous avons hérité, laisse entrevoir, chez quelque personne véritablement exceptionnelle, la vie absolue qui nous attend. Mais la mort, la mort peut-elle jamais donner une idée de la vie ? Que penser des propriétés déclinées par les cadavres admirables ? Quelle est l’herméneutique de l’anthropologie ternaire sur ce point précis ?

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Je dirais simplement les choses ainsi. Dans la tradition chrétienne nul ne peut imaginer d’êtres plus spirituels ou dociles à l’esprit, que Jésus et Marie. Parallèlement, dans les traditions orientales on pourra penser à Bouddha ou Lao-Tseu. Or, ni Jésus, ni Marie, ni Bouddha, ni Lao-Tseu, ne laisse de cadavre. Il s’en suit que l’être humain, alors même qu’il atteindrait ici-bas les plus hauts sommets de la perfection, qui sont aussi ceux de l’amour, doive, malgré tout, quitter un jour le monde des apparences et disparaître de l’ordre sensible. Mais, à proprement parler, cet être mystique n’a pas à véritablement mourir, puisque dans l’instant même de sa disparition, à moins que ce ne soit quelques heures après, son corps matériel, « montant au ciel », est absorbé par le nouvel ordre de réalité qui l’attend.

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Dans ces conditions, l’absence de rigidité cadavérique, la fragrance, les phénomènes lumineux, les sécrétions de liquides myroblytes, l’incorruption, bref les cinq premiers signes caractéristiques des cadavres admirables demandent à être conçus d’une manière tout à fait particulière. Le plus fécond, en effet, est de les regarder aussi bien comme signes avant-coureurs et prémices, que commeséquelles et traces d’un processus de résorption du cadavre qui, sauf cas rarissimes, ne parvient jamais à son terme. Ces signes demanderaient donc à être considérés, simultanément comme témoignage de l’atteinte d’un très haut degré d’achèvement spirituel, mais aussi comme preuve que le processus de spiritualisation n’a pas été conduit à son terme et qu’il aurait pu être mené plus loin encore.

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Je dirai, pour terminer, un mot de la manière dont les mystiques authentiques, et notamment ceux dont la splendeur corporelle étonne, s’inscrivent dans le tableau de la phylogenèse tel que le conçoit l’anthropologie tripartite. D’après ce tableau, notre espèce n’a pas encore accouché de l’être total, de l’imago qu’elle porte en germe. En ce sens, le grand ethnologue Konrad Lorenz pouvait écrire : « Le chaînon manquant entre le singe et l’homme existe : c’est nous ». Et Maurice Zundel pouvait dire : « L’origine de l’homme n’est pas derrière nous, mais elle est devant nous ». Ce tableau ternaire n’omet pas non plus de souligner que les transitions de phases phylogéniques durent extrêmement longtemps et qu’elles n’affectent pas certainement pas au même moment, ni au même degré, tous les individus. Ainsi, lors du passage des anthropoïdes aux premiers hominiens, il est certain que quelques-uns, avant tous les autres, ont correctement maîtrisé le langage articulé. Il est de même certain que, lors du passage de l’homo habilis à l’homo sapiens, quelques-uns, avant tous les autres, ont commencé à penser de manière réfléchie. Eh bien ! Exactement de la même manière nous pouvons identifier aujourd’hui, que ce soit par le passé ou bien de nos jours, quelques chenilles humaines qui, avant toutes les autres, ont su se métamorphoser en hommes accomplis et parfaits, c’est-à-dire en hommes achevés et totalement faits. C’est ainsi que les mystiques d’hier et d’aujourd’hui annoncent la métamorphose à venir de l’espèce humaine. Raison pour laquelle ils sont porteurs d’une immense espérance.

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Telle est la place que fait l’anthropologie ternaire aux mystiques. Telles est la place que leur réservait Henri Bergson, à la fin de sa vie, alors qu’il était parvenu au faîte de sa pensée.