Les pleurs de la Vierge? – Lublin (1949) et Syracuse (1953)

Aujourd’hui je viens de voir un article sur un site internet polonais notant que c’est le 69ème anniversaire du “miracle de Lublin” et qu’en mai 2014 la Congrégation pour le Culte Divin à Rome avait approuvé la célébration de la “Fête de Notre-Dame des Pleurs” le 3 juillet à la Cathédrale de la ville polonaise […]

Aujourd’hui je viens de voir un article sur un site internet polonais notant que c’est le 69ème anniversaire du “miracle de Lublin” et qu’en mai 2014 la Congrégation pour le Culte Divin à Rome avait approuvé la célébration de la “Fête de Notre-Dame des Pleurs” le 3 juillet à la Cathédrale de la ville polonaise concernée. Ne connaissant rien de cette histoire, j’ai rapidement lancé l’enquête pour essayer de savoir qu’est-ce qui s’est passé exactement à Lublin en juillet 1949.

Photo: Kuklicz / archives Dorota Olech

Ce qu’on peut dire avec certitude, c’est qui s’agissait avant tout d’un choc religieux et socio-politique entre la foi populaire et le parti communiste qui venait de prendre le pouvoir en Pologne dans les années suivant la fin de la Deuxième Guerre Mondiale. Le 3 juillet 1949, la nouvelle d’un “miracle” – une image de la Vierge Marie (une copie de la célèbre “Madone Noire” de Częstochowa) dans la cathédrale de la ville supposément en train de pleurer des larmes ressemblant à du sang, suivi par des guérisons inexpliquées – se répand comme une traînée de poudre, attirant des foules venant de tout le pays par dizaines de milliers … et les foudres du parti.

Selon le rapport d’un collaborateur du régime sous le cryptonyme “27” trouvé dans les archives nationales, nous trouvons la formulation suivante: “Pendant la messe une religieuse [Stanisława Sadowska] a remarqué une goutte, comme ensanglantée, sur une image de la Mère de Dieu, affirmant que la Mère de Dieu pleure. Après la messe elle en a immédiatement informé le curé. Au moment où de nombreux gens ont commencé à s’approcher de cet autel, ils ont fermé l’église et ont fait partir les gens par la sortie latérale. Une fois la cathédrale vidée, l’évêque est monté sur l’autel afin de voir, il a touché cette goutte, qui s’était étendue comme une tâche sur la joue.” Selon le conservateur du patrimoine Edward Kotyłło, qui l’examina de près, la tache, couleur bordeau, avait 3 cm de largeur et 10 cm de longueur.

Voyant l’excitation populaire, une commission (comprenant un avocat, une peintre, un conservateur, un scientifique de l’école de médecine, un chimiste et des prêtres) est organisée en vitesse par l’évêque Zdzisław Goliński pour essayer d’identifier la nature de la liquide trouvée sur l’image . Les conclusions du  travail de la commission – assez rudimentaire, il faudrait dire, et accompli dans la présence d’un agent du régime (cryptonyme “24”) – se trouvent aujourd’hui dans les archives de l’archidiocèse. Le Dr Zygmunt Dąbek examine l’émanation mais ne trouve rien qui permettrait d’affirmer qu’il s’agit de sang ni de larmes. Mais d’un autre côté, l’hypothèse alternative d’un phénomène naturel d’infiltration dû à l’humidité dans la cathédrale est également exclue (le dos de l’image est sec). En plus, il semble qu’un chimiste impliqué dans l’examen aurait écrit dans son journal qu’il n’était pas possible pour des raisons politiques de dire publiquement qu’on avait trouvé de la liquide lymphatique, c’est-à-dire un fluide corporel.

Deux jours plus tard l’évêque Piotr Kałwa fait une déclaration ambivalente (il semble que le clergé lui-même était divisé au sujet de l’origine de la tache sur l’image), informant les fidèles que les résultats de l’enquête ne justifient pas la proclamation d’un miracle, mais que les effets (conversions, confessions très nombreuses, approfondissement de la foi) restent quand même signifiants et constituent en eux-mêmes une signe de l’action de Dieu. Cela provoque logiquement l’hostilité des autorités politiques (sur l’autel de la cathédrale on trouve de nombreuses cartes d’adhérent au parti laissées par les pèlerins…). La vente de billets de train pour Lublin est arrêtée. Le 13 juillet, quelqu’un provoque la panique parmi la foule autour de la cathédrale en criant “l’église s’écroule”, une fille nommé Helena Rabczuk meurt pendant la bousculade qui s’ensuit. Les historiens ne s’accordent pas sur la question de savoir s’il s’agissait d’un simple accident ou d’une provocation de la part d’agents du régime cherchant à semer le trouble, mais la presse communiste passe à l’attaque, voyant en Helena Rabczuk une victime de superstition et obscurantisme, d’une mystification organisée par le clergé. Une étudiante à l’Université Catholique de Lublin, Janina Markiewicz, qui essaie de prendre la défense de l’évêque (en soulignant sa prudence par rapport au phénomène) en faisant circuler des affiches au nom de la jeunesse catholique de la ville, est accusée de subversion politique. Les autorités ferment Lublin, le vice-ministre pour la sécurité publique arrive de Varsovie, l’affaire prend une dimension internationale avec des reportages de la BBC et la Voix de l’Amérique. On en informe le Kremlin.

La manifestation “anti-miracle”

Une manifestation “anti-miracle” est ensuite organisée par le parti communiste pour le 17 juillet avec la participation de 20 000 personnes. Une confrontation s’ensuit entre les autorités et une procession de fidèles, menant à 600 arrestations et 100 condamnations pour “dissemination de fausses informations susceptibles de nuire sensiblement aux intérêts de l’état polonais” (les détenus seront libérés grâce à un accord entre le régime et le Primat Stefan Wyszyński en juillet 1950, la plupart ayant passé un an en prison, mais Janina Markiewiecz reste néanmoins incarcérée pendant 4 ans). Le 8 août 1949 les autorités diocèsaines ferment la cathédrale (sous prétexte de travaux) et l’afflux de pèlerins s’estompe peu à peu.

S’il reste difficile de savoir les raisons exactes pour les décisions prises par le diocèse de Lublin sur le vif en 1949, l’attitude de l’Eglise Catholique envers le “miracle des larmes” change d’une façon marquée à partir des années 1980: en 1999 l’Archévêque de Lublin Bolesław Pylak (témoin oculaire des événements en 1949) donne au sanctuaire le nom de “La Mère de Dieu qui pleure”.

Source: niedziela.pl. Photo Katarzyna Artymiak

Syracuse

Cette reconnaissance officielle doit beaucoup à Jean-Paul II, qui avait notamment fait référence aux larmes de l’image à Lublin dans une homélie à Syracuse en Sicile le 6 novembre 1994 an inaugurant le Sanctuaire basilique Notre-Dame des Larmes, où un phénomène analogue (pleurs émanant d’une statuette de la Vierge) se produit entre le 29 août et le 1 septembre 1953, reconnu comme surnaturel par l’Eglise suite à des analyses beaucoup plus approfondies que celles effectuées en Pologne, sous le contrôle d’une commission scientifique présidée par ailleurs par un athée, Michele Cassola:

Vidéos du site officiel de la Basilique Sanctuaire de Notre-Dame des Larmes (en italien)

Des histoires qui dérangent

Que penser des deux cas de Lublin et de Syracuse? Il semble évident que dans le conflit entre les fidèles et les autorités communistes en Pologne, ce qui a enfin primé dans le jugement de l’Eglise (quelques décennies après les événements), ce ne sont pas tellement les faits scientifiques (dans les circonstances historiques, les examens ne pouvaient être que très sommaires) mais la réaction des croyants dans le contexte de la résistance au communisme et leur refus de céder au parti, certains préférant l’incarcération à la rénonciation par rapport à leurs convictions. A Syracuse, par contre, la reconnaissance quasi-immédiate de la part de l’Episcopat de Sicile présidée par le Cardinal Ernesto Ruffini était clairement influencée par les conclusions unanimes du rapport scientifique jugeant le phénomène inexplicable par la science.

Il est sûr que des histoires de ce type liées à la piété populaire dérangent dans certains cercles théologiques, pour qui ce genre de phénomène ne devrait pas arriver par principe, car cela encourage des réactions indésirables de la part des fidèles (crédulité, superstition, recherche du “merveilleux” à tout prix, piété sentimentale/mièvrerie, mauvais goût, “mariolatrie”, conflit frontal avec la science moderne, la psychologie etc. etc.). On peut aussi trouver des théologiens pour qui l’idée d’une intervention spéciale, matérielle de la part de Dieu constitue une offense au niveau moral (selon cette école de pensée, un Dieu qui interviendrait pour faire “pleurer” une statue serait un monstre, étant donné son manque d’intervention pour empêcher l’Holocauste…).

Si ces objections au “miraculeux” sont compréhensible, on peut néanmoins réperer au moins quatre problèmes de taille associés à de telles attitudes. Le premier est d’ordre épistémologique, car ce sont des objections basées sur des présupposés philosophico-théologiques ou bien esthétiques qui n’ont aucun poids logique dans une enquête qui se veut authentiquement scientifique. Le deuxième est d’ordre sociologique, car on pourrait rétorquer qu’un certain dédain implicite pour la piété populaire relève essentiellement du snobisme intellectuel, tandis que le Christ des Evangiles semblent souvent prendre parti de façon assez provocante en faveur des gens simples (et des enfants) contre les intellectuels de l’époque. Quant au troisième problème – dans le cas de ceux qui trouvent que l’intervention de Dieu en tant que cause primaire plutôt que secondaire dans le monde des phénomènes serait moralement inacceptable – on pourrait citer la fameuse réplique de Niels Bohr face à l’affirmation par Albert Einstein que “Dieu ne joue pas aux dès”: “Qui êtes-vous, Albert Einstein, pour dire à Dieu ce qu’il doit faire?”, c’est-à-dire que l’idée de juger des actions divines selon des critères humains est évidemment absurde par définition (une divinité qu’on pourrait juger de cette manière ne serait pas Dieu).

C’est pourtant le quatrième problème qui est de loin le plus gênant (si les trois autres montrent des failles dans l’argumentation des détracteurs des miracles, cela ne fait rien pour prouver la réalité des phénomènes ou événements allégués). C’est le simple mais troublant constat que l’histoire démontre l’existence de cas où, même quand l’Eglise a préconisé une approche extrêmement prudente et pris toutes les précautions possibles avant de prendre position, des enquêtes rigoureuses et manifestement neutres n’ont trouvé aucune explication scientifique pour les phénomènes concernés. L’ironie est que, si les sceptiques jouent souvent la carte de la science, les scientifiques impliqués sur le terrain ne semblent pas leur apporter le soutien souhaité… La question éternelle continue donc de s’imposer – pourquoi y a-t-il quelque chose ici plutôt que rien? Comment expliquer la multiplication des lacrimations d’images ou de statues religieuses à travers le monde (un article italien publié en 1995 en comptait 25 cas, parlant d’une véritable “épidémie“)?  Même en admettant la possibilité de trucage dans certains cas, est-ce qu’on peut tout réduire à des histoires de supercherie? Et que dire des cas actuels semblables, par exemple celui-ci (à la maison d’une femme originaire du Costa Rica qui m’est connue personnellement et qui est soutenue par un évêque qui a accordé l’Imprimatur à ses écrits mystiques?):

En tout cas, pour le Pape François,  comme pour Jean-Paul II, il n’y a pas de doute en ce qui concerne les évènements survenus à Syracuse en 1953. Dans une homélie le 25 mai 2018 à la Casa Santa Marta devant un réliquaire contenant les larmes apportées du sanctuaire sicilienne, il offrit son interprétation personnelle:

«Ils ont amené de Syracuse la relique des larmes de la Vierge. Aujourd’hui elles sont ici, et nous prions la Vierge pour qu’elle nous donne à nous et aussi à l’humanité, qui en a besoin, le don des larmes, pour que nous puissions pleurer : pour nos péchés et pour les si nombreuses calamités qui font souffrir le peuple de Dieu et les enfants de Dieu.»

Sources:

Lublin

Maciej Krzywosz, Cuda w Polsce Ludowej (IPN Białystok, 2016)

Grzegorz Soltysiak, “Cud w Lublinie”

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Maciej Krzywosz, “Sociological aspect of miracles and apparitions in contemporary Poland”

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http://teatrnn.pl/leksykon/artykuly/cud-lubelski-w-1949-roku-miniwyklad-agnieszki-przytuly/
https://lublin.gosc.pl/doc/4848791.Zapraszamy-na-uroczystosci-ku-czci-Matki-Bozej-Placzacej

Syracuse

Article “Que dit la science sur les larmes de la Vierge de Syracuse” (cliquer ici pour lire)

Conclusions de l’enquête scientifique (italien)

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