Les révolutions de la Création

J. Arnould commence par reprendre l’ordre de succession du célèbre apologue de Freud, mettant en scène Copernic, Darwn et Freud lui-même. Après un succès pragmatique, les idées de Copernic ayant servi à l’élaboration des calendriers et tables astronomiques, il a fallu plus d’un siècle pour que la révolution copernicienne suscite une réaction à sa hauteur, le procès de Galilée. Jamais l’humanité n’a possédé entre ses mains autant de maîtrise et de pouvoir sur la nature, la sienne comme celle qui l’entoure. Ce n’est plus seulement notre univers et notre Terre qui ont été, pour le dire d’un mot, mis « en mouvement », mais jusqu’à notre humanité. La perte d’influence de la culture chrétienne au sein du monde occidental est sans doute liée à cette évolution des idées. Si créer c’est amener à l’être et à partir du néant une réalité nouvelle, confesser que Dieu est le « Créateur du ciel et de la terre », c’est confesser que « la création, dans la créature, n’est qu’une certaine relation avec le Créateur » (Thomas d’Aquin). Cette relation introduit un Dieu agissant à tout moment. L’idée de fixité des espèces fut mise en question. Bien que la théorie de l’évolution soit pour Jean-Paul II « plus qu’une hypothèse », il n’y eut pas là réhabilitation de Darwin, mais au contraire une emphase fut placée sur la conception de la personne humaine sous-jacente. Il y a un saut entre le règne animal et l’espèce humaine, que les processus évolutifs ne peuvent totalement expliquer. Les astronomes depuis Copernic avaient délogé l’Homme du centre du cosmos pour le placer sur une planète quelconque. Pourquoi la fascination pour Darwin, ses idées, ses successeurs ? Sans doute parce qu’il s’en prend à l’une des rares questions qui puissent susciter autant de passions, celle du « pourquoi ? » de la réalité. Non seulement il affirme que « l’homme descend du singe » (il fut compris ainsi), mais il nie l’existence d’une finalité. Non seulement la science prétend répondre au « pourquoi ? » du vivant mais, bien plus, elle avance l’idée selon laquelle celui-ci serait dépourvu de toute espèce de déterminisme. La révolution provoquée par Darwin signifie non seulement, pour le monde, la perte de sa finalité « horlogère » ou « théâtrale », mais que l’histoire fait irruption au sein de la réalité. La révolution de Darwin met toute chose en mouvement, qui plus est, sans direction affichée d’avance. Cela conduit à reconsidérer plusieurs thématiques indispensables à la théologie. Dépouillée de toute destinée, l’humanité doit et devra encore « choisir entre le Royaume et les ténèbres » (J. Monod). Où va-t-elle désormais trouver les motifs à ses choix ? Dans la seule science ? Mais alors, c’est tout simplement une manière de réinscrire notre destin dans la nature. La science a pour rôle essentiel d’élargir notre jeu, notre espace des possibles. Mais elle ne peut se passer des autres champs développés par l’esprit humain, ceux de l’intelligence (la philosophie, la théologie), ceux de la créativité et de la culture, pour permettre aux sociétés humaines, aux individus qui les composent, de choisir, de bâtir ce que Monod désignait par le mot de Royaume. (Pardès 2/ 2001, N° 31, p. 19-28)