Natalia Trouiller – Les gnosticismes aujourd’hui

Conférence donnée à l'Université Catholique de Lyon le 9 novembre 2017 par Natalia Trouiller, ancienne journaliste à La Vie et RCF, directrice de NOE 3.0 (Nouveaux Outils pour l'Evangélisation), sur le gnosticisme dans l'histoire du christianisme et aujourd'hui. Qu'est-ce que les arcanes et cosmogonies complexes des gnostiques (Valentin, Basilide, Marcion) des premiers siècles de notre ère auraient en commun avec les récits des Mormons, Scientologues, adeptes du Nouvel Age et autres Transhumanistes? Quelle vision fondamentale de l'univers et de l'homme sous-tend ces récits? Qui ont été les fondateurs du gnosticisme moderne? Durée 60 minutes, niveau grand public instruit.

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Présentation très stimulante mais qui suscite également de multiples interrogations. Il est évidemment facile de se moquer des bizarreries de la Scientologie (et de dénoncer à juste titre l’aspect sombre de la dimension financière de sa démarche) ou dans une moindre mesure du mormonisme. Mais quel est l’attrait de ces mouvements (il doit quand même y en avoir…), et quel est le profil psychologique de leurs adeptes souvent vulnérables? Est-ce que la manipulation – et dans le cas des mormons la création d’un “univers parallèle” géographiquement isolé, voir impénétrable, dans l’Utah – explique tout, ou bien le gnosticisme répond-il aussi à un certain besoin autant psychologique que spirituel, un besoin tellement fort qu’un nombre non-négligeable de personnes seraient prêts à adopter des croyances et souvent un style de vie en décalage total avec la réalité sociétale qui les entoure?

Ici une analyse historique détaillée semblerait s’imposer afin de comprendre des phénomènes apparemment opaques et peu compréhensibles au niveau rationnel. Il faudrait notamment examiner les conditions de possibilité de la naissance du mormonisme suite au Second Grand Réveil aux Etats-Unis dans les premières décennies du XIXe siècle. Evénement fondateur pour les Eglises Evangéliques et source d’un indéniable renouveau chez les Méthodistes, Baptistes, Presbytériens, mais qui créa aussi un climat favorable à toutes sortes de révélations privées – dont celles de Joseph Smith – souvent immaîtrisables par un discernement collectif responsable. Quels facteurs socio-historiques – messianisme, quête de liberté d’expression religieuse, domination d’une épistémologie et une exégèse protestante, effusions charismatiques mêlées à un individualisme exacerbé -, étaient à l’oeuvre dans le foisonnement simultané de nouveaux mouvements religieux en Amérique du Nord (Adventisme, Témoins de Jehovah, Science Chrétienne, spiritisme…), y compris – quelques décennies plus tard – la Société Théosophique dont Natalia Trouiller souligne justement la grande influence, mais qui n’aurait pas pu se développer sans le terrain favorable offert par les évolutions de la société américaine de l’époque?

Il est certes tentant de présenter l’histoire du christianisme comme une lutte acharnée entre l’orthodoxie théologique et le gnosticisme, en faisant par exemple appel à des figures emblématiques telles que St Irénée ou St Dominique à l’époque des Cathares. Une telle lecture n’est pas nécessairement infondée, surtout dans un contexte purement catholique où les positions du Magistère ont plutôt été claires, mais une analyse historique un peu plus large suggère que les rapports entre d’autres confessions chrétiennes officielles et courants gnostiques auraient été considérablement plus ambigus à certains moments. Il faudrait par exemple se rappeler que la création des premières Loges maçonniques officielles au début du XVIIIe siècle fut l’initiative du pasteur presbytérien Anderson et du prêtre anglican Desaguliers: de nos jours une surprenante proximité persiste entre la franc-maçonnerie et non seulement l’Eglise d’Angleterre (le Tercentenaire des Constitutions d’Anderson en 2017 fut marqué par une cérémonie dans la Cathédrale de Cantorbéry) mais aussi l’Eglise luthérienne en Scandinavie. Nous pourrions également citer la pensée “sophiologique” de certains auteurs importants dans la tradition russe orthodoxe dans la période 1875-1945 (Soloviev, Florensky, Bulgakov, Berdyaev), l’influence considérable de Hegel et des idéalistes allemands sur certains théologiens protestants modernes (tels que Moltmann dans la période de son livre Trinité et le Royaume de Dieu ), ou le grand engouement pour la pensée de C.G. Jung ou de Gurdjieff dans certains cercles anglo-saxons catholiques et anglicans. Est-ce qu’il s’agit ici de simples dérives gnostiques ou plutôt de tentatives – dont la légitimité reste naturellement une question controversée – de rapatrier vers l’orthodoxie théologique certaines intuitions longtemps considérées comme marginales?

Il faudrait souligner que l’adhésion au gnosticisme dans ses formes extrêmes n’est possible que par un rejet des normes de la rationalité qui ont caractérisé non seulement la civilisation chrétienne mais l’Occident plus généralement allant des philosophes Grecs jusqu’à nos jours. Est-ce que la résurgence du gnosticisme aujourd’hui, souvent dans des avatars aux allures de science-fiction, indiquerait donc que nous ne vivons pas uniquement une crise de foi (s’exprimant par le rejet des dogmes des grandes religions) mais aussi une crise de la raison allant de pair avec la forte réaction de certaines couches de société contre l’emprise institutionnelle d’un scientisme positiviste jugé comme trop étouffant?

PB