Paroles d’exorcistes (1) – Introduction

Si la question de l’existence du Malin semble parfois être un sujet tabou pour la théologie dite académique, la fascination du grand public pour le combat dramatique entre le Bien et le Mal exemplifié par les exorcismes ne cesse de croître depuis la sortie en 1973 du film L’Exorciste du réalisateur américain William Friedkin. Le […]

Si la question de l’existence du Malin semble parfois être un sujet tabou pour la théologie dite académique, la fascination du grand public pour le combat dramatique entre le Bien et le Mal exemplifié par les exorcismes ne cesse de croître depuis la sortie en 1973 du film L’Exorciste du réalisateur américain William Friedkin. Le débat autour du sujet reçut une nouvelle impulsion en 2017 avec la présentation à la Mostra de Cinéma de Venise du documentaire Le Diable et le Père Amorth du même réalisateur, construit autour d’un vrai exorcisme fait par le regretté Père Gabriele Amorth (1925-2016), le plus célèbre de tous les exorcistes des temps modernes et fondateur de l’Association Internationale des Exorcistes, un organisme officiellement reconnu par le Pape François en 2014. Le cinéaste, partant pourtant d’une position plutôt agnostique, fut non seulement profondément impacté par l’expérience de l’exorcisme mais aussi surpris par le manque d’explications de la part des scientifiques sur lesquels il comptait pour trouver des réponses…, comme il expliqua dans un long article publié en octobre 2016 dans Vanity Fair (cliquer ici pour lire en anglais) décrit par Sophie Durocher du Journal de Montréal comme “le texte le plus dérangeant que j’aie lu dans un magazine au cours des derniers mois”.

Comme souligne Friedkin dans un entretien avec Alexander Darkish pour Positive Magazine, le vrai thème du documentaire Le Diable et le Père Amorth n’est pas principalement la lutte entre la Lumière et les Ténèbres, mais

“plutôt la tension entre le surnaturel et la science. Voilà ce qu’il y a dans le film. La possession démoniaque est un concept surnaturel, et la réaction des médecins envers elle, c’est de la science appliquée. Voilà ce dont traite le film: la science et le surnaturel et comment ils peuvent se rencontrer. […] Oui, dans ce documentaire la science et le surnaturel se sont absolument rencontrés dans la mesure où les psychiatres ont accepté la possession et les neurochirurgiens ne sauraient pas la guérir”

‘it’s more about the tension between the supernatural and science. That’s what is in the film. The concept of demonic possession is supernatural, and the reaction to it by the doctors is applied science. That’s what the film deals with: science and the supernatural and how they can come together’ […] ‘Yes, there was an absolute coming together of science and the supernatural in this documentary, in that the psychiatrists accepted possession and the brain surgeons would not know how to cure it.’

La pertinence logique d’une étude sérieuse des exorcismes pour le dialogue entre science et religion devrait être claire. Elle tourne autour d’une question assez simple: est-ce qu’il existe des phénomènes de iure inexplicables par la science que devraient être considérés comme des preuves expérimentales – ou bien au moins des indices extrêmement forts – de l’existence d’un monde invisible, spirituel? Il est évident que si on peut répondre par l’affirmative à cette question, les implications sont considérables. Non seulement le Nouvel Athéisme supposément scientifique d’un Richard Dawkins ou un Michel Onfray se trouverait-il dans une posture assez inconfortable, mais également le courant très influent de la “démythologisation” lancée à l’intérieur du christianisme par Rudolf Bultmann (1884-1976), qui considérait la croyance aux anges et démons comme une relique des sociétés archaïques. La stratégie visant à sauver la religion face à la critique scientifique en enlevant tout élément surnaturel – une approche qu’on peut déjà observer dans la réaction aux Lumières de la part de la théologie protestante allemande en commençant par Friedrich Schleiermacher (1768-1834) – se trouverait mis en échec.

Ce sont en partie les implications de leur travail pour un renouvellement de l’apologétique chrétienne qui semblent avoir motivé les exorcistes catholiques à s’organiser au niveau international, transformant en quelque sorte une activité plutôt empirique (quoique toujours réglementée par un encadrement ecclésial) en une discipline plus systématisée, accompagnée d’une réflexion théorique, voire même scientifique. Contrairement aux images transmises par les films d’horreur et loin de tout sensationnalisme, les exorcistes contemporains travaillent de concert avec des médecins et psychiatres, offrent des cours de formation – notamment à l’Université Pontificale Regina Apostolorum à Rome – et documentent leurs activités par des témoignages et des enregistrements (dont Le Diable et le Père Amorth est d’ailleurs loin d’être le premier). Ce qui donne une base solide pour une évaluation critique rigoureuse.

Nous assistons depuis quelques années à une floraison de publications, reportages et conférences par des exorcistes et démonologues destinés à la fois aux spécialistes et au grand public, un matériel que nous nous sentons obligés d’examiner sur ce site malgré ses dimensions déjà importantes, vu le grand intérêt qu’il présente. L’aspect international de ce corpus est particulièrement signifiant, car nous avons désormais accès à de multiples sources indépendantes, ce qui permet d’identifier – un peu comme dans le cas des récits de mort imminente – des éléments qui reviennent régulièrement dans les témoignages d’exorcistes par-delà des frontières géographiques et culturelles. Si les exorcistes italiens travaillant dans le sillage du Père Amorth continuent naturellement à tenir une place prépondérante (Pères Cipriano de Meo, Francesco Bamonte, Matteo La Grua…), ils ne sont plus seuls dans le domaine. Nous pouvons aussi citer l’Espagnol José Antonio Fortea, les livres et présentations des américains Gary Thomas – dont le parcours était à la base du film Le Rite –, Vincent Lampert et Adam Blai, ou la Pologne, où on note l’essor d’une génération relativement jeune de prêtres exorcistes très en vue (Pères Piotr Glas, Andrzej Trojanowski, Michał Olszewski…) et une diffusion importante de publications étrangères dans le domaine par le mensuel Egzorcysta. Et si l’activité publique des exorcistes français a été (pour des raisons socio-historiques complexes) relativement restreinte par rapport aux autres pays de tradition catholique, nous aurons néanmoins l’occasion d’examiner les témoignages de l’ancien exorciste du diocèse de Lyon Ange Rodriguez et du Père Alain Bandelier du diocèse de Meaux.

Peter Bannister

Article connexe:

Entretien pour Sciences et Avenir avec le docteur Itzhak Fried, professeur de neurochirurgie aux Universités de Tel Aviv et de Los Angeles, au sujet de sa participation dans le film Le Diable et le Père Amorth.

https://www.sciencesetavenir.fr/sante/cerveau-et-psy/docu-le-diable-et-le-pere-amorth-quand-william-friedkin-filme-un-vrai-exorcisme_117577