Penser que le hasard préside aux phénomènes naturels est-il incompatible avec la foi en la providence ?

Dans une première approche superficielle, on pourrait croire que la place importante que l’on donne au hasard dans les phénomènes naturels s’oppose à l’existence d’une providence. En effet, si c’est le hasard qui préside aux phénomènes naturels, alors ce n’est pas Dieu. C’est sur cette attitude spontanée que jouent les magazines qui, mettant l’univers en couverture, écrivent en grosses lettres « Dieu ou le hasard », ou à propos de l’évolution, mettent face à face la figure de Darwin et celle du Créateur sur une fresque de Michel-Ange. Toutefois, un regard plus critique montre que d’un côté on exagère souvent le rôle du hasard, et que de l’autre la foi dans la providence est d’un autre ordre que celui de l’explication de la nature. Alors il n’y a plus d’incompatibilité, mais il y a toute la difficulté pour bien articuler la connaissance rationnelle et la croyance religieuse.

Penser que le hasard préside aux phénomènes naturels est-il incompatible avec la foi en la providence ?

 Marc Godinot

 

Dans une première approche superficielle, on pourrait croire que la place importante que l’on donne au hasard dans les phénomènes naturels s’oppose à l’existence d’une providence. En effet, si c’est le hasard qui préside aux phénomènes naturels, alors ce n’est pas Dieu. C’est sur cette attitude spontanée que jouent les magazines qui, mettant l’univers en couverture, écrivent en grosses lettres « Dieu ou le hasard », ou à propos de l’évolution, mettent face à face la figure de Darwin et celle du Créateur sur une fresque de Michel-Ange. Toutefois, un regard plus critique montre que d’un côté on exagère souvent le rôle du hasard, et que de l’autre la foi dans la providence est d’un autre ordre que celui de l’explication de la nature. Alors il n’y a plus d’incompatibilité, mais il y a toute la difficulté pour bien articuler la connaissance rationnelle et la croyance religieuse. 

 

Il faut d’emblée faire une remarque: le hasard est loin de présider à tous les phénomènes naturels. En effet, un grand nombre d’entre eux obéissent à des lois ; sinon, le monde serait chaotique et incompréhensible. Les lois sont particulièrement bien connues en physique et en chimie. Mais, les phénomènes qui sont soumis à des lois sont des phénomènes simples, que l’on a isolés, alors que dans le monde qui nous entoure beaucoup de phénomènes sont complexes. Ajoutons qu’on emploie le hasard dans plusieurs sens. Les plus courants sont le hasard aléatoire (celui du jeu de dés) ; la rencontre de séries causales indépendantes (d’où un événement, un accident) ; des causes tellement nombreuses que leur résultat est imprévisible (le hasard est alors la mesure de notre ignorance) ; plus rarement, l’absence de cause, un hasard « absolu », qui est discuté en physique microscopique.Tous ces emplois ont en commun que le résultat du phénomène étudié, ou l’évènement, n’étaient pas prévisibles et qu’il n’y avait pas de finalité dans les processus qui y ont conduit.   

Le cas de la météorologie est bien connu. La vaporisation ou la condensation, les courants marins, les vents, obéissent à des lois physiques. Mais la configuration complexe de la planète et les interactions multiples entre facteurs font que, même avec les ordinateurs les plus puissants, nous ne savons pas prévoir le climat exactement à plus de dix jours d’avance. On ne dit pas pour autant que le hasard préside au fonctionnement du climat. Mais, si l’on prend un point de vue local, il y a de l’imprévisible. Ainsi quand un orage de grêle tombe sur un village et y fait des dégâts, cet orage-là, ce jour-là, était imprévisible. C’est un hasard malheureux pour ceux qui en subissent les effets. Mais si l’on considère les orages de grêle dans une région donnée, ils se produisent plutôt en telle saison, plus fréquemment en certains endroits, et sur des dizaines d’années on pourra évaluer des probabilités que l’un d’entre eux se produise ici ou là. L’emploi du terme de hasard est donc lié au point de vue où l’on se place, évènement particulier ou série.

Plus encore que dans le monde physique,on trouve chez les êtres vivants des phénomènes qui mettent en jeu beaucoup de hasards au sens de l’aléatoire. Ainsi pour la loterie des gènes, bien connue, dans laquelle les combinaisons possibles entre gènes paternels et maternels s’évaluent en chiffres astronomiques, alors qu’une ou quelques-unes sont réellement réalisées. Nous y sommes habitués, et pourtant : chacun d’entre nous avait une probabilité incroyablement réduite d’être tel qu’il est, d’être le produit de ce gamète-ci avec ce gamète-là. Dans ce sens-là, chacun de nous est le fruit d’un hasard extraordinaire. Il n’y avait aucune force, aucun agent, pour orienter ces phénomènes de façon à ce que cette combinaison-là soit retenue. Quand on passe à l’histoire de la vie, l’évolution, les séries de causes multiples s’enchaînent et amènent rapidement à de l’imprévisible. Le mécanisme du changement évolutif a pour base les mutations. La notion de « hasard darwinien » est souvent employée pour signifier qu’il n’y a pas de relations particulières entre ce qui provoque les mutations et leurs effets (quand elles en ont, rien ne les oriente vers ce qui serait bon pour l’organisme à un moment donné). Les mutations et les variations dans les processus du développement produisent la grande variabilité individuelle typique des êtres vivants. Dans ce contexte, la part de l’imprévisible au niveau individuel est énorme. En même temps, toute une série de mécanismes aboutissent à ce que certains individus aient du succès reproducteur, d’autres moins : c’est la sélection naturelle. Les facteurs de sélection sont nombreux et incluent des paramètres permanents du monde physique. Les mêmes facteurs poussent vers les mêmes solutions, d’où les convergences qui se produisent à toutes sortes de niveaux (un exemple connu est le profil hydrodynamique de nombreux animaux marins). Il y a donc aussi en évolution des facteurs qui limitent et orientent les possibles. Discuter la part du hasard et celle des contraintes dans l’histoire évolutive est un débat fort intéressant. Mais de toutes façons le hasard y joue un rôle primordial. Comme on l’a vu dans les exemples pris dans le monde physique, il n’est ni une force, ni un agent, il caractérise les processus extrêmement complexes qui ont abouti au monde vivant actuel, l’homme y-compris. Nous sommes les enfants d’un univers aveugle et sans finalités apparentes. 

 

Qu’est-ce que la providence ? Dans le Littré, elle est « la suprême sagesse avec laquelle Dieu conduit tout ». Pour clarifier la discussion, on envisagera successivement deux sens à la providence, un premier sens « fort » dans lequel Dieu intervient dans la nature, et un second sens « faible » où Dieu n’intervient pas dans le cours des processus naturels (on ne parle pas ici du miracle, qui est un autre problème). Dans l’Ancien Testament, Dieu semble parfois intervenir directement dans la nature. Ainsi dans des psaumes (147, 146) : « il dispense la neige comme laine, et répand le givre comme cendre. Il jette la glace par morceaux… » ; « lui qui… prépare la pluie à la terre, qui fait germer l’herbe sur les monts…, qui dispense au bétail sa pâture, aux petits du corbeau qui crient ».  Il faudrait bien sûr faire ici la part de la poésie, chercher l’intention de l’auteur, qui n’est certes pas de rechercher des causes dans la nature. Mais enfin, devant ce qui apparaît inexplicable, on peut voir Dieu à l’œuvre : « C’est toi qui m’a formé les reins, qui m’as tissé dans le sein de ma mère » (Ps 138). En l’absence de biologie et d’embryologie, comment ne pas mettre Dieu directement derrière des phénomènes complexes, mystérieux, qui échappent totalement aux hommes de cette époque ? En fait une telle attitude a été assez répandue, et elle l’est parfois encore, même chez certains scientifiques. Mais c’est alors un Dieu bouche-trou de nos connaissances, le Dieu d’un certain déisme philosophique, plus ou moins lointain et ne s’occupant pas forcément de l’homme ; ce n’est plus le Dieu biblique. On trouve au XIXe des scientifiques qui sont tellement impressionnés par la découverte de l’histoire de la vie, qu’ils envisagent des interventions de Dieu pour guider cette histoire : soit avec une vraie foi religieuse, soit dans un contexte de déisme philosophique encore assez répandu à cette époque.

Pourtant, dès l’Ancien Testament, d’autres auteurs insistent pour dire que Dieu est loin au-dessus des phénomènes naturels car il les crée. Le prophète Elie insiste sur le fait que Dieu n’est pas dans les manifestations impressionnantes de la nature, mais qu’il lui a révélé sa présence par une brise légère. Mettre des interventions de Dieu dans la nature ne simplifiait pas les problèmes, car alors surgissaient d’autres questions. En effet, la souffrance, la maladie, la mort étaient déjà là, qui rendaient la vie humaine éprouvante par moments. Si Dieu est bon, comment a-t-il pu créer une nature pleine de violence, des animaux qui se dévorent les uns les autres ?  S’ il agit dans la nature, alors pourquoi des catastrophes, des maladies, etc. ? La réflexion des Hébreux a d’abord été en termes de rétribution. Les épreuves du peuple d’Israël sont des punitions, par exemple la déportation à Babylone. Mais la réflexion se poursuit dans d’autres textes, où Dieu est tellement au-dessus des hommes qu’il nous est incompréhensible. Et dans le livre de Job, nous serions ridicules à vouloir lui donner des leçons.

Dans de nombreux passages bibliques, Dieu n’agit pas directement. Par exemple, c’est le Roi de Babylone, et plus tard Cyrus pour le retour d’exil, qui est l’instrument du plan divin. On est donc dans l’interprétation de ce qui arrive. Si on est dans l’interprétation du dessein divin, et pas dans l’explication du comment des choses, on rejoint le deuxième sens du terme de providence, sens dans lequel Dieu n’intervient pas directement dans la nature. Ce sens est celui de la Genèse et d’autres textes : « le ciel, c’est le ciel de Yahvé, la terre, il l’a donnée aux fils d’Adam ». Si la terre est donnée aux hommes, c’est que Dieu n’y intervient plus. Cette vue est celle de la théologie classique: Dieu ne se substitue pas aux causes secondes de la nature. Mais alors comment peut-il en être le maître ? Dieu domine tout parce qu’il est créateur de tout ce qui est, et parce qu’il est dans son éternité (« car mille ans sont à tes yeux comme un jour », Ps 89).  Dieu voit d’un même regard le passé, le présent et le futur. Il voit le résultat des processus qui pour nous sont imprévisibles : la notion de hasard n’a pas de sens du point de vue de Dieu. Même si nous voyons des phénomènes se produisant par hasard, Dieu, lui,  en voit les résultats. Il peut donc avoir un dessein, mais celui-ci évidemment nous échappe, parce que nous ne voyons pas le point de vue de l’éternité. La providence, « la suprême sagesse », nous dépasse comme Dieu lui-même nous dépasse, infiniment.

Dans ce contexte, le croyant est en cheminement spirituel. Les épreuves excessives, la mort, mettront la foi dans la providence à rude épreuve. Un guide spirituel pourra être nécessaire. Mais ce sont souvent les épreuves qui font avancer dans la foi, qui « purifient le cœur ». Goethe fait dire à l’un de ses personnages : « c’est dans le malheur qu’on apprend que le doigt de Dieu dirige les bons vers le bien ». La reconnaissance de la providence divine est donc une expérience de foi. Elle est parfois racontée par ceux qui l’ont vécue intensément (autobiographies, récits de conversion). On dit que la beauté est dans l’œil de celui qui regarde, de même la providence est-elle dans le cœur de celui qui croit, qui pourra en avoir une expérience nette gardée en mémoire, ou seulement une intuition fugace difficile à formuler.

A l’ère scientifique, la question de la providence se pose toujours, mais on doit bien préciser dans quel registre elle se situe : c’est un questionnement philosophico-religieux. Une première lecture assez rationnelle de l’univers peut conduire à envisager une certaine providence. La terre n’est-elle pas globalement accueillante à l’homme ? Devant le côté si extraordinaire de l’histoire de l’univers depuis le big-bang et devant la fabuleuse histoire de la vie, on est forcément saisi. La beauté de la création éprouvée en certaines circonstances (les visages humains), les œuvres d’art qui paraissent inspirées, la force des actes de charité, peuvent faire signe, et parfois même bouleverser. Mais ensuite, chacun est libre, et affronté aussi à la souffrance, au mal et à la mort. S’il y a un au-delà de la mort,comme le disent de nombreuses traditions religieuses, les perspectives sont profondément changées. Sinon, divers choix philosophiques restent possibles, pour donner un sens à sa vie. L’insistance de certains auteurs sur le rôle du hasard est souvent liée à une philosophie de l’absurde. Mais est-il raisonnable de penser que cet univers incroyable serait une absurdité totale ? On le peut. On peut aussi trouver plus raisonnable de dire que nous ne savons pas, ou poser rationnellement la question d’une possible révélation. On découvre vite alors qu’adhérer à la révélation judéo-chrétienne demande un engagement. Le croyant adhère à ce qui est révélé, entre autres du Dieu créateur, malgré les difficultés. L’incroyant refuse la révélation ou n’arrive pas à y croire. L’un et l’autre cheminent avec leurs expériences. Derrière tous les phénomènes qui se produisent naturellement, avec leur part de lois, d’imprévisibilité et de contingence, y a-t-il quelqu’un qui donne le tout sans se montrer, qui se penche vers la prière de l’homme, peut lui parler dans son cœur et veut lui offrir plus? Pour le croyant, oui. Il chemine dans l’obscurité de la foi, sans naïveté. Prier pour son pain quotidien ne dispense pas d’aller à la boulangerie, mais en fait conduit à rendre grâce pour tout ce qui est donné par la providence de Dieu.