“Peur de quoi?” Forum Philo Le Mans 2017

Trois regards sur les peurs actuelles, les armes, la technoscience et l'Apocalypse offerts au Forum Philo Le Monde/Le Mans le 11 novembre 2017 par les philosophes Emilie Tardivel et Jean-Pierre Dupuy ainsi que l'historien Jean-Baptiste Fressoz. Est-ce que nos peurs sociétales sont plutôt irrationnelles, le résultat de démagogie ou les manipulations des médias? Y a-t-il par contre des choses dont nous devrions vraiment avoir peur, face auxquelles nous sommes dans un déni profond? Niveau grand public instruit. Pour regarder la vidéo, cliquer sur le titre de l'article (la première intervention commence à 57:53). Image: affiche pour le film "Vivre dans la peur" d'Akira Kurosawa (1955).

9h30 Jean-Pierre Dupuy, philosophe – Avoir peur du nucléaire
Tel le héros wagnérien, les anticatastrophistes n’ont pas peur. Les frayeurs qui agitent nos contemporains ne sontelles pas manipulées par les pouvoirs ? Penser ainsi revient à ignorer l’autre côté de la médaille : nous n’avons pas peur de ce qui devrait nous terrifier. Les maîtres de l’énergie nucléaire n’ont qu’une peur : ils ont peur de la peur des autres. Ils préfèrent mentir plutôt que de créer la panique. La dissuasion nucléaire est un équilibre de la terreur. On racontera un été 2017 passé auprès du gouverneur de la Californie alors que deux chefs d’Etat enragés se menaçaient d’annihilation mutuelle.

10h Emilie Tardivel, philosophe – Vivre sans la peur
Dicté par une réplique d’Hiroshima et de Nagasaki dans les îles Bikini, Vivre dans la peur, film d’Akira Kurosawa (1955), met en scène le paradoxe de la modernité : pour se libérer de la peur de la mort violente, l’homme a redoublé la peur, il l’a transformée en terreur de l’anéantissement. Du Léviathan à la bombe H, une même logique, conjurer la peur par la terreur, donc par une peur au carré. Ne faudrait-il pas s’en inquiéter, et se demander comme le psychiatre dans le film de Kurosawa : « Est-ce bien lui qui est fou, ou bien nous qui restons indifférents en ces temps de folie ? » Mais à l’ère du nihilisme, à quelle autre logique est-il encore possible de se vouer pour vivre sans la peur ?

10h30 Jean-Baptiste Fressoz – historien
Walter Benjamin (1892-1940) dit du progrès qu’« il faut le fonder sur l’idée de catastrophe. Que les choses continuent comme avant, voilà la catastrophe ». Peur de quoi ? De notre aptitude à « continuer comme avant », en dépit des désastres qui s’accumulent. Loin d’être devenues réflexives ou défiantes, nos sociétés fétichisent comme jamais auparavant la croissance et l’innovation. Que le vocable de « progrès » ait perdu de son lustre révèle simplement l’acceptation générale de sa logique : dans les sociétés contemporaines dites « de la connaissance », tendues vers l’innovation, c’est faute d’ennemi que le progrès a perdu son sens politique