Quelle relation entre spiritualité et addiction?

L’article constate l’importance de l’étude du phénomène religieux pour la psychanalyse naissante, parlant des relations entre Sigmund Freud, Théodor Flournoy et le pasteur zurichois Oskar Pfister. Parlant de la psychopathologie addictive, le Pr Jacques Besson, chef du Service de psychiatrie communautaire du Centre hospitalier universitaire vaudois, note que «la recherche sur les neurosciences de l’addiction montre le support anatomique des conduites addictives précisément dans les mêmes structures cérébrales que celles générant l’angoisse ». Voyant « le lien de proximité entre addiction et spiritualité comme deux réponses à l’angoisse », il recommande une approche interdisciplinaire aux questions de santé mentale. Dans Dépendances n° 34 (2008), p. 3-4.

QUEllE RElAtION ENtRE SPIRItUAlIté

Et AddICtION ?

Prof. Jacques Besson, chef du Service de psychiatrie communautaire DP-CHUV

Un numéro de «dépendances» sur la spiritualité, cela donne raison au philosophe Michel Serres quand il dit qu’en1968 lorsqu’il voulait intéresser ses étudiants il leur parlait de politique et quand il voulait les faire rire il leurparlait de religion, et que maintenant c’est le contraire. Le propos ci-dessous est de proposer un petit itinérairesociopsychiatrique sur les relations entre spiritualité et addiction.

AU COMMENCEMENt étAIt l’ANgOISSE

Il faut essayer de se représenter les premiershumains accéder à la conscience réflexive pourimaginer à quel point ils ont dû se sentir démunis

face à l’immensité de l’Univers et à leur finitude. Déjà en400’000 avant J-C. les premiers rituels funéraires avaientlieu comme en attestent des alignements de crânes non aléa-toires en Chine. Les premières religions sont aussi anciennesque l’humain et leurs prêtres étaient aussi médecins: lesshamans, passeurs de mondes, utilisaient les drogues pouraccéder aux dieux. Nous en avons une trace aujourd’huidans les populations natives encore observables; la viequotidienne et tous ses gestes sont religieux et l’hommecommunique avec les esprits.

On peut faire naître la science et la médecine modernesau temps de l’Antiquité grecque, notamment avec Hippo-crate et ses descriptions des maladies auxquelles il donnedes explications rationnelles. Cette vision ne changera pasjusqu’à actuellement et aura traversé cahin-caha le Moyen-Age, contribuant à une séparation des corps et de l’esprit,jusqu’au siècle des Lumières, confirmant le rationalisme,aboutissant au matérialisme scientifique prédominantaujourd’hui.

La maladie mentale, réprimée longtemps entre procès ensorcellerie et incarcération, ne sera reconnue comme telleque depuis la Révolution française où elle bénéficiera de lanaissance des Droits de l’Homme et des premiers asiles.Les premières nosologies fondées sur une psychopathologieapparaissent au XIXe siècle et sont proches de modèlesneuropsychiatriques. L’angoisse, à la même époque, estencore étudiée par les philosophes et même de manièreapprofondie (S. Kierkegaard). La spiritualité quant à elle selaisse deviner derrière l’engouement généralisé en Europepour le spiritisme. Freud n’y échappera pas et venaitconsulter les médiums à Genève chez son ami Flournoy.

C’est la naissance de la psychanalyse qui mettra l’angoisseau centre de la première théorie scientifique de l’esprit,encore toute empreinte de positivisme scientifique. Onconnaît les thèses de Freud sur la religion: névrose obses-sionnelle de l’humanité, stade infantile de développementde l’humain, les religions devront s’incliner devant laScience.

Pourtant, à travers C. G. Jung, Oskar Pfister, un pasteur zuri-chois, interpellera Freud systématiquement sur ses a priori.Entre 1909 et 1939 ils échangeront 256 lettres dans lesquellesle débat entre psychanalyse et religion sera fondé. Le tonest libre, les échanges sont vifs, Pfister voit en Freud la solu-tion pour épurer la vraie foi de ses scories névrotiques.Freud quant à lui est content de voir un relais pour lapsychanalyse dans le bastion zurichois, surtout depuis larupture avec Jung en 1912. Car la religion constitue unenjeu de taille pour le mouvement psychanalytique, Freudlui-même produisant essentiellement ses monographiessur ce sujet, de «Totem et Tabou» jusqu’à «Moïse et lemonothéisme» en 1936, en passant par «La Question del’Analyse profane» et «Malaise dans la Civilisation». Parailleurs, Freud ne théorisera jamais sur les addictions entant que telles, certains auteurs y voyant une tache aveugleliée à l’usage personnel de Freud du cigare et de la cocaïne,tel que rapportés par ses biographes. Ainsi, religion etaddiction se retrouvent côte à côte dans les difficultésconceptuelles de la psychanalyse naissante.

Un des mérites de Pfister est d’avoir posé la question de laresponsabilité sociale de la psychanalyse. Il en découleraultérieurement la réflexion sur la psychiatrie sociale et lasectorisation, pour élargir l’accès de la population généraleaux soins psychiques. Aujourd’hui il s’agit des programmesde psychiatrie communautaire qui appuient la politique desanté mentale incluant les addictions.

Quant à l’angoisse, elle est maintenant au centre du déve-loppement des neurosciences cliniques, autour des travauxsur la neurobiologie de l’amygdale «noyau de la peur» miseen valeur par des travaux d’imagerie cérébrale fonction-nelle. Ainsi l’angoisse constitue un fil rouge pour suivre laréflexion sur la santé mentale à travers toutes les épisté-mologies produites par l’humanité, depuis le shamanismejusqu’aux neurosciences, en passant par la psychanalyse.

dévElOPPEMENt dES AddICtIONS

Plusieurs auteurs s’accordent pour dire qu’il faut attendrel’industrialisation pour voir apparaître dans les sociétésoccidentales des addictions à grande échelle, comme l’al-coolisme au XIXe siècle avec les boissons distillées commele gin industriel. Typiquement l’usage massif de substances

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QUEllE RElAtION ENtRESPIRItUAlIté Et AddICtION ?

psychoactives implique perte de lien et perte de sens.Pour toutes les substances, la perte de l’usage culturel ougroupal, porteur de signification, va impliquer l’apparitiond’une psychopathologie addictive, en fonction des vulnéra-bilités sous-jacentes des sujets.

Au XXe siècle, les populations vont passer à travers devéritables épidémies de substances psychotropes, héroïne,cocaïne, mais aussi benzodiazépines. En fonction des vul-nérabilités individuelles, qu’elles soient biologiques, psy-chologiques ou sociales, les individus développeront dessyndromes d’abus, de dépendance et autres complicationspsychopathologiques. Les populations de patients psy-chiatriques vont payer un lourd tribut à l’accessibilité ainsifacilitée aux drogues et vont développer à large échelle laproblématique des doubles diagnostics.

En effet, la recherche neuroscientifique fait apparaître deplus en plus clairement le stress et l’anxiété comme desfacteurs de risque majeurs pour les addictions. Ainsi larecherche sur les neurosciences de l’addiction montre lesupport anatomique des conduites addictives précisémentdans les mêmes structures cérébrales que celles générantl’angoisse.

SPIRItUAlIté Et SANté

Face à l’angoisse, l’humanité a généré au niveau collectifdes entités sociales porteuses de sens que sont les reli-gions. Au niveau individuel on observe l’émergence dela spiritualité. Celle-ci comporte plusieurs dimensions,comme la pratique, les croyances et l’expérience. La spiri-tualité est corrélée positivement dans toutes les études surla santé physique et mentale. La plupart des patients ontdes attentes spirituelles dans leurs traitements, alors quela plupart des médecins et des soignants n’abordent pascette dimension dans leur approche de leurs patients. C’estun phénomène étrange, car les instruments de mesure nemanquent pas pour évaluer cette dimension. Il peut êtretrès important de faire cette évaluation en termes pronos-tics, d’évaluation du contexte et des résultats, aussi bienque pour construire une intervention.

L’évaluation de la spiritualité des patients peut êtrequalitative («assessment») aussi bien que quantitative(«scales»). Par exemple on peut évaluer plus objective-ment les comportements spirituels comme la méditation,le jeûne, la prière, mais plus difficilement l’expériencespirituelle rapportée, comme l’expérience mystique, vécueen profondeur, difficile à communiquer, avec une dimen-sion transcendentale.

SPIRItUAlIté Et AddICtIONS

Dans le domaine des addictions tous les intervenants ontappris la modestie de leur thérapeutique face à deux réa-lités: les nombreuses rémissions spontanées d’une part etles résultats importants des patients ayant eu accès auxAA et aux NA. Dans ce dernier cas, l’approche spirituelle

est explicite, avec la mention d’une puissance supérieureet d’un lâcher prise du sujet. De manière générale lesétudes «evidence-based» montrent l’intérêt de la spiritualitédans l’intervention thérapeutique pour les comportementsaddictifs. Mais là encore, on observe un décalage entre lesattentes des patients et l’offre frileuse des professionnels,alors même que l’évidence voudrait que cet importantaspect de la santé mentale soit inclus dans l’investigationet l’intervention.

Pour revenir aux sources de la psychopathologie addic-tive, on doit se rappeler le socle anxieux et la vulnérabilitéau stress des patients souffrant d’une addiction. On peutdès lors comprendre le lien de proximité entre addiction etspiritualité comme deux réponses à l’angoisse, l’une mal-adaptative, détruisant les liens et le sens de la vie du sujetet l’autre comme adaptative, créant des liens dans la com-munauté et donnant du sens au sujet, tant intrinsèquement(sens privé) qu’extrinsèquement (sens collectif).

On s’aperçoit dès lors que l’investigation de ces questionspeut se faire indépendamment des croyances personnellesdes thérapeutes, puisqu’il s’agit d’observer les ressourcesfonctionnelles du patient en termes de santé mentale.

En ce début de XXIe siècle, les temps semblent propicesà ce type d’investigation, encore impensable il y a unedizaine d’années en psychiatrie. Probablement que l’ar-rivée des grandes écoles de pensée psychothérapeutiqueà leurs points de butée y contribue largement. Ce change-ment idéologique est porteur d’espoir communautaire, caril laisse entrevoir une approche interdisciplinaire pour tousceux qui sont soucieux de l’esprit humain en termes desanté mentale.