Stigmates et pseudo-stigmates

‘Les phénomènes de stigmatisation, tels qu’on les a observés chez Louise Lateau, à Bois-d’Haine, en Belgique, et chez Thérèse Neumann, à Konnersreuth, en Bavière, ont suscité des controverses multiples. [...] Il n’entre pas dans le cadre de la présente étude de départager de si hautes autorités et de mettre fin à un débat qui oppose les uns aux autres les noms les plus illustres. Nous voudrions seulement, en relatant les faits tels qu’ils ont été observés par des médecins, en donner une description exacte et tirer de ces observations les seules conclusions immédiates qui s’en dégagent avec certitude. «Toulouse médical, novembre 1949, p. 534-564. Niveau grand public instruit

Les phénomènes de stigmatisation, tels qu’on les a observés chez Louise Lateau, à Bois-d’Haine, en Belgique, et chez Thérèse Neumann, à Konnersreuth, en Bavière, ont suscité des controverses multiples. Le grand histologiste Virchow, un des représentants les plus qualifiés de la science allemande, se refusait à admettre la possibilité d’expliquer et de reproduire les stigmates par autosuggestion. Au sujet du cas de Louise Lateau, en incrédule, il posait nettement le dilemme : supercherie ou miracle. Si l’on consulte les publications des Etudes Carmélitaines (2) on verra que Van Gehuchten admettait encore le pouvoir réalisateur de la suggestion en fait de stigmate – théorie également admise par Tinel [voir son article en ligne sur notre site], avec des nuances et quelques réserves. Lhermitte, à cette époque, restait fidèle au dilemme de Virchow et concluait : « En vérité, il n’existe aucun processus physiologique qui, de près ou de loin, se rapproche de la stigmatisation. Celle-ci, lorsqu’elle n’est pas supercherie, appartient en propre à une catégorie de sujets et répond à un mécanisme qui échappe aux prises des savants ». Plus tard, il devait préfacer l’ouvrage du Docteur de Poray-Madeyski, dont les conclusions s’écartaient de la doctrine de Babinski. Personne n’ignore qu’aux yeux de Babinski, dont la méthode a introduit une véritable révolution dans la neurologie française, il est impossible à une autosuggestion hystérique de produire réellement des plaies et des hémorragies cutanées. Les expériences de divers auteurs, qui ont prétendu avoir créé, par ce mécanisme d’autosuggestion, des lésions de la peau et même des <534><535>phénomènes de stigmatisation analogues à ceux observés chez Thérèse Neumann (Docteur Lechler), sont loin d’avoir entraîné une adhésion unanime dans le corps médical. Aujourd’hui encore la question
reste ouverte.

Il n’entre pas dans le cadre de la présente étude de départager de si hautes autorités et de mettre fin à un débat qui oppose les uns aux autres les noms les plus illustres. Nous voudrions seulement, en relatant les faits tels qu’ils ont été observés par des médecins, en donner une description exacte et tirer de ces observations les seules conclusions immédiates qui s’en dégagent avec certitude.

Il est étonnant qu’au milieu de discussions si véhémentes on n’ait pas songé à distinguer les stigmates des pseudo-stigmates. Une telle distinction élémentaire s’imposait cependant et devait être faite. Qu’on adopte ou non la thèse de Virchow, la première chose à faire en présence d’un cas de stigmatisation est d’éliminer ou d’affirmer l’hypothèse de la supercherie. Avant de discuter sur la nature et l’origine d’un processus de stigmatisation, il faut tout d’abord rechercher si les stigmates sont vraiment spontanés et s’ils ne résultent pas tout simplement d’une fraude.

Or, l’étude des observations déjà publiées prouve qu’il y a deux sores de stigmates : les uns consistant en hémorragies vraiment spontanées, localisées à des points d’élection de la surface cutanée ; les autres offrant l’aspect d’érosions banales qi résultent très vraisemblablement d’une provocation artificielle.

I

Les hémorragies stigmatiques spontanées

et leur vérification technique

Parmi les observations de personnes considérées comme stigmatisées, l’observation médicale de Louise Lateau par Lefebvre et par Warlomont est le plus intéressante et la plus parfaite du point de vue technique. Ces deux auteurs divergent sur l’interprétation des phénomènes, mais ils s’accordent sur leur constatation, et c’est ce qui, à nos yeux, importe. On peut rejeter les conclusions de l’un ou de l’autre, mais il est impossible de ne pas tenir compte de leur vérification. [<535><536>]

Lefebvre décrit ainsi les stigmates de Louise Lateau :

Louise Lateau.

Louise Lateau.

Le premier écoulement de sang s’est produit le 24 avril 1868. C’était un vendredi. Ce jour-là, la jeune fille remarqua qu’elle perdait du sang par le côté gauche de la poitrine. Avec sa réserve habituelle, elle garda le silence sur ce fait. Le vendredi suivant, l’écoulement se reproduisit au même endroit ; en outre, il s’échappa du sang par la face dorsale des deux pieds, mais elle le confia au directeur de sa conscience. Le prêtre, tout en considérant le phénomène comme extraordinaire, ne voulut pas en préoccuper l’imagination de la jeune personne ; il la rassura et l’engagea à n’en rien dire. Le troisième vendredi, c’est-à-dire le _ mai, le sang coula pendant la nuit du côté gauche et des deux pieds. Vers neuf heures du matin, il s’échappa largement des deux mains tant par leur face dorsale que par leur face palmaire. On ne pouvait plus songer à tenir le fait secret, et le curé de Bois-d’Haine engagea Louise à consulter un médecin. Depuis cette époque, le saignement s’est reproduit aux mêmes points tous les vendredis, avec quelques variations que nous noterons plus loin. Enfin, le 25 septembre 1868, le sang suinta du front et depuis cette date l’écoulement s’y est reproduit plus de trente fois.

Décrivons maintenant les différentes phases du phénomène. Quand on examine dans le courant de la semaine, du samedi au jeudi matin, les différents points par lesquels le sang s’échappe le vendredi, voici ce que l’on remarque : sur la face dorsale de chaque main, on trouve une surface ovalaire d’environ deux centimètres et demi de longueur. D’une teinte un peu plus rosée que le reste des téguments, cette surface n’est le siège d’aucune espèce de suintement ; elle est un peu plus lisse que la peau environnante.

A la face palmaire de chaque main, on reconnaît aussi une surface ovulaire, légèrement rosée, correspondant centre par centre à la surface stigmatique de la face dorsale.

Sur le dos de chaque pied, l’empreinte a la forme d’un carré long, à angles arrondis ; ce carré a environ trois centimètres de longueur. Enfin, on trouve à la plante des pieds comme à la paume des mains de petites surfaces d’un blanc rosé.

(Note du Professeur Lefebvre : Il n’est peut-être pas <536><537> sans intérêt de consigner ici les dimensions exactes et le siège précis des surfaces stigmatiques).

Main droite. — Le stigmate dorsal a une figure ovalaire ; son plus grand diamètre, parallèle aux métacarpiens, a 27 millimètres ; son diamètre transversal a l’espace qui sépare le troisième et le quatrième métacarpiens, en envahissant un peu sur ces deux os ; son extrémité inférieur est à 4 centimètres de la commissure des doigts. Le stigmate palmaire correspond exactement par sa position au stigmate dorsal ; il a la même forme ovalaire, de 2 centimètres de longueur.

Main gauche. — Stigmate dorsal : forme ovalaire ; 33 millimètres de longueur ; 2 centimètres de largeur ; son centre correspond au quatrième métacarpien ; son extrémité inférieure est à 4 centimètres de la commissure des doigts. Le stigmate palmaire gauche correspond par sa position au stigmate dorsal ; il forme une surface ovalaire de 25 millimètres de longueur sur 15 millimètres de largeur.

Pied droit. — Stigmate dorsal : il représente un carré long, à angles arrondis, de 33 millimètres de longueur sur 18 de largeur ; il siège sur l’espace qui sépare le troisième du quatrième métacarpien ; son extrémité postérieure correspond à l’extrémité postérieure de ces os.

Stigmate plantaire : il est arrondi ; il a 2 centimètres de diamètre. Son centre est à un centimètre plus en arrière que le centre du stigmate dorsal.

Pied gauche — Les stigmates dorsaux et plantaires ont les mêmes dimensions et le même siège qu’au pied droit.

Quand on examine ces régions avec un verre grossissant (je me suis toujours servi d’une excellente loupe donnant un grossissement de 20 fois le diamètre des objets), on constate d’abord que l’épiderme est complet, mince, sans aucune éraillure ; à travers l’épiderme, on reconnaît le derme avec ses caractères ordinaires : ainsi, à la paume de la main et à la plante des pieds on voit les papilles disposées suivant des séries linéaires et parallèles, et séparées par des sillons étroits. Ces papilles, examinées à la loupe, paraissent légèrement atrophiées, aplaties, ce qui donne à la peau l’aspect lisse que je signalais tout à l’heure. Lorsque pendant quelques semaines l’un ou l’autre des stigmates ne saigne pas, la coloration disparaît, les papilles <537><538>reprennent leur aspect normal et on ne reconnaît plus la place où le saignement se produisait.

Le front ne conserve pas d’empreintes permanentes ; en dehors du vendredi, on ne peut reconnaître les points par lesquels le sang s’est échappé.

Un sentiment de convenance, que l’on comprendra facilement, m’a empêché d’examiner le côté dans le courant de la semaine, mais j’ai pu le faire avec toute l’attention nécessaire, le vendredi, pendant l’extase, alors que la jeune personne n’a pas la conscience de ce qui se passe autour d’elle. Je rendrai compte de cet examen plus loin.

Tel est l’état des parties stigmatisées en dehors du vendredi.

Les premiers symptômes qui annoncent l’éruption prochain du sang apparaissent dans la journée du jeudi, ordinairement vers midi (quelquefois l’ampoule est déjà visible dans la matinée du jeudi ; on l’a même vue commencer le mercredi, mais très rarement) : sur chacune des surfaces rosées des mains et des pieds dont j’ai donné la description, on voit une ampoule naître et s’élever peu à peu ; lorsqu’elle st arrivée à son complet développement, elle forme à la surface de la peau une saillie arrondie hémisphérique ; sa base a les mêmes dimensions que la surface rosée sur laquelle elle repose, c’est-à-dire environ deux centimètres et demi de longueur sur un centimètre et demi de largeur ; cette ampoule est constituée par l’épiderme détaché du derme et soulevé en demi-sphère par de la sérosité accumulée. Cette sérosité est limpide, transparente. Cependant il n’est pas rare qu’elle prenne une teinte d’un rouge plus ou moins foncé à la paume des mains et à la plante des pieds. Cette circonstance tient à ce que, dans ces régions, l’épiderme épais et résistant ne se déchire pas assez tôt : le sang sourdant avant sa rupture se mêle à la sérosité. La zone de la peau qui entoure l’ampoule n’est le siège d’aucune turgescence et d’aucune rubéfaction.

L’écoulement de sang commence d’ordinaire dans la nuit du jeudi au vendredi, presque toujours entre minuit et une heure. Il ne se produit pas sur tous les stigmates à la fois ; il s’établit successivement et sans ordre déterminé. Le plus souvent, c’est par le côté que le saignement débute ; successivement et à différentes heures les stigmates des mains, des pieds et du front se mettent à saigner à leur tour. Au reste, voici com<538><539>ment le phénomène se produit ; l’ampoule crève et sa sérosité qui l’emplissait s’échappe. L’ampoule se rompt de différentes manières : tantôt c’est une fente longitudinale, tantôt c’est une division cruciale, d’autre fois une rupture triangulaire. Dans ce dernier cas, la déchirure de l’ampoule rappelle la piqûre d’une sangsue. Ce n’est qu’une simple apparence : pour le prouver, il suffirait de constater qu’à aucune époque on ne trouve à la surface des mains et des pieds ces cicatrices triangulaires, blanchâtres et indélébiles qi succèdent toujours à la piqûre des sangsues ; mais une observation plus décisive encore, c’est que cette déchirure triangulaire n’entame que l’épiderme : en effet, si on enlève en le frottant avec un linge l’épiderme ainsi déchiré, la petite plaie triangulaire disparaît et on trouve le derme parfaitement intact.

Immédiatement après que l’ampoule s’est déchirée en vidant sa sérosité au dehors, le sang commence à couler de la surface du derme mis à nu. Presque toujours le flux de sang détache et entraîne les lambeaux de l’épiderme qui formaient l’ampoule, de sorte que l’on voit à nu la surface saignante du derme. Quelquefois pourtant, et spécialement à la paume des mains et à la plante des pieds où l’épiderme est fort résistant, le sang s’accumule dans l’ampoule incomplètement déchirée et s’y prend en caillot.

A chacune de mes visites du vendredi, j’ai eu soin de m’assurer que le côté gauche de la poitrine saignait ; j’ai examiné quatre fois la région à nu et voici ce que j’ai constaté : le saignement se produit au niveau de l’espace qui sépare la cinquième et la sixième côte, en dehors et un peu au-dessous du milieu du sein gauche. Au premier examen que j’ai fait, le 30 août 1868, la surface saignante n’offrait aucune trace d’ampoule ; l’épiderme n’était pas détaché du derme ; la couleur de la peau était naturelle. On voyait sourdre le sang de trois petits points à peine perceptibles à l’œil nu ; ces trois points étaient disposés en trépied, à un centimètre l’un de l’autre. Aux trois autres inspections que j’ai faites, il s’y était formé une ampoule comme aux pièces et aux mains ; elle s’était déchirée et le sang sortait du derme mis à nu dans une étendue circulaire d’environ un centimètre et demi de diamètre.

J’ai eu l’occasion d’observer quatre fois le saignement de la fête. Sous les cheveux qui sont imprégnés de sang et agglutinés entre eux, il est difficile d’étudier l’état de la peau ; mais il est naturellement fort aisé de<539><540> l’examiner au front. On n’y observe aucune apparence d’ampoule, aucune dénudation du derme, aucun changement de couleur à la peau. On voit sourdre le sang par douze ou quinze points disposés circulairement sur le front. Un bandeau large de deux travers de doigt, couronnant la tête en passant par le milieu du front, à égale distance des sourcils et de la racine des cheveux, couvrirait toute la région saignante. Cette zone est légèrement turgescente, elle est le siège d’une sensation douloureuse que la pression augmente. Quand on examine les points saignants avec un verre grossissant, on reconnaît que le sang filtre à travers de petites éraillures de l’épiderme. La plupart de ces éraillures ont une forme triangulaire, on dirait d’une piqûre de sangsue, mais d’une sangsue presque microscopique, car ces éraflures sont à peine visibles à l’œil nu. D’autres éraillures sont semi-lunaires, d’autres encore sont tout à fait irrégulières.

La quantité de sang que la stigmatisée perd le vendredi est variable. Pendant les premiers mois qui ont suivi l’apparition des stigmates, avant que les stigmates se montrassent, l’écoulement était plus abondant et se prolongeait plus longtemps qu’aujourd’hui, il durait souvent vingt-quatre heures, de minuit à minuit, et les premiers témoins évaluent à un titre la quantité de sang qui s’échappait des neuf plaies.

Cette évaluation est difficile à faire rigoureusement ; la difficulté tient surtout à ce que la plus grande partie du liquide est absorbée dans le linge qui enveloppe les membres et qui couvre le côté. Voici, à ce sujet, le résultat de mes observations personnelles. Lorsque j’ai visité Louise pour la première fois, un vendredi, le 30 août 1868, la durée et l’abondance de l’écoulement avaient déjà subi une diminution ; le saignement commencé vers minuit s’arrêtait vers quatre ou cinq heures de l’après-midi ; j’ai compté ce jour-là quatorze pièces de linge largement imprégnées de sang. (La plus grande de ces compresses avait 1 mètre 20 centimètres de longueur sur 50 centimètres de largeur ; la plus petite avait 50 centimètres su r15 ; les autres avaient des dimensions intermédiaires). En outre, le pied gauche étant resté découvert pendant quelque temps durant l’extase, le sang avait coulé sur le sol où il formait un caillot de la largeur de deux mains. Je reste certainement au-dessous de la vérité en évaluant la quantité totale du sang perdu à 250 grammes.

J’ai vu plusieurs fois l’écoulement présenter à peu <540><541> près les mêmes conditions de durée et d’abondance ; il n’a pas dépassé sensiblement cette moyenne sous mes yeux. D’autres fois, il était moins abondant et moins prolongé ; quelquefois aujourd’hui, le sang tarit et se sèche vers onze heures ou midi (j’ai eu l’occasion de reconstaté que, à quatre heures du soir, les deux stigmates saignaient encore ; l’écoulement était arrêté depuis peu de temps à la main droit, comme l’indiquait la mollesse du caillot) ; enfin, il a manqué deux vendredis : une fois les stigmates sont restés tout à fait secs et l’autre fois les ampoules se sont formées comme d’ordinaire, mais l’écoulement n’a été constitué que par de la sérosité légèrement teinte en rouge. Pendant ces deux vendredis, l’extase s’est manifestée dans ses conditions ordinaires. Aujourd’hui encore, la stigmatisation se produit régulièrement tous les vendredis, et la couronne sanglante du front et de la tête, qui dans les premiers temps n’apparaissait qu’exceptionnellement, se montre maintenant chaque semaine

J’ai examiné avec soin les caractères du sang. Quant à sa couleur, ce n’est ni la teinte rutilante du sang artériel, ni la teinte noirâtre du sang veineux ; c’est la couleur, d’un rouge légèrement violacé, du sang des capillaires. Sa consistance est normale ; il se prend en caillot sur le linge et sur les bords de la plaie d’où il s’écoule ; quelquefois même, il se coagule à mesure qu’il sort des capillaires, et forme à la surface de la plaie de petites stalagmites qu’on prendrait facilement pour des bourgeons charnus. J’ai vu des médecins commettre cette erreur. Il suffisait pour la reconnaître d’examiner ces petites productions à la loupe ou de laver la plaie : le lavage les entraînant, on voyait à nu la surface saignante du derme.

Avec deux de mes collègues de la Faculté de Médecine, habitués aux recherches micrographiques (M. le Professeur Hairion, chargé de l’Université du Cours d’Hygiène, de la clinique des dermatoses, de l’ophtalmologie, etc… ; et M. Van Kempen, Professeur d’anatomie générale et spéciale), nous avons installé un microscope dans la petite maison, et nous avons examiné le sang au moment où il sortait des stigmates. Nous avons constaté les caractères suivants : le plasma est incolore et parfaitement transparent ; il ne contient donc en dissolution aucune trace d’hématine. Les globules rouges ont leur forme discoïde, parfaitement régulière ; leurs bords sont lisses, unis nullement dente<541><542>lés ou framboisés. Les globules blancs nous ont paru en proportion normale, 1 su r300 ou 400 globules rouges.

Pour terminer cet exposé, il nous reste à dire que les stigmates sont le siège de douleurs. L’extrême discrétion de Louise ne m’a pas permis de constater précisément l’intensité et les caractères de cette douleur, mais en étudiant, en dehors de l’extase, le jeu de sa physionomie, son attitude et ses mouvements, je me suis convaincu qu’elle devait souffrir vivement.

L’écoulement du sang s’arrête, comme nous l’avons dit, à des heures assez variables. Le lendemain samedi, les stigmates sont secs, un peu luisants ; par ci par là on voit quelques écailles de sang séché qui se détachent bientôt. Il est inutile d’ajouter qu’il n’y a aucune trace de suppuration.

Louise, qui la veille avait beaucoup de peine à se servir de ses mains et à se tenir sur ses pieds, reprend de très grand matin sa besogne ordinaire, qu’elle n’interrompt que pour aller remplir, à l’église de la paroisse, ses devoirs religieux (3).

De son côté, Warlomont fait, dans son mémoire à l’Académie de Médecine une description concordant avec celle de Lefebvre :

1° Au front. — Du sang desséché en occupe la partie supérieure, depuis la racine des cheveux et même un peu plus haut. Nous lavons ce sang avec un lambeau de toile mouillée d’eau fraîche, que nous promenons avec la plus grande légèreté sur les places maculées, parce que la malade accuse de violentes douleurs au seul contact du linge. Tout le front se nettoie parfaitement ; le sang enlevé n’est remplacé par aucune exsudation nouvelle. Examiné à la loupe, l’épiderme ne montre aucune trace d’érosions ni d’éraillures, mais seulement quelques petits points bruns semblables à des particules de sang coagulé. La peau du front recouvrant les bosses frontales, assez proéminentes pour nous faire croire d’abord à une turgescence de ces parties, est reluisante, et demeure aussi nette, tout le reste du jour, que notre lavage l’a faite.

Emplacement des stigmates, au poignet.

Emplacement des stigmates, au poignet.

2° Aux deux mains. — A leur dos, comme à leur paume, sont deux plaies saignantes, comparables, à la <542><543> face palmaire surtout, à de larges crevasses de la peau, ayant leur diamètre parallèle aux os du métacarpe. Les plaies de la face palmaire correspondent à celles de la face dorsale et à l’espace qui sépare le troisième métacarpien du quatrième. Les unes et les autres ont de deux à deux centimètres et demi de longueur et sont plus larges à leur milieu qu’à leurs extrémités. Du sang coule incessamment de ces quatre solutions de continuité : il bave sur la peau circonvoisine et y forme des traînées de coagulum quand on ne les absterge pas. Lorsqu’on essuie les gouttes à mesure qu’elles se produisent, on n’arrive que difficilement à voir nettement le fond des plaies, tant une goutte succède rapidement à l’autre. Ce sang a la couleur rouge de celui des capillaires. M. Verriest a recueilli un peu de ce sang et, arrivé à Leipzig, l’a trouvé trop desséché et altéré pour pouvoir y observer encore les globules sanguins. Par contra, il a pu produire de beaux cristaux d’hématine et les raies du sang se sont parfaitement dessinées au spectroscope.
Les stigmates de la face dorsale des mains résident au centre de deux nodosités, reluisantes, dures au toucher. Quand on y exerce quelque pression, la malade en témoigne une vive douleur.
Examiné à la loupe, le fond des plaies représente les papilles du derme, rouges, turgescentes, acuminées, ressemblant, par places, à de véritables bourgeons charnus. Cet aspect au moins à présent, n’est pas dû, ainsi qu’il a été dit, à des dépôts de coagulum, car nous l’avons vu persister après plusieurs lavages faits à fond et avec le plus grand soin.

Linceul de Turin poignets.

Linceul de Turin poignets.

3° Aux pieds. — Les plaies sont moins faciles à déterminer quant à leur forme et à leur grandeur : elles siègent en correspondance de l’espace qui sépare le troisième du quatrième métacarpien, et les plantaires correspondent aux dorsales. Elles n’ont donné que peu de sang, et ce sans desséché y fait adhérer un bas de laine noire, qu’on n’enlève qu’avec beaucoup de difficulté. La malade souffre beaucoup et nous n’insistons pas sur un examen détaillé, qui nous paraît d’ailleurs n’offrir qu’un intérêt relatif.

4° Au côté. — Le temps nous manque pour faire la visite de cette région, qui semble beaucoup répugner à la malade. Tout s’y passe comme de coutume, nous dit-elle. Nous glissons.

5° A l’épaule droite. — Personne n’a vu encore les <543><544> lésions qui s’y produisent, chaque vendredi, mais seulement depuis quelques semaines. Nous demandons à les examiner. Elle doit, pour cela, défaire quelques pièces de son habillement ; nous passons, pour lui en laisser la facilité, dans la chambre d’à côté, où nous restons à peine trois minutes. A notre rentrée, l’épaule, découverte, nous fait voir une surface de 4 centimètres carrés environ, dont l’épiderme est détaché. Les trois-quarts de cette surface en sont complètement dépouillés, un autre quart l’a conservé, mais il y est soulevé. Des fragments d’épiderme enroulés se remarquent à différents endroits. La plaie est vive, on en voit sourdre de larges gouttes de sérosité transparente, à peine teintes de sang, dont on voit cependant quelques traces sur le linge qu’on vient d’écarter. L’on ne saurait mieux comparer la surface qui se présente à nous qu’à celle qu’aurait produit un vésicatoire ammoniacal récemment appliqué. On ne perçoit aucune odeur cantharidique ni ammoniacale. La surface dénudée, vue au moyen d’un verre grossissant, montre des arborisations vasculaires bien caractérisées (4).

Dans la suite de son rapport, Warlomont note l’état des lésions cutanées après l’extase douloureuse du vendredi, dans la journée du samedi, au moment de la rétrocession du phénomène :

On nous avait dit que, dès le samedi, les diverses étaient cicatrisées. Ce qu nous avons vu ne concorde pas avec cette assertion. Le dimanche, les crevasses palmaires ont encore leurs bords écartés, et il faudra, pour sûr, vingt-quatre heures encore avant qu’ils ne soient réunis. Celles de la face dorsale, plus larges, sont recouvertes d’une croûte brunâtre, qui persiste toute la semaine. Examiné à la loupe, leur fond, constitué d’une foule d’élevures acuminées et rouges, repose sur une nodosité dure, mobile, sans aucune adhérence sous-cutanée. Le serre-t-on légèrement entre les doigts, on voit sourdre, de la surface dénudée, des gouttelettes de sérosité ; il semble que le siège de stigmates est toujours douloureux, qu’il l’est de plus en plus à mesure qu’on se rapproche davantage de la journée du vendredi, où elle est à son comble (5).<544>>545>

Plus loin, Warlomont donne les résultats de l’examen histologique des stigmates de Louise Lateau :

Etablissons d’abord, comme préliminaire indispensable, l’histologie des régions stigmatiques, en prenant pour type la face dorsale de la main, où ils offrent les caractères les plus tranchés. Examinées à une forte loupe, pendant qu’à l’aide d’un verre convexe on concentre un faisceau lumineux sur elles, ces parties laissent voir tous les détails de leur configuration : le fond de la plaie stigmatique est inégal, à la façon d’une peau de chagrin grossièrement travaillée ; sa surface est hérissée de petites éminences conoïdes, les unes rougeâtres par elles-mêmes, les autres rendues brunâtres par la présence de petits caillots sanguins ; elles sont séparées les unes des autres par de petits sillons qui les délimitent parfaitement. On ne saurait mieux la comparer qu’à une tranche de fraise des bois. Le lundi et le mardi on y constate la présence d’un peu de sérosité, la cicatrisation n’y étant pas encore parfaite ; le jeudi, la nodosité qui en est le siège est de volume beaucoup moindre et exempte de tout exsudation. Le vernis épidermique, toutefois, ne recouvre pas encore le stigmate dans sa totalité, mais en laisse quelques éminences à nu. Ces éminences sont toujours douloureuses et d’une extrême sensibilité à la moindre pression ; ce sont des papilles hypertrophiées du derme, ainsi que nous l’avons démontré dans l’examen microscopique que nous en avons fait, le 31 janvier, avec M . Crocq, sur une parcelle excisée du fond du stigmate dorsal d’une des mains de Louise, le vendredi 29, pendant que la malade était dans l’anesthésie extatique. Cette petite parcelle offrait des faisceaux entrecroisés de tissu connectif, des vaisseaux dilatés, dont les plus petits mesuraient 5 centièmes de millimètre, et une papille avec une anse vasculaire de 28 millièmes de millimètre. Or, d’après Kolliker, les capillaires des papilles ont au maximum 8 millièmes de millimètre et ceux de la couche superficielle de 10 à 20 millièmes. Chez Louise Lateau, ces vaisseaux, les premiers surtout, ont donc subi une ampliation considérable (6). <545>>546>

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Après avoir donné cette description des stigmates, Lefebvre, dans son ouvrage, et Warlomont dans son rapport exposent les expériences par lesquelles ils ont vérifié l’authenticité et la spontanéité des hémorragies stigmatiques.

Voici, tout d’abord, les pages dans lesquelles le Professeur Lefebvre décrit son expérimentation :

Louise Lateau.

Louise Lateau.

Le vendredi, 27 novembre 1868, je me trouvais chez la veuve Lateau. On y attendait ce jour-là deux médecins versés dans l’étude de la physiologie et de la pathologie du système nerveux. Je me proposais de faire avec eux quelques expériences destinées à servir de contre-épreuve aux faits de Bois-d’Haine. Un empêchement survenu au dernier moment ne leur permit pas de se trouver au rendez-vous. Heureusement, il s’y présentait chaque semaine un certain nombre de médecins, et je pus faire celle de ces expériences à laquelle j’attachais le plus de prix, en présence de deux praticiens honorablement connus (M. le Dr Lecrinier, de Fayt, et M. le Dr Séverin, de Braine l’Alleud). Voici en quoi elle consistait : comme je l’ai dit souvent, le phénomène de la stigmatisation chez Louise Lateau peut se résumer en peu de mots : l’épiderme se soulève en une ampoule remplie de sérosité ; cette ampoule se déchire et le derme mis à nu se met à saigner pendant quelque temps. Il s’agissait de provoquer artificiellement la même série de phénomènes . Ce jour-là le sang coulait abondamment de tous les stigmates ; à la face dorsale de la main gauche en particulier, le derme mis à nu, dans l’étendue de deux centimètres et demi, donnait du sang sans interruption. A la même face de cette main, j’appliquai de l’ammoniaque liquide sur une surface arrondie d’environ deux centimètres de diamètre à côté du stigmate saignant. Toutefois, j’eus soin de laisser une bandelette de peau saine, afin que les deux plaies ne se touchassent pas par leurs bords, et que les phénomènes dont elle devait être le siège restassent bien distincts. Après douze minutes d’application de l’ammoniaque, il s’était formé une belle ampoule circulaire, remplie d’une sérosité transparente. Je n’ai pas besoin de dire que l’ampoule ne creva pas d’elle-même ; je déchirai l’épiderme et j’en enlevait du derme par une étendue circulaire de plus de deux centimètres de diamètre. Ainsi, à côté l’une de l’autre, se trouvaient deux plaies, situées sur les mêmes tissus, parcourues<546><547> par les mêmes vaisseaux, ayant la même étendue et la même constitution anatomique. Nous les observâmes avec soin : la surface stigmatique continua à donner du sang, et lorsque je quittai la jeune personne à deux heures après-midi, l’écoulement continuait toujours, et rien n’annonçait son tarissement prochain ; quant au stigmate artificiel, il ne donna pas une seule goutte de sang ; je l’observai pendant deux heures et demie ; il en suinta une sérosité incolore pendant environ une demi-heure, puis la surface se dessécha ; je la frictionnai avec un linge rude : la sérosité qui imprégnait le linge pendant le frottement fut légèrement rosée, mais quand je cessai la friction, il ne coula plus un atome de sang (7).

La seconde expérience, peut-être plus décisive encore, pourrait être appelée l’épreuve des gants. Le mercredi 3 février 1869, à quatre heures après-midi, M. le Dr Legrinier, de Fayt, M. Niels, curé de Bois-d’Haine, et M. Henri Bussin se rendirent chez Louise Lateau. Ils apportaient avec eux des gants en peau, épais, solides, bien cousus. Après s’être assurés que les deux mains se trouvaient dans leur état naturel, et spécialement qu’il n’y existait aucune rougeur anormale, aucune apparence d’ampoule, on invita la jeune personne à mettre les gants. Ils s’appliquaient très exactement aux mains. Un fort cordonnet fixa circulairement autour de l’ouverture de chaque gant servait à l’attacher étroitement autour du poignet. Le gant appliqué et le cordonnet ayant été tourné cinq fois autour du poignet, de manière à ne laisser aucun interstice entre le gant et le membre, on en noua les deux chefs à double nœud et on les coupa à trois centimètres du nœud. Les deux bouts restants durent enveloppés de dire à cacheter fondue ; on imprima sur les deux faces l’empreinte d’un cachet particulier. Pour éviter que par suite de frottements ou de chocs les sceaux ne vinssent à s’écailler, on les renferma dans de petites bourses en toile. L’appareil était le même aux deux mains, avec cette différence que pour permettre à Louise de s’occuper de ses travaux de couture, le bout des deux premiers <547><548>doigts du gant droit avaient été coupés de manière à laisser à nu l’extrémité du pouce et de l’indicateur.

The Stigmatization of Saint Francis by Vicente Carducho 1576.

The Stigmatization of Saint Francis by Vicente Carducho 1576.

Le vendredi suivant, avant sept heures du matin, je me trouvai à la petite maison de Bois-d’Haine. Comme il avait été convenu, j’y rencontrai les témoins qi avaient placé les gants ; en outre, j’y rencontrai Monseigneur Ponceau, vicaire général du diocèse de Tournay, et deux médecins belges. (8) Chacun de nous examina l’appareil avec soin, constata l’intégrité parfaite des sceaux, des cordonnets et des gants. On s’assura qu’il était impossible de glisser un instrument sur la face palmaire ou sur la face dorsale des mains. Ces constations accomplies, je coupai les cordonnets et j’enlevai les gants. Ils étaient remplis de sang ; les mains en étaient imprégnées. Après qu’on les eût lavées à l’eau tiède, on reconnut que les stigmates se trouvaient dans les mêmes conditions que les autres vendredis : à la face palmaire comme à la face dorsale de chaque main, l’épiderme avait été soulevé ; il était déchiré et laissait à nu la surface du derme ; chacune des surfaces stigmatiques a continué à saigner comme à l’ordinaire.

Quant aux pieds, qui n’avaient été soumis à aucune précaution spéciale, le droit saignait largement, le gauche était sec.

Il n’est peut-être pas impossible de faire une objection, fort subtile sans doute, mais qu’il ne faut pas laisser subsister. On peut dire : Louise a su, par une indiscrétion quelconque, l’expérience qu’on préparait, et le mercredi, avant l’arrivée des témoins, elle s’est appliqué sur les mains l’agent inconnu qui provoque la formation de l’ampoule et secondairement l’hémorrhagie. Elle se sera dit : l’ampoule se formera trop tôt, le sang coulera avant le jour consacré, mais le gant cachera l’ampoule et le sang, et les apparences seront sauvées.

Un seconde expérience, fait dans d’autres conditions et avec d’autres témoins, répond à ce doute : on a placé les gants le mardi, avec le même luxe de précautions, on les a enlevés pour quelques instants vingt-quatre heure après leur application ; on a constaté l’intégrité parfaite des deux surfaces de la main, puis les gants ont été remis en place. Le vendredi matin le saignement s’était produit aux deux stigmates de chaque main avec la même abondance qu’à l’ordinaire.<548><549>

 Old Magic Hands par Jasmine Worth.

Old Magic Hands par Jasmine Worth.

Ces considérations et ces expériences m’autorisent à conclure que la supercherie est absolument étrangère à la production des hémorragies stigmatiques (9).

Warlomont ne trouva pas suffisantes les expériences de Lefebvre et employa une technique plus rigoureuse:

Tels sont les éléments, dit-il en concluant son observation médicale, que nous avons rassemblés pour établir le diagnostic du cas de Louise Lateau. Nous en avons écarté avec un soin infini tout ce dont nous n’avons pu nous assurer par nous-même ; les allégations de quelque part qu’elles vinssent, nous les avons impitoyablement écartées, nous appuyant sur ce précepte de Descartes : Ne tenez jamais une chose pour vraie que vous ne la sachiez vraie, et faites partout des dénombrements si parfaits et si complets que vous soyez sûr de n’avoir rien omis.

Mais ce précepte, y avons-nous bien été, jusqu’ici, aussi fidèle que nous nous plaisons à le déclarer ? Un doute nous vient à cet égard. Nous avons tenu pour vraie la spontanéité de l’hémorrhagie stigmatique, mais nous ne l’avons pas démontrée. Qu’on nous indique, nous étions-nous dit, un agent capable de produire, sur n’importe quelle partie du corps, une plaie susceptible de verser du sang, goutte à goutte, pendant vingt heures, sans jamais se tarir ! Et cela nous avait suffi. Ce n’était point assez, et, au moment de clore cette observation, nous avons reconnu qu’il y avait là une lacune importante à comble. Il fallait, pour cela, faire de nouvelles démarches, de nouvelles expériences. Cela ne nous a pas rebuté. C’est que nous savions, qu’en pays étranger surtout, la sincérité de l’hémorrhagie stigmatique est encore vivement contestée. Nous savions qu’au mois d’octobre dernier, l’un des savants les plus honorés de l’Allemagne, le Professeur Wunderlich, de Leipzig, s’était offert à venir, avec deux collaborateurs passer trois jours et deux nuits chez Louise Lateau, afin de s’assurer, aidé de trois collègues belges, et en en perdant pas un instant la malade de vue pendant ces trois jours et ces deux nuis, que le sang s’échappait réellement des plaies dites stigmatiques, sans aucune provocation extérieure. L’épreuve <549><550> des gants, faite par M. Levebvre, était évidemment insuffisante, puisque ces gants – de peau – étaient parfaitement incapables de préserver les plaies de tout frottement, de tout contact vulnérant. La faction proposée par le Professeur Wunderlich n’avait pas été acceptée, vue les difficultés de son application. Que restait-il à faire ? – Voici le moyen dont nous nous sommes avisé, afin de remplacer, par une épreuve irrécusable, cette faction si difficile à effectuer.

Le problème à résoudre était celui-ci : placer l’une des mains stigmatisées, avant qu’elle ne saignât, dans un appareil qui, sans rien changer aux conditions physiologiques de la partie, rendit impossible le contact d’aucun instrument vulnérant, ou l’intervention d’aucune manœuvre quelconque susceptibles de la rendre saignante, et de l’y maintenir depuis le jeudi, moment où il n’est pas encore question d’hémorrhagie, jusqu’au lendemain vendredi.

L’appareil que nous avons fait construire, en vue de répondre à ces indications, se compose d’un globe de cristal de 14 centimètres de diamètre, pourvu, à l’un de ses pôles, d’un goulot semblable à celui d’une bouteille ordinaire ; au pôle opposé, d’un autre goulot d’un diamètre de 9 centimètres. Le premier est fermé au moyen d’an bouchon de liège, traversé d’un tube de cristal coudé, ne dépassant pas, à l’intérieur, le niveau du bouchon. L’extrémité interne de celui-ci, de même que celle du tube, est recouverte d’une toile métallique n’interdisant pas l’accès de l’air mais bien l’introduction de tout agent vulnérant ; précaution superflue, vu la forme courbée, à angle aigu du tube, rendant presque impossible la conduite d’une tige quelconque dans l’intérieur du récipient. Bouchon et tubes sont fixés par plusieurs cachets à la cire. Le second goulot est revêtu d’un manchon de toile-caoutchouc, fixé à son rebord extérieur, au moyen d’une colle de caoutchouc dissous dans du naphte, qui en rend l’adhésion intime et ne permettrait de le détacher qu’au prix de déchirures multiples. Pour plus de sûreté toutefois, cette partie du manchon est recouverte d’un bracelet étroit de caoutchouc, assujetti au globe d’une part, au dit bracelet et au rebord du manchon de l’autre, par cinq cachets à la cire.

Munis de cet appareil, nous nous sommes rendus, M. Duwez et moi, chez Louisse Lateau, le jeudi 21 janvier, à deux heures de l’après-midi, et y avons rencontré M. le chanoine Hallez du séminaire de Taurnai, et <550><551>M. le curé Niels. Après avoir constaté avec la plus minutieuse attention que les stigmates n’étaient encore le siège d’aucun écoulement sanguin, nous avons choisi la main droite pour en faire l’objet de notre expérience. Nous savions bien que cette main saigne d’ordinaire moins que la gauche, mais, comme nous allions devoir condamner, pour vingt heures, tout le membre à l’immobilité, il nous parut plus discret de choisir le droit, qui devait bientôt être réduit à l’impuissance par les douleurs de l’épaule de ce côté, accompagnant le stigmate scapulaire dont il a été question plus haut, et de laisser à notre sujet l’usage du bras gauche. – Au moment de procéder à notre opération, nous nous assurons une dernière fois de l’état des parties ; il est bien tel que nous l’avons décrit plusieurs fois. La main droite de notre patiente est alors introduite dans le bocal à travers sa large tubulure ; elle s’y trouve entièrement libre, noyée dans l’air qui s’yn renouvelle sans obstacle à travers le tube du goulot opposé. Cela fait, le manchon de toile de caoutchouc (mackintosch) est rabattu sur le bras, qu’il recouvre jusqu’à l’endroit où vient retomber la manche de la chemise : il est collé au bras par le même endroit adhésif, puis assujetti définitivement par un ruban de fil large de deux centimètres et demi, faisant deux fois le tour du bras, assez serré pour ne permettre le passage d’aucun engin, trop peu pour exercer aucune constriction ; enfin, le bord supérieur du manchon dépassant de deux centimètres environ celui du cordon de fil, est cousu à la manche de la chemise et toutes ces sutures sont scrupuleusement revêtues de cachets à la cire. L’intérieur du globe semblait, dès lors, à l’abri de toute atteinte ; il restait néanmoins l’extrémité externe du tube, par laquelle, au moyen de succions, on aurait pu faire le vide dans le bocal et appeler l’apport du sang vers les régions stigmatiques. Pour écarter cette possibilité et augmenter encore, si c’était possible, les éléments voulus de sécurité absolue, nous avons recouvert le tout, appareil et bras, d’une lame de gutta-percha, analogue à du taffetas gommé, disposée en forme de blague à tabac, dont nous avons fixé la coulisse au niveau du bord inférieur de la manche de chemise par deux tours d’un dernier ruban de fil, que deux cachets sont encore venu recouvrir. Remarquons que la première enveloppe, de même de la seconde, étaient d’une étoffe imperméable qu’une aiguille ne pouvait traverser sans y laisser de trace de son passage, puis nous avons abandonné notre malade à<551><552> elle-même, nous donnant rendez-vous près d’elle pour le lendemain vendredi à dix heures et demie du matin, afin de procéder à la levée de l’appareil.

A l’heure convenue, nous nous trouvions, accompagné de M. le Docteur Crocq, dont nous avions sollicité le concours, dans la chambrette de Louise. Nous donnons ici la parole à notre honorable collègue de l’Université de Bruxelles, qui a bien voulu nous communiquer la relation de ses observations :

« A notre arrivée, Louise était assise dans le coin de sa chambre, sur le bord d’une chaise de bois. La face était pâle, sauf les joues qui étaient colorées, un peu bouffies, et la peau légèrement teinte en jaune. Elle semblait affaissée et souffrante, se plaignait de douleurs à la tête, aux mains, à l’épaule droite, et ne répondait que difficilement, vu ses souffrances, aux questions qu’on lui adressait. Le front offrait quelques traces de sang desséché vers la racine des cheveux et les tempes. On n’y percevait aucune solution de continuité, mais il paraissait le siège de douleurs spontanées profondes s’exagérant. La main droite était renfermée dans l’appareil que M. Warlomont avait appliqué la veille. Cet appareil était parfaitement intact, ainsi que nous nous en assurâmes par l’examen scrupuleux des cachets, dont pas un ne portait la trace de la moindre atteinte.Les revêtements de toile-caoutchouc et de gutta-percha ne portent la trace d’aucune piqûre ou autre solution de continuité. Le fond le plus déclive du récipient était occupé par une petite mare de sang liquide, diffluent, dont la quantité ne dépassait pas cinq grammes. Le dos de la main qui nous apparut en premier lieu, la paume en étant tournée vers la poitrine, présentait, depuis son centre jusqu’au bord externe, actuellement le plus déclive, des caillots de sang coagulé, noirs, durs, fortement adhérents, recouvrant en ce moment la surface de la plaie stigmatique dorsale, et en empêchant l’écoulement, ce qui explique la quantité relativement petite de sang liquide trouvée dans l’appareil. Celui-ci ayant été enlevé, nous détachâmes ces caillots, dont plus d’un collait intimement au fond de la plaie, et cet enlèvement fut suivi de la réapparition d’une hémorrhagie en nappe, continue mais peu abondante. La plaie qui la fournissait avait environ un centimètre et demi de longueur sur cinq millimètres de large : l’épiderme en avait disparu ; le fond, occupé par le derme, était rouge, comme fougueux ; on y observait<552><553> quelques petits caillots noirs. Le tout reposait sur une induration du derme, parfaitement mobile.

« A l’endroit correspondant de la paume de la main se trouve une plaie un peu plus large et plus arrondie. Dans la moitié externe de cette plaie, le derme est dénudé, fougueux, bourgeonnant ; dans sa moitié interne il est encore recouvert par l’épiderme, mais cet épiderme est décollé, blanchâtre et en partie soulevé par un caillot noir. C’est comme si le sang, suintant sous l’épiderme, l’avait détaché sous forme de phlyctène, puis déchiré. Comme la plaie dorsale, la plaie palmaire repose sur une légère induration du derme.

« Cette plaie palmaire ne pouvait-elle avoir été produite, même dans l’appareil, d’ailleurs si complet, de M. Warlomont, par les ongles des doigts fortement repliés en dedans ? Il nous faut rencontrer cette supposition, bien qu’elle n’ait aucune valeur en ce qui concerne la plaie dorsale, et y répondre : les ongles de Louise sont coupés courts et parfaitement inoffensifs.

« Les hémorrhagies me paraissent donc bien réellement survenues spontanément et sans l’intervention de violences extérieures.

« La main gauche offre des phénomènes analogues. La région dorsale est le siège d’une plaie d’où le sang suinte constamment, et à la région palmaire s’observent quelques éraillures paraissant avoir laissé suinter un peu de sang, qui s’y est desséché en croûtes minces. Les papilles y sont plus saillantes qu’ailleurs, et cette partie est légèrement engorgée et douloureuse à la pression.

« En détachant de la manche de chemise l’extrémité supérieure du manchon de l’appareil, qui y a été cousue, nous constatons que cette manche et le gilet de flanelle qui la recouvre sont tachés de sang desséché et que la chemise est collée par ce sang à la région acromiale droite : nous l’en détachons avec douceur et mettons ainsi à nu une érosion allongée, irrégulière, de trois centimètres de longueur environ sur un et demi de large ; le derme y est complètement à nu et la loupe y démontre la présence de petits vaisseaux dilatés et de ponctuations rouges dues à de petites infiltrations de sang. Cette région paraît être fort douloureuse. En avant de l’érosion décrite, se remarque une surface rouge, parfaitement recouverte de son épiderme, s’avançant jusqu’au bord antérieur du deltoïde, humide, mais ne saignant pas, et reluisant comme toute excoriation de production récente.<553><554>

« Aux deux pieds, il n’y as ni plaie vive, ni exsudation sanguine. On remarque seulement, à leur face dorsale, un peu en dehors, vers l’articulation tarso-métacarpienne, une place que la malade dit douloureuse et très sensible à la pression, ayant deux centimètres de diamètre environ ; celle du pied droit est rouge, injectée, mais sans induration » (10).

Il est inutile de souligner l’importance très grande des observations de Lefebvre et de Warlomont. Cette hémorrhagie spontanée et continue, se reproduisant chaque vendredi, l’abondance de l’écoulement ne cadre pas avec l’hypothèse d’une provocation artificielle. Il n’y a pas lieu de s’appesantir sur la valeur de ces constatations : les bonnes observations se suffisent à elles-mêmes et se passent de commentaires.

Si de l’observations des stigmates physiques de Louise Lateau, nous passons à l’étude de son état mental, nous constatons qu’elle se présente comme une personne très simple dans son attitude, d’une discrétion extrême dans la façon dont elle parle des paroles et des révélations attribuées par elle à Dieu et qu’elle ne cherche nullement à attirer sur elle l’attention et la curiosité. Lefebvre en fait la remarque, à plusieurs reprises, dans son ouvrage :

« Il m’est arrivé souvent, dit-il, dans les interrogatoires que je luis faisais subir, de tendre des pièges à la sincérité. Je ne l’ai jamais trouvée en défaut. C’est ainsi qu’au sortir de son extase, je lui demandais un jour ce qu’elle avait vu. Elle me disait en peu de mots les scènes de la Passion qui venaient de se dérouler sous ses yeux. J’insistais : – « Mais, que disait le Sauveur ? « – « Monsieur, je n’ai rien entendu. » –« Comment ! mais c’est incroyable, car enfin nous savons que pendant sa Passion Notre-Seigneur a parlé, tantôt aux Apôtres, tantôt aux Juifs. » – « Je ne l’ai pas entendu parler. » – « Enfin, c’est étrange, mais vous l’entendrez certainement une autre fois. » Cette autre fois n’est jamais venue : elle m’a toujours dit qu’elle n’avait rien entendu. Elle aime la solitude et le silence, et ne parle jamais des phénomènes qui s’accomplissent en elle. Elle a quelques amies d’enfance qu’elle affectionne beaucoup. Je sais par des informations très précises qu’elles n’abordent jamais entre elles la question des<554><555> extases et des stigmates. C’est un monde fermé où les amies intimes ne pénètrent pas. Elle garde la même réserve avec sa mère et ses sœurs, qui, à leur tour, ne soulèvent jamais cette question en sa présence (11).

J’ai interrogé souvent la jeune personne sur ce point (sur ce qu’elle voit pendant ses extases). Ses souvenirs sont très nets et très précis ; mais elle éprouve toujours une vive répugnance à en rendre compte, et peu de personnes en ont reçu la confidence. Toutefois, comme on lui avait donné l’ordre, de la part de son évêque, de répondre à toutes mes questions, elle l’a fait simplement, sobrement et nettement. D’après son récit, quand l’extase commence, elle se trouve plongée dans une grande et vive lumière ; bientôt des figures se dessinent sous ses yeux ; les différentes scènes de la Passion successivement devant elle : elle les raconte brièvement, mais avec une netteté singulière. Elle voit le Sauveur dont elle décrit la personne, les vêtements, les plaies, la couronne d’épines, la croix. Il ne fait aucune attentin à elle, ne la regarde pas, ne lui parle pas. Elle décrit avec la même précision et la même netteté les personnes qui l’entourent : les Apôtres, les Saintes Femmes, les Juifs (12) ».

Il y a donc chez Louise Lateau une concordance des signes d’ordre physique et des signes d’ordre moral permettant d’exclure une simulation. La vie de saint François d’Assise témoigne aussi de la discrétion avec laquelle il cachait ses stigmate. Le phénomène célèbre de ces hémorrhagies figuratives fut découvert par son entourage contrairement à sa volonté :

« Le saint, cependant, ne dit rien de tout cela à ses frères : au contraire, il s’efforça de cacher ses mains ; mais il lui était désormais impossible de poser à terre les plantes de ses pieds. Et bientôt ses frères découvrirent, lorsqu’ils eurent à laver sa robe et son pantalon, que ces objets étaient ensanglantés : et ainsi ils comprirent que leur maître portait sur son flanc, comme aussi sur ses mains et ses pieds, l’image et ressemblance corporelle de Notre-Seigneur Jésus-Christ (13) ».<555><556>

II

Les pseudo-stigmates

ou stigmates artificiellement provoqués

L’aspect des stigmates artificiels ou pseudo-stigmates diffère totalement du tableau des hémorrhagies stigmatiques spontanées. Il ne s’agit plus d’une hémorrhagie offrant les mêmes caractères d’abondance et de continuité, se reproduisant à des périodes données. Ce qu’on constate, c’est une simple ulcération tout à fait banale de la peau, pouvant donner lieu à un écoulement sanguin variable, parfois assez fort, mais n’ayant pas les mêmes caractères de continuité pendant une période donnée et de renouvellement marqué à certaines dates. Tandis que dans les stigmates proprement dits, l’hémorrhagie spontanée due à une vaso-dilatation des capillaires du derme est le phénomène primordial, dans les pseudo-stigmates c’est une plaie ulcéreuse qui constitue le phénomène, et l’hémorrahgie est secondaire. Dans les pseudo-stigmates, les vérifications physiques et les signes d’ordre moral ne permettent pas d’exclure l’hypothèse d’une supercherie, ils la rendent même très probable.

Le P. de Tonquédec dit avoir observé « une personne peu recommandable, de mœurs mauvaises et anormales, méchante, vindicative, et qui faisait la sainte, portait de soi-disant stigmates, simulait des états d’agonie expiatoire où elle devenait exsangue, rigide, et, en apparence, insensible, servie qu’elle était par une complaisance somatique exceptionnelle » (14). Or, le P. de Tonquédec a eu l’amabilité de nous montrer la photo de ces soi-disant stigmates, consistant dans une sorte de « coche » (15) de la surface cutanée, il est évident qu’une telle lésion résultait très vraisemblablement d’une provocation artificielle.

Ces ulcérations de la peau ont vraisemblablement pour cause l’action d’un caustique ou d’un agent contondant. Pierre Janet donne des stigmates de Madeleine la description suivante :

« Madeleine était depuis quelques mois dans le service quand elle vint me montrer une petite lésion qui, <556><557> disait-elle, s’était développée spontanément sur le dos de son pied droit et qui semblait devenir persistante. C’était une petite excoriation peu profonde ne dépassant guère l’épiderme, située juste au milieu de la face dorsale du pied, ovale, longue à peu près, large au centre de 7 millimètres. La malade disait qu’à la suite d’un de ces sommeils profonds avec sentiment de bonheur, elle avait ressenti au pied de fortes douleurs, qu’elle avait remarqué ensuite sur le dos du pied une petite ampoule blanche et que cette ampoule en crevant quelques heures après avait donné lieu à cette petite ulcération. Quelques jours plus tard, le même phénomène se reproduisit sur l’autre pied ; à d’autres moments, séparés souvent par de longs intervalles, ces petites bulles de pemphigus, suivies d’une ulcération en général très peu profonde, apparurent sur la paume des mains. Mais souvent une lésion du même genre un peu plus étendue, mesurant 3 centimètres de longueur avec un demi-centimètre de largeur, existait sur la poitrine en travers du sein gauche ; les bords de la petite plaie étaient blanchâtres, un peu contusionnés et le fond rosé donnait lieu à un assez fort suintement de sérum et de sang. Ces excoriations se guérissaient vite dès qu’elles étaient recouvertes d’un léger pansement. Mais au bous de quelque temps, sous diverses influences, elles reparaissaient d’un côté ou de l’autre, mais toujours exactement sur le dos des pieds, dans la paume des mains ou sur le sein gauche à la même place qu’elles avaient occupée précédemment. Si l’on songe à la place de ces petites lésions aux pieds, aux mains, à la poitrine, si on ajoute que les occasions qui semblaient déterminer leur apparition étaient les grandes fêtes religieuses pendant lesquelles Madeleine avait eu des sommeils extatiques avec attitude de crucifixion, on n’hésitera pas à croire que ces lésions de la peau ont une certaine relation avec la pensée des cinq plaies du Christ, qu’elles représentent le phénomène des stigmates si souvent signalés chez des personnes qui ont eu des extases et des délires mystiques (16)».

A la différence de saint François d’Assise et de Louise Lateau, Madeleine s’intéresse vivement à ses plaies stigmatiques, à l’attention qu’on leur prête, aux objections qu’on peut avoir contre elles.<557><558>

« Elle s’en étonne et me les présente comme une chose extraordinaire, ce qu’elle ne ferait pas pour une égratignure d’origine connue. Elle remarque avec intérêt leur analogie avec les plaies du Christ, etc… »

Mais passons… et parlons uniquement des constations d’ordre psychique faites par Pierre Janet :

« Comme je l’ai raconté, dit-il, dans ma conférence sur Madeleine, j’ai cru pendant quelque temps résoudre le problème par des bandages occlusifs. J’établissais autour du point à protéger une sorte de pansement ouaté qui devait empêcher tout contact sur le point où apparaissait le stigmate et je le fermais par des cachets de cire. Mais songez que le bandage devait rester en place pendant des semaines et des mois et que le sujet, pendant ce temps, continuait à marcher constamment et déplaçait tout le pansement. D’ailleurs il lui aurait été bien facile de le déplacer et de le remettre à mon insu.

J’ai eu l’idée de faire construire par M. Verdin un petit appareil, évidemment assez rudimentaire, mais un peu plus pratique. Cet appareil consistait essentiellement en une plaque de m’étal adaptée au cou du pied et portant en son centre, au lieu du stigmate, un verre de montre enchassé. Je fixais cet appareil par des cordons et des cachets de cire et je pouvais surveiller à travers le verre de montre la région du stigmate dans que le sujet peut la toucher. Il n’y avait pas lieu cependant d’être entièrement satisfait : cet appareil ne pouvait pas être appliqué sur la peau d’une manière absolument exacte, il était toujours facile de glisser quelque chose entre la peau et l’appareil. J’ai essayé de faire porter sous l’appareil un bas de caoutchouc fin portant une seule ouverture en regard du verre de montre, on n’aurait pu faire pénétrer une pointe jusqu’à l’endroit du stigmate sans déchirer le caoutchouc. Madeleine me fit remarque que le bas se déchirait de lui-même quand elle marchait. Ce qui était plus grave, c’est que l’appareil de cuivre déterminait des frictions, des compressions malgré toutes les précautions et faisait naître sur divers points du pied des excoriations de toute espère que la malade me montrait avec quelque ironie en remarquant qu’elles n’étaient certainement pas des stigmates.

J’ai donc été obligé de renoncer à la surveillance continuelle, ce qui a permis aux stigmates d’apparaître plusieurs fois à l’improviste et sans aucun contrôle sur <558><559> un point ou sur un autre. J’ai dû me borner à ne mettre l’appareil et à n’établir la surveillance qu’à certains moments que le sujet me désignait lui-même, quand, pour une raison ou pour une autre, il se sentait disposé à croire que le stigmate se préparait à cet endroit.

Quel a donc été le résultat de ces tentatives de surveillance ? En général, il a été nul. Pendant des semaines et des mois, les précautions ont été à peu près bien prises et les stigmates ne se reproduisirent pas ou apparurent à d’autres endroits qui n’étaient pas surveillés. Dans l’étude du Docteur Imbert sur la stigmatisée La Palma, je trouve déjà cette même remarque que le stigmate se produit toujours à l’endroit que l’on ne surveille pas. Une seule fois j’ai obtenu un résultat assez curieux : Madeleine me prévint le 5 juin 99 qu’elle sentait sur le dos du pied droit de fortes douleurs caractéristiques. J’ai examiné et noté par écrit l’état de l’épiderme à ce moment : il n’y avait aucune lésion véritable, mais on constatait une certaine dépression et une notable rougeur à l’endroit du stigmate, rien de plus. J’ai appliqué l’appareil occlusif avec précaution ; le lendemain, une excoriation de l’épiderme d’un centimètre de long et d’un demi-centimètre de large laissant écouler de la sérosité et du sang était visible à travers le verre de montre. J’ai fait photographier cette lésion telle qu’elle était avant de retirer l’appareil resté bien en place. Dans ce cas, en admettant, ce qui me paraît bien probable, que Madeleine n’a rien introduite sous l’appareil, la lésion s’est développée d’une manière fort nette tout à fait à l’abri du contact. Mais je suis obligé de le constater, elle avait déjà débuté nettement et se manifestait par de la douleur avant l’application de l’appareil et cette expérience intéressante ne démontre pas l’absence complète de traumatisme les jours précédents avant ces premiers symptômes.

Non seulement je n’ai pas pu démontrer l’absence ou l’impossibilité de tout traumatisme avant le stigmate, mais j’ai même été conduit peu à peu à la conviction que l’existence d’un traumatisme avant le stigmate était toujours très probable. Je ne fonde pas cette probabilité sur la loi banale qui nous fait associer un traumatisme avec une lésion, car la généralité de cette loi est justement le point en question. Je fonde cette probabilité sur un terrain nombre d’observations faites sur la maladie elle-même.

D’abord Madeleine, sous l’influence de ses habitudes <559><560> ascétiques, est parfaitement capable de se faire à elle-même des blessures assez graves : elle a sur la poitrine de grandes cicatrices de brûlures, l’une en forme de croix, les autres en forme de deux lettres : J.M. Elle avoue qu’elle s’est fait elle-même ces brûlures : « J’avais peur en entrant dans la prison qu’on me prit la croix de fer que j’avais toujours sur moi et j’ai voulu porter avec moi une croix indélébile ». Madeleine est surtout incapable de prendre une précaution pour éviter une blessure et une lésion. A plusieurs, reprises, je l’ai prise en flagrant délité, touchant au pansement que j’avais mis sur le stigmate, grattant la petite plaie, l’envenimant et si j’ose ainsi dire la perfectionnant ; elle s’excuse en parlant de démangeaisons, d’attouchements insignifiants, de stigmates déjà développés et invariables ; mais une fois je lui ai fait constater des stries de grattage autour d’un stigmate qui venait de paraître et qu’elle me montrait.

Stigmates de saint François et Martyre de saint Pierre Martyr.

Stigmates de saint François et Martyre de saint Pierre Martyr.

Ensuite, il est important d’observer que cette femme a souvent sur la peau, des petites éruptions, des ecchymoses, des érosions épidermiques souvent analogues aux stigmates, mais situés sur de tout autres parties du corps sans signification et que Madeleine néglige complètement de me montrer. Ces éruptions dépendent quelquesfois de troubles cutanés, mais sont souvent en rapport avec des traumatismes divers, comme la pression trop prolongée d’une cuisse sur l’autre. Madeleine me raconte une fois qu’elle a dû toute la nuit se battre avec le diable, qu’il l’a rouée de coups et qu’elle en porte encore les marques sur les bras, les épaules et la poitrine. Il est vrai qu’elle a de graves ecchymoses et quelques érosions, mais il est facile de lui montrer que ces ecchymoses ont été produites par ses propres bras qu’elle serrait convulsivement l’un sur l’autre pendant des heures.

La nature des crises extatiques prédispose la malade à des accidents localisés ayant la place des fameux stigmates. Il ne faut pas oublier que pendant ces crises la malade va garder une immobilité absolue pendant de longues périodes, souvent plus de vingt-quatre heures ; si pendant cette longue immobilisation une partie dure du corps pèse sur une partie fragile, il y aura une ecchymose et une lésion. Or, dans ces extases, les mains sont souvent crispées, le poing serré, l’ongle du médius pressant exactement au point où se présente le stigmate des mains ; on observe d’ailleurs assez souvent cette lésion de la paume dans les contractures de<560><561> la main mal surveillées. Madeleine a sur la poitrine un gros crucifix et plusieurs médailles métalliques : que les bras serrent un de ces objets dans une mauvaise position sur le sein et il y aura une coupure. Les pieds étendus sont très souvent placés l’un sur l’autre « le même clou les traversant », la grosse callosité développée sur la tête du premier métatarsien à cause de la marche sur les pointes pressera la peau du dos du pied contre les os et produira une lésion au milieu du dos du pied. Il y a là des traumatismes infiniment probables qui auront justement pour résultat de produire les stigmates aux endroits consacrés.

J’ajouterai une dernière remarque, qui n’aurait pas de valeur démonstrative si elle était isolée, mais qui confirme les précédentes, c’est que l’influence morale isolées sans le traumatisme matériel n’a jamais suffi pour déterminer le stigmate. J’ai essayé bien des fois pendant l’extase de suggérer ou de faire suggérer par Dieu l’apparition d’un stigmate déterminé ou d’un phénomène analogue, des brûlures, des vésications. Jamais je n’ai obtenu aucun succès de ce genre. On peut même remarquer que de très belles crises de crucifixion dans lesquelles la malade développait surabondamment l’idée des blessures du Christ et en ressentait les souffrances n’ont pas été suivies par l’apparition des stigmates. Ceux-ci, au contraire, apparaissent quelquefois d’une manière inattendue, après des crises où il n’avait pas été question de crucifixion. Une autre influence semble donc devoir s’ajouter à celle des représentations imaginaires et c’est probablement celle des traumatismes dont je viens de parler ».

Pierre Janet, ainsi qu’on vient de le voir, attribue nettement les lésions cutanées de Madeleine à une brûlure ou à un traumatisme. Il s’agit là d’unesursimulation. Car Madeleine ne saurait être considérée comme une simulatrice pure. Elle présentait, en effet, un délire mystique. Elle éprouvait, dans ses états de consolation et d’extase, des jouissances « véritablement sexuelles » (P. Janet), et, les attribuant à l’action de Dieu, elle les déclarait « pures et divines ».

D’autres pages de Pierre Janet ne laissent aucun doute sur la réalité du délire de Madeleine :

« Toute la nuit, dit-elle, j’ai vu des choses terribles, Dieu nous châtiait. Des monstres déchaînés jetaient l’effroi partout. Je voyais les hommes se réunir pour essayer de les combattre, mais ils luttaient en vain. Ils<561><562> étaient enlevés, piétinés : c’était horrible. Avec quelle souffrance je contemplais ce spectacle épouvantable : de la hauteur où je me trouvais. Après, c’étaient des chevaux rouges en furie qui écrasaient tout sur leur passage. Les hommes étaient impuissants à les arrêter.

Enfin, des maisons s’écroulaient et j’étais témoin de grands malheurs (17).

Elle (Madeleine) a vu des pères abusant de leurs enfants de huit à dix ans. Où allons-nous, grand Dieu ? Nous retombions dans un état de barbarie antérieur au Christianisme. Des négresses soignent mieux leurs petits… Elle a vu des scènes inouïes de la traite des blanches… En errant dans la zone de fortifications où les chiffonniers déposent leur récolte, elle est entrée dans une grotte où elle a vu des amas de chevelures de femmes… Ce fut pour moi une révélation des crimes inouïs qui se commettent journellement dans Paris… J’ai entendu des chansons d’anthropophages et des propos à faire dresser les cheveux sur la tête… Malgré la misère, ces gens-là se nourrissaient de viande tous les jours et brûlaient des os qui répandaient une odeur particulière, facile à reconnaître. Len enfants jouaient avec des osselets d’une blancheur et d’une délicatesse telle que ce ne pouvait être que des osselets humains… Oui, j’ai senti l’odeur des cadavres corrompus et j’ai vu couler le sang dans les ruisseaux, la nuit j’entendais dans les caves le bruit que font les bouchers quand ils débitent de la viande . Mais oui, il se fait en grand dans Paris un commerce de chair humaine, on vend et on mange des cadavres et quand on n’en a pas assez on en fait ! Sous prétexte de faire travailler les ouvrières ou de les distraire, on les attire, on les enivre, on les dépouille et on les vend comme viande de boucherie aux bouchers de la mort ! Malheur à tous ! etc… (18).

Mes pieds sont transpercés par un fer rouge, ils sont dans un brasier ardent, une main de fer les étend, les tire violemment à les brises et leur faire prendre les positions les plus étranges… Ces douleurs infernales remontent jusqu’à la ceinture. Je suis broyée, déchiquetée, brûlée, que sais-je ? Cet état atroce est intolérable, j’ai bien de la peine à ne pas jeter continuellement de grands cris… J’ai passé une nuit d’enfer, il s’est allumé un incendie dans tous mes organes qui <562><563> brûlent alternativement ou tous ensemble. Dans la tête c’était comme si on me brûlait les yeux avec un fer rouge, les oreilles, le nez, la gorge, tout était pris. Par moments, je suis dans un bain d’eau bouillante sinapisée qui brule mon corps tout entier, c’est atroce… Le sang se porte tout à la gorge, les pieds et les mains sont d’un froid glacial et l’intérieur du corps est tout en feu. La gorge est contractée, une main de fer me serra, m’étouffe, je râle, est-ce que ça va se boucher tout à fait ?… Les tortures s’étendent à toutes les parties du corps, ce que je souffre à l’anus, au coccyx, aux parties est inimaginable, on me brûle, on m’enfonce de gros objets rougis au feu et on envoie des rayons électriques sur les plaies. Quel supplice du fouet sur les fesses qui se pétrifient… on me taillade la chair dans tous les sens, des chiens me dévorent et broient mes os… Quels supplices n’invente-t-on pas, je suis suspendue au plafond par le bout des seins, c’est atroce… » (19).

Il suffit à un psychiatre de lire de tels passages pour considérer la question comme réglée. Madeleine est incontestablement une délirante et, si elle a provoqué artificiellement ses lésions cutanées, c’est par un procédé de supercherie surajouté à son délire.

Etude comparative

Ainsi les stigmates de Louise Lateau, par leur nature essentiellement hémorrhagique, par la spontanéité et la continuité de cette hémorrhagie, diffèrent des banales ulcérations de la peau observées dans le cas des pseudo-stigmates. Il faut toujours en revenir à l’argument de Warlomont : « Qu’on nous indique un agent capable de produire, sur n’importe quelle partie du corps, une plaie susceptible de verser du sang, goutte à goutte pendant vingt heures, sans jamais se tarir ! ».

Sans doute, il y a bien chez Louise Lateau une chute de l’épiderme consécutive à une ampoule. Mais la dilatation vasculaire précède cette mise à nu du derme. Le point initial du phénomène est vasculo-sanguin, et la déchirure épidermique est secondaire, conditionnée par la dilatation et la transsudation sanguines. Dans les pseudo-stigmates, le point de départ du phénomène n’est pas vasculo-sanguin, il réside dans une lésion cutanée suivie d’ulcération et l’hémorrhagie <563><564> est secondaire. Rien dans les deux cas n’est comparable.

Ajoutons que les expériences de Lefebvre et de Warlomont, la dernière surtout, éliminent l’hypothèse d’une provocation artificielle chez Louise Lateau, tandis que Pierre Janet atteste lui-même l’insuffisance de ses vérifications qui laissent entièrement subsister cette hypothèse pour le cas de Madeleine.

Enfin, les arguments d’ordre psychologique et moral apportent une confirmation intéressante aux constatations d’ordre physique. Tandis que chez Louise Lateau, une indéniable simplicité d’attitude plaide en faveur de la sincérité, on observe chez les pseudo-stigmatisées l’intérêt qu’elles portent aux phénomènes en question, le besoin qu’elles ont d’en parler et de les signaler à l’attention du public.

he Stigmatization of St. Francis, and Angel Crowning Saints Cecilia and Valerian, Italian, 1330.