Vers une écospiritualité

« La crise écologique », déclare le théologien orthodoxe Jean Zizioulas, est « la crise d’une culture qui a perdu le sens de la sacralité du cosmos, parce qu’elle a perdu sa relation à Dieu ». Cela, au double plan civilisationnel et individuel. Le philosophe musulman Mohammed Taleb le dit bien : « Le problème n’est pas ce que l’homme fait à la nature, mais, plus fondamentalement, la réification de l’être humain et de la nature. » C’est-à-dire leur transformation en « objet » et en « marchandise », mesurable et commercialisable. Un phénomène lié à une certaine vision – rationaliste et dualiste – de Dieu, de l’être humain et du monde, qui s’est développée notamment en Occident à partir de la fin du Moyen âge.' Texte paru dans Choisir, No 541, janvier 2005 et sur le site http://www.trilogies.org/spip.php?article11

La transformation de soi et le développement personnel ont-ils encore un sens à l’ombre d’une terre détruite et d’un cosmos désenchanté ; ne doivent-ils pas, pour atteindre leur plénitude, s’ouvrir à une prise en charge responsable du monde ? La mobilisation écocitoyenne, le souci éthique et les normes juridiques sont-ils suffisants pour générer les changements nécessaires à la survie de la planète ; ne doivent-ils pas s’ancrer dans une dimension plus intérieure, spirituelle, des choses ?

Le piège des dualismes 

Ces interrogations, encore minoritaires, gagnent les champs les plus divers de la réflexion et de l’action sociale. Elles manifestent l’émergence d’une dynamique fondamentale : la confluence entre des quêtes spirituelles – individuelles – où l’humain redécouvre sa dimension divine, et des engagements militants – collectifs – qui refusent que le monde soit réduit à une marchandise. Les deux mouvances se rejoignent sur deux points, piliers de cette “écospiritualité” naissante.

Premièrement, le constat de la gravité et de l’urgence de la situation. Réchauffement climatique, disparition de milliers d’espèces animales et végétales, pollutions diverses, épuisement des ressources naturelles… Le 3e millénaire s’ouvre sur des défis écologiques sans précédent. Pour reprendre l’expression de lama Denys Teundroup, « l’écosystème planétaire est entré dans une phase terminale ». Non seulement la terre est menacée, mais avec elle, c’est la survie même de l’humanité qui est en péril. Le mode de vie « occidental », auquel aspirent la plupart des peuples, n’est pas durable ni universalisable.

Deuxièmement, la nécessité d’une analyse « radicale » – au sens étymologique de ce qui va « à la racine » – des origines de la crise écologique. Celle-ci est un problème complexe et multidimensionnel. Ses causes sont multiples et de différents ordres : économique, social, politique, technologique, éthique, etc. Mais elles sont, plus profondément, spirituelles. « La crise écologique », déclare le théologien orthodoxe Jean Zizioulas, est « la crise d’une culture qui a perdu le sens de la sacralité du cosmos, parce qu’elle a perdu sa relation à Dieu ». Cela, au double plan civilisationnel et individuel.

Le philosophe musulman Mohammed Taleb le dit bien : « Le problème n’est pas ce que l’homme fait à la nature, mais, plus fondamentalement, la réification de l’être humain et de la nature. » C’est-à-dire leur transformation en « objet » et en « marchandise », mesurable et commercialisable. Un phénomène lié à une certaine vision – rationaliste et dualiste – de Dieu, de l’être humain et du monde, qui s’est développée notamment en Occident à partir de la fin du Moyen âge. Dualisme théologique qui exile Dieu dans une transcendance plus ou moins inaccessible et une extériorité à l’être humain et à la création. Dualisme anthropologique qui réduit l’être humain à un composé psychosomatique (le corps et l’âme) et à sa fonction marchande (l’homo oeconomicus), en occultant sa réalité d’image de Dieu et en le privant de cette troisième faculté (l’esprit) qui lui permet, par la grâce, de participer à la nature et à la vie divine (2 P 1, 4). Dualisme cosmologique enfin, qui « désenchante » le monde et le vivant, en les ramenant à un ensemble de gènes manipulables, de lois physiques et de mécanismes biochimiques, les rendant par là-même intégrables à la logique économique et scientifique.

Cette vision – mutilée et mutilante – va de pair avec la montée de l’individualisme. D’un côté, l’homme cesse de se voir comme partie d’un tout, en relation organique avec la création et ce qui l’habite ; il se centre sur lui-même, se prend pour le nombril du monde, « s’autodéifie ». De l’autre, il considère la création non comme un tout, obéissant à un ordre et à une harmonie voulus par Dieu, mais comme une somme d’éléments dont il se veut « maître et possesseur » (Descartes) pour la satisfaction de ses désirs et besoins individuels.

Le sens des plaies d’Egypte

Tout cela se trouve à la racine du mode de développement techno-industriel et financier actuellement en voie d’expansion planétaire avec la mondialisation, et de son pendant, la société de consommation. Un système économique fondé sur le mythe du progrès continu et de la croissance illimitée, qui, « tel un vampire, suce littéralement le sang de la terre » (lama Denys).

L’action de ce vampire structurel est d’autant plus dévastatrice que nous sommes, au plan individuel, nous aussi des « vampires » à l’égard de la création. Pour deux raisons. D’une part, à cause de tout ce qui, en nous, nous sépare de Dieu : les illusions de notre ego, nos passions idolâtres, nos désirs insatiables de convoitise, « notre orgueil qui nous rend si agressifs envers la nature et nous abaisse souvent au plan de l’animalité », comme le dit Jean-Marie Pelt, président de l’Institut européen d’écologie. D’autre part, à cause de nos divisions intérieures : « Les déséquilibres et disharmonies extérieurs avec la nature et les autres, les blessures que je leur inflige, sont les reflets et les manifestations de mes déséquilibres, disharmonies et blessures les plus intimes », estime la psychanalyste Marie Romanens.

L’agrobiologiste Pierre Rabhi a donc raison d’affirmer que « la crise écologique n’est pas au-dehors, mais au-dedans de nous ». Elle tient à notre conception du cosmos, au regard que nous posons sur lui, à nos relations brisées avec Dieu et avec nous-mêmes. « Les menaces et catastrophes écologiques rappellent les plaies d’Egypte », explique l’exégète Annick de Souzenelle. « Celles-ci, contrairement à une lecture erronée du texte de l’Exode, ne sont pas des malheurs envoyés par Dieu aux êtres humains pour les punir, mais une objectivation de leurs erreurs ; elles surviennent pour nous inviter à lire à l’intérieur de nous-mêmes. »

Sortir de la crise

A partir de ces fondements, la voie pour sortir de la crise écologique est claire. Elle tient notamment en trois mouvements, indissociables : éveil, refondation, métanoia-guérison.

D’abord, l’éveil de la conscience, qui est plus et autre que le simple fait d’être informé. Posons-nous la question : comment se fait-il, alors que nous savons que nous allons droit dans le mur, que presque rien ne change dans nos comportements ? L’une des raisons tient au caractère encore superficiel de ce savoir, à la force de nos habitudes intérieures – souvent inconscientes –, à nos clivages entre la raison et le cœur. Etre informé est nécessaire, mais cela ne suffit pas. Il faut que le cœur profond soit touché, que cette information passe du plan mental à un autre niveau de l’être et de la conscience, qu’elle nous brûle au point que nous ressentions la nécessité intérieure d’un changement. La connaissance rationnelle doit devenir « co-naissance » à un autre mode d’être et à une autre manière de vivre, en harmonie profonde avec le cosmos. Une telle lucidité est, dans la tradition chrétienne, le fruit de la synergie entre la lumière créée de l’esprit humain et celle, incréée, de l’Esprit saint.

Nourri par cet éveil, le deuxième mouvement consiste en un réenchantement de notre relation au monde. A travers une double refondation qui nous permettra de nous libérer de nos faux dualismes. Refondation cosmologique d’abord. Il convient, par une purification et une éducation du regard et des facultés sensorielles, de (re)découvrir le mystère intérieur du cosmos, le sens de la beauté et du sacré qui l’habite. C’est apparemment plus facile pour les traditions primordiales chamaniques et orientales, comme le bouddhisme et l’hindouisme, car elles ne connaissent pas l’idée d’un Dieu créateur, d’une autre nature que le monde créé. Il n’y a pour elles qu’une seule nature éternelle et énergie vitale, un même ordre ou principe fondamental qui meut et régit tout.

La différence ontologique entre la nature (incréée) de Dieu et la nature (créée) de l’être humain et du monde, est fondamentale pour la tradition chrétienne. Cette distinction, qui n’est pas séparation, peut cependant être dynamisée – permettant ainsi un rapprochement avec les autres religions – par une approche « panenthéiste », que l’on trouve notamment chez certains Pères de l’Église comme Grégoire Palamas (XIVe siècle) : la création, les éléments, un arbre, l’être humain ne sont pas d’essence divine (ce serait du panthéisme), mais Dieu est présent en eux. Le Logos, dans la Genèse, n’a pas créé le monde de l’extérieur, comme un horloger ou un architecte, mais de l’intérieur. Cette création n’est pas un événement ponctuel qui aurait eu lieu une fois pour toutes dans le passé, mais un processus qui continue au présent et auquel nous participons, ici et maintenant. Transcendant dans son essence toute la création, Dieu lui est aussi immanent par ses énergies qui donnent à chaque chose son ordre, son unicité et sa vie. Du fait de cette présence divine, chaque créature est potentiellement une théophanie, une manifestation de la gloire divine, une « parole » que le Verbe divin nous adresse pour nous amener à le connaître. Une parole que nous devons réapprendre à écouter pour pouvoir y répondre.

Prêtre et roi de la création

D’où la seconde refondation, anthropologique. Là aussi, les religions bibliques semblent à priori dans une situation plus problématique que les traditions qui refusent toute singularisation ou supériorité de l’être humain dans l’ordre de la création. Pour les chrétiens, la femme et l’homme y ont un rôle particulier, royal et sacerdotal. Un rôle cependant différent de celui que certains ont pu déduire d’une interprétation littérale, décontextualisée et antispirituelle du verset 1, 28 de la Genèse : « Soyez féconds, multipliez, emplissez la terre et soumettez-la, dominez sur les poissons de la mer, les oiseaux du ciel et tous les animaux qui rampent sur la terre. » Etre roi, en effet, ce n’est pas dominer la terre comme un tyran, « mais en prendre soin comme un bon père de famille », déclare Jean-Pierre Ribaut, président de la commission « Création et développement durable » de Pax-Christi France. Etre prêtre, c’est recevoir toute la création comme un don excellent et gratuit de Dieu, et la rendre en partage dans un mouvement permanent d’action de grâces ; ce n’est pas simplement la conserver en l’état – dans sa finitude et sa corruptibilité (Rm 7, 20-21) – mais, à la suite de l’œuvre salvatrice et cosmique du Christ, participer à sa transfiguration qui s’achèvera avec l’avènement d’une terre et d’un ciel nouveaux (Ap 21, 1).

Sur ce point également, un retour aux sources patristiques peut nous aider à jeter des ponts vers les autres traditions. Saint Maxime le Confesseur (VIIe siècle), par exemple, définit l’être humain comme un « microcosme », un « être-frontière » qui unit en lui, par la grâce, tous les règnes de la nature et le Royaume des cieux. Dans cette perspective, nous ne sommes plus avec la nature dans un rapport d’extériorité – à réguler par des principes éthiques et des lois –, mais dans une relation de coparticipation, de solidarité et d’interdépendance matérielle et spirituelle profonde. Et cela change tout.

Métanoia et guérison

Reste enfin – ce sera le troisième mouvement – à nous re-lier à Dieu et à travailler notre propre terre intérieure. Une transformation qui suppose deux choses. D’une part, une métanoia, un retournement de notre esprit, une réorientation de nos passions et désirs, une purification de tout ce qui, dans notre cœur, fait obstacle à l’action de l’Esprit saint, nous entraîne à mésuser de notre liberté et à développer avec la nature une relation de prédation-exploitation plutôt que de communion-participation. D’autre part, une guérison de nos blessures intérieures, laquelle suppose l’accueil et la reconnaissance – dans l’humilité – de ce que nous sommes, de nos faiblesses, peurs et pulsions les moins avouables. « Je ne peux pas être en paix et en harmonie avec la nature, si je ne suis pas en paix et en harmonie avec moi-même et avec les autres », estime Marie Romanens.

Tels sont les piliers d’une écologie intérieure et spirituelle, capable de fonder et d’inspirer d’une manière durable et féconde l’écologie extérieure. Les deux écologies sont nécessaires. Sans la première, la seconde risque de s’épuiser dans un environnementalisme n’agissant que sur les symptômes ; aussi indispensables soient-elles, les lois, les technologies vertes, les économies alternatives ou encore les plus belles déclarations éthiques ne parviendront pas à sauver la création, si elles ne sont pas accompagnées, ne naissent pas d’une mutation des représentations, des consciences et des cœurs. Un changement de paradigme est nécessaire.

A l’inverse, l’écospiritualité ne prend corps et n’acquiert sa plénitude de sens que si elle s’incarne dans un ethos, des pratiques, des engagements citoyens, des nouveaux modes de vie, d’épargne et de consommation, les aspects les plus divers et les plus concrets de notre vie quotidienne. Un défi de taille, car, pour reprendre l’expression d’un dignitaire orthodoxe, « la route est longue de la tête au cœur, mais elle est plus longue encore du cœur aux mains ».