Warning: Invalid argument supplied for foreach() in /home/sciencesetreligi/public_html/wp-content/plugins/meta-box/inc/core.php on line 50
Les voies convergentes de René Laurentin - Sciences & Religions

Les voies convergentes de René Laurentin

Décédé le 10 septembre à Paris, Mgr René Laurentin aurait eu 100 ans le 19 octobre 2017. Prêtre et théologien, expert au Concile Vatican II et chroniqueur religieux du Figaro, il laisse derrière lui un catalogue de quelques 160 livres, notamment sur les apparitions mariales et les phénomènes mystiques dont il fut sans doute la plus […]

Décédé le 10 septembre à Paris, Mgr René Laurentin aurait eu 100 ans le 19 octobre 2017. Prêtre et théologien, expert au Concile Vatican II et chroniqueur religieux du Figaro, il laisse derrière lui un catalogue de quelques 160 livres, notamment sur les apparitions mariales et les phénomènes mystiques dont il fut sans doute la plus grande autorité de son temps au niveau international.

Sur le plan méthodologique, René Laurentin reste une figure majeure et atypique au sein de la théologie chrétienne moderne pour son travail de longue haleine en faveur d’une réconciliation entre une foi ardente et une raison critique pleinement déployée. Entre spiritualité mystique et une recherche intellectuelle (spiritualité et recherche étant deux domaines fréquemment séparés dans la théologie universitaire occidentale) caractérisée par une démarche d’investigation sans l’attitude légèrement condescendante qu’on trouve souvent chez les professionnels de l’anthropologie religieuse comparative envers la piété populaire, et cela même si une telle piété constitue l’expression religieuse privilégiée de la grande plupart des croyants dans le monde, quelle que soit leur religion.

Le fait que sa disparition ait occasionné des articles dans le New York Times et Washington Post malgré la rareté relative des traductions de ses œuvres en anglais peut être considéré comme indiquant la portée de ses recherches. Cependant, pour ceux qui connaissent en détail les travaux de l’auteur des 6 tomes de L’Histoire authentique des apparitions de Lourdes ou la Découverte du Secret de La Salette (avec Michel Corteville), il est clair que la réputation posthume du grand mariologue ne reposera finalement ni sur l’abondance de sa production littéraire, ni sur son érudition incontestée en tant qu’historien. L’élément central, déterminant dans les écrits de René Laurentin est leur aspect “prophétique” dans le sens où l’investigateur infatigable abandonne en fin de compte sa neutralité, s’engageant de manière forte et souvent controversée du côté de maints individus censés apporter un message surnaturel et urgent pour nos temps. Courageux pour de nombreux lecteurs, crédule pour d’autres, il parie en effet, tout comme Jacques Maritain ou Léon Bloy avant lui, sur une certaine lecture théologique, voir apocalyptique de l’histoire. Un pari hardi, troublant mais difficile d’ignorer étant donné le sérieux de l’enjeu, et dont seul l’avenir révélera le bien-fondé ou l’erreur.

Sciencesetreligions voudrait offrir ce petit hommage à Mgr Laurentin composé d’une courte appréciation du recteur de Lourdes, quelques liens nécrologiques et notre propre recension de son dernier livre Science, Philosophie, Révélation : Trois voies convergentes (Salvator, 2013, préfacé par Jean Staune).

René Laurentin : Science, Philosophie, Révélation : Trois voies convergentes (Salvator, 2013)

Il est le propre des écrivains ayant atteint le «grand âge» de considérer chaque nouvel ouvrage comme un «testament» spirituel. René Laurentin appela déjà ainsi sa Traité sur la Trinité (2000), le livre Science, Philosophie, Révélation : Trois voies convergentes ayant le même caractère testamentaire treize ans plus tard. Cet essai interdisciplinaire constitue la reprise d’un projet datant de 1993 avec la publication de Dieu existe, en voici les preuves. Sciences, philosophie, Révélation, les nouveaux acquis. Le mot «preuve» n’apparaît pourtant plus, ayant cédé à l’expression plus modeste «voies convergentes» dans cette réflexion sur l’articulation entre la réflexion scientifique, philosophique et théologique, au cours de laquelle l’auteur exprime clairement ses préférences dans ces trois domaines.

Dans la partie scientifique, évidemment fécondée par ses échanges de longue date avec des scientifiques de haut niveau, notamment dans le cadre de sa participation aux travaux de l’unité de recherche du « Projet Nouveau Regard » initié par Dom Gérard Lafond (1926-2010),  Mgr Laurentin met l’accent sur les limites épistémologiques de la science en s’appuyant sur les paradoxes de la révolution quantique, tout en admettant la nécessité de l’agnosticisme, voir l’athéisme méthodologique comme faisant partie intégrante de la recherche scientifique.

En philosophie, Laurentin favorise une synthèse des voies ontologiques classiques du thomisme avec la pensée existentielle déjà implicite chez St Augustin mais explicitée au XXe siècle par Gabriel Marcel et Maurice Blondel. La vision proprement théologique de Laurentin, marquée entre autres par sa connaissance personnelle des mystiques et d’autres charismatiques chrétiens, est centrée sur la révélation progressive de la Trinité dans l’histoire biblique et l’identité fondamentalement relationnelle de la personne humaine à la lumière de l’amour divin (agapè).

L’apport principal de l’ouvrage se trouve cependant dans deux Intermezzi où l’auteur aborde la question délicate des interactions entre science, philosophie et théologie. Dans le premier Intermezzo, même s’il conclut que la quête de preuves scientifiques de Dieu serait illusoire, René Laurentin fait néanmoins appel à une «nouvelle épistémologie qui rend la science plus humble et l’empêche de fermer la porte à d’autres approches du réel, à commencer par les approches religieuses et mystiques». C’est une telle épistémologie que suggèrent, selon lui,  les travaux de penseurs tels que Claude Tresmontant (dans ses réflexions sur l’accroissement d’information dans l’univers) ou Bernard d’Espagnat (le «réel voilé»), ainsi que les synthèses d’André Valenta ou de Jean Staune (longuement citées). Dans l’Intermezzo II, «entre philosophie et révélation», Laurentin reconnaît la validité de la quête ontologique depuis la philosophie grecque (qu’il qualifie plus loin comme le «miracle grec» en considérant que les chrétiens helléniques des premiers siècles les tenaient pour des «prophètes extérieurs» par rapport à la révélation biblique) mais souligne que la recherche philosophique en elle-même est insuffisante pour mener à une relation vivante avec Dieu. Le concept aristotélicien de la divinité mène pour Laurentin  à l’impasse d’un dieu fermé sur lui-même, «le prototype monstrueux de tous les tyrans et de tous les nombrilismes». Il manquerait au Stagirite une philosophie de la personne et la compréhension de l’amour interpersonnel qui résulte de la révélation trinitaire. Pour Laurentin, cet amour doit être compris de manière proprement ontologique, non seulement comme un postulat de la raison pratique comme on en trouve dans l’idéalisme kantien.  Une de ses idées les plus originales est l’esquisse d’une «psychanalyse ontologique» qui contredirait la compréhension réductrice du libido (un peu comme Jacques Maritain essayait d’identifier un «inconscient spirituel» contre Freud dans ses conférences sur l’intuition créatrice) en soulignant que la sexualité intègre un instinct de génération qui a ses racines ultimes dans l’engendrement du Fils par le Père. L’Intermezzo II se termine par quelques pages consacrées à Henri Bergson (avec qui Mgr Laurentin avait personnellement dialogué en 1938), notant en particulier son ouverture envers l’expérience mystique – objet légitime de sa recherche car apparentée à l’ordre des phénomènes humains, comme d’ailleurs les faits étudiés par la Society de Psychical Research à Londres dont les réunions étaient fréquentées par l’auteur des Deux sources de la morale et de la religion. Si les arguments ontologiques et cosmologiques ont échoué en tant que preuves apodictiques de l’existence de Dieu, il reste pour Laurentin des «preuves expérimentales » de l’existence de Dieu qu’il trouve dans les témoignages des mystiques, ou dans l’altruisme d’une Mère Teresa.

Le but de Science, Philosophie, Révélation n’est évidemment pas d’offrir un traité systématique et exhaustif d’épistémologie théologique en dialogue avec tous les courants de la recherche actuelle (il faudrait tenir compte des limites imposées à l’auteur par son âge avancé et sa cécité). Les catégories de pensée de René Laurentin restent ancrées dans une certaine tradition intellectuelle française liée aux heures de gloire du renouveau catholique de la première moitié du XXe siècle, renouveau dont Laurentin pourrait être considéré en quelque sorte comme le dernier représentant. Cette continuité avec une lignée de pensée pour laquelle rigueur logique et ouverture mystique ne sont pas en contradiction constitue à la fois sa grande force et sa limitation, étant donné que le monde intellectuel de Bergson, Claudel ou Maritain n’est plus le nôtre. Un développement des intuitions de Laurentin par d’autres chercheurs pourrait bien être envisagé, mais à condition d’élargir les horizons de son enquête et ses références intellectuelles. En particulier, pour être philosophiquement crédible aujourd’hui, son épistémologie réaliste aurait besoin d’une défense solide devant les problèmes herméneutiques posés par le post-structuralisme et la déconstruction, ou le défi ontologique de l’interprétation de l’infini en termes d’une immanence radicale (Deleuze, matérialisme spéculatif…). En même temps, la quête de convergences interdisciplinaires entreprise par Mgr Laurentin pourrait bien être renforcée par la citation d’autres auteurs tels que Mario Beauregard et Jean-Michel Oughourlian pour les neurosciences, Simon Conway Morris en biologie de l’évolution, René Girard pour les origines de la culture, Emmanuel Lévinas et le théologien orthodoxe Jean Zizioulas pour la philosophie de la personne… Ce serait également intéressant de resituer l’intérêt de Laurentin pour les phénomènes charismatiques modernes dans un contexte œcuménique, étant donné que le renouveau charismatique est depuis les années 70s l’objet d’un dialogue très sérieux entre l’Eglise catholique et d’autres confessions chrétiennes. D’autre côté, le travail de René Laurentin ne devrait pas être nécessairement considéré comme dépassé, son legs littéraire recelant par ailleurs un fort potentiel jusqu’à maintenant inexploité dans sa tentative d’intégration de la réflexion proprement théologique avec l’étude scientifique de la pratique religieuse. Ses travaux minutieux sur un grand nombre de dossiers empiriques, allant de Lourdes à Vassula Rydén en passant par Yvonne-Aimée de Malestroit, mériteraient notamment d’être mieux connus dans les cercles anglo-saxons (historiquement dominés par le protestantisme) intéressés par le dialogue entre science et religion. Des cercles pour l’instant curieusement peu enclins – et cela pour des raisons complexes d’ordre socio-historique – à la poursuite d’approches expérimentales du phénomène religieux.

Peter BANNISTER

Liens connexes:

Le Figaro “Le théologien René Laurentin est décédé”

La Croix “René Laurentin, un siècle de vie!”

En anglais:

New York Times “René Laurentin, Investigator of Celestial Visions, Dies at 99”

Washington Post “René Laurentin, Catholic scholar who studied visions of Mary, dies at 99”

Vidéos